Gérard Morisset (1898-1970)

1943a : Biographie - Morisset, Gérard

 Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Biographie - Morisset, Gérard 1943a

Bibliographie de Jacques Robert, n° 300.1

Mémoires de la Société Royale du Canada, Présentations (Société Royale du Canada. Section française), vol. 1 (1943-1944), p. [13]-28.

Allocution prononcée par M. Jean Bruchési pour présenter M. Gérard Morisset

Monsieur,

Un écrivain français, dont le nom serait peut-être tombé dans l'oubli total sans les deux vers médiocres que le poète lui-même, homme d'esprit et prévoyant, composa pour son épitaphe, Alexis Piron, déplorait amèrement, un jour où la foule se pressait sous la Coupole en une occasion comme celle-ci, d'avoir tant de mal à pénétrer dans la salle des séances de l'Académie: ¨Il est plus difficile d'entrer ici que d'y être reçu¨.

Voilà certes une constatation que la fête d'aujourd'hui, à la fois intime et solennelle, ne risque guère de provoquer, pas plus chez ceux qui aceptent la généreuse hospitalité du maître de cette maison que chez vous, dont les titres littéraires vous ont mérité d'être élu, dès le premier essai, à la Société Royale du Canada.

Et ce n'est pas là, vous le pensez bien, l'unique différence entre la réception dont vous êtes l'objet et celles qui, depuis 1671, font périodiquement courir tout Paris. C'est en vain que vous auriez tout à l'heure prêté l'oreille pour mieux entendre les battements du tambour annonçant votre entrée; à moins que l'émotion, très excusable même chez un homme en apparence peu sensible au bruit, n'ait accéléré, pour l'occasion, les mouvements de votre cœur.

C'est en vain toujours que vous porteriez la main au côté gauche, dans le secret espoir d'obtenir, au contact d'une épée richement ciselée, la preuve palpable de votre récente immortalité. Et je ne sais pas de bicorne qui siérait mieux à votre tête que le bérêt basque dont vous avez fait l'inséparable compagnon de vos voyages de découverte à travers notre province. Jusqu'à l'habit vert, dont l'absence permettra à vos admiratrices - s'il en est qui vous attendent à la sortie - d'imaginer le grand air que vous auriez si notre Société, à l'exemple de sa célèbre sœur française, se préoccupait à ce point de la garde-robe de ses élus. Sans compter qu'à dire vrai, vous regretteriez peut-être, ainsi vêtu, le temps lointain où les règlements du Petit Séminaire de Lévis vous imposaient la tunique funèbre dont se moquaient sans raison vos camarades, les "suisses" du Petit Séminaire de Québec.

S'il m'était maintenant permis d'oublier un seul instant votre personne, pour chercher en quoi le décor du lieu où nous sommes réunis diffère le plus sensiblement de celui des bords de la Seine, force me serait de reconnaître qu'ici du moins le fauteuil mérite son nom. Qu'en penserait l'illustre cardinal de Richelieu, "chef et protecteur" de l'Académie française dont le buste, là-bas, préside à toutes les réceptions? Il importe peu de le savoir puisque vous appartenez désormais à une Société qui compte parmi ses membres d'honneur un autre cardinal dont la protection lui est acquise. Ici, autant qu'à Paris où il est de tradition de rendre hommage au grand ministre de Louis XIII, il convient de saluer respectueusement Son Eminence le cardinal archevêque de Québec dont la présence réelle témoigne une fois de plus de l'intérêt que l'Eglise porte à la culture des belles-lettres.

Ayant de la sorte rempli les devoirs que m'imposait la plus élémentaire politesse, je me sens plus à l'aise, monsieur, pour vous reprendre dans le fil de ce discours, pas au point toutefois de vous y entortiller jusqu'à ce que vous demandiez grâce. Vous n'en souffrirez pas moins que je rappelle ici les principales étapes de votre carrière - dont la plus marquante demeure votre naissance, survenue au Cap-Santé il y a 45 ans - et que j'énumère quelques-uns des titres qui vous ont valu nos suffrages. Mais, comme votre modestie risque d'être durement mise à l'épreuve, je m'efforcerai tout naturellement de vous faire sentir le plus souvent possible combien profonde est la vanité des honneurs et des succès que recherchent les hommes.

Un jour qu'on discutait chez Guizot d'un candidat à l'Académie, l'historien de la Révolution d'Angleterre définit son attitude dans les termes suivants: "Pour moi, je lui donne ma voix, car, enfin, on a beau dire, je lui trouve toutes les qualités d'un véritable académicien. D'abord, il se présente bien, il est très poli, il est décoré - vous ne l'êtes pas, monsieur, même pas du Mérite scolaire - il n'est d'aucune opinion - vous-même, en fonctionnaire consciencieux et prudent, vous n'êtes d'aucune opinion… politique - Je sais bien, continuait Guizot, qu'il a ses ouvrages; mais, que voulez-vous? on n'est pas parfait"!

Que vous ne soyez pas parfait, vos amis sont les premiers à en convenir avec vous et, pas plus que vous ils ne le regrettent, même s'ils ne sont pas, sur ce point, d'accord avec les maîtres de votre jeunesse. Que nous révéleraient, si nous avions le temps de les dépouiller, les palmarès des maisons d'enseignements primaire ou secondaire dont vous avez suivi les classes? Rien de plus, je pense, que ce dont vous avez pris vous-mêmes soin de nous donner les preuves par vos études supérieures, vos recherches et vos travaux. Et, comme il arrive fréquemment que certaines tendances du jeune âge et certains goûts plus prononcés dont s'inquiètent les maîtres d'école prennent, avec les années, l'aspect de précieuses qualités, l'homme que vous êtes devenu nous apparaîtrait déjà dans l'adolescent que vous avez été. Soif de savoir et de comprendre, dédain des formules toutes faites, besoin d'aller au fond des choses, ambition de réussir, souci du détail, amour de l'art sous toutes ses formes: tels sont quelques-uns des traits qui vous marquent aujourd'hui comme hier, qu'un long séjour en France vous a permis de cultiver soigneusement et que vous prenez parfois plaisir à accentuer par une disposition naturelle à l'ironie, quand vous ne versez pas dans un élégant scepticisme.

Ceux de vos camarades qui vous connaissent le mieux, qu'attire la tournure discrètement voltairienne de votre esprit et dont vous partagez l'admiration pour Marcel Proust, prétendent que vous aviez tout ce qu'il faut pour devenir un grand architecte, un peintre célèbre ou un virtuose du piano. Comment se fait-il qu'après avoir franchi l'obstacle du baccalauréat vous ayez opté pour l'étude du Droit et, qui plus est, que vous ayez cherché refuge dans la confrérie des notaires? Vous seul seriez en état de répondre si personne ne savait que vous êtes un passionné de la recherche et que rien, dans l'ordre des plaisirs intellectuels, ne vaut pour vous le dépouillement d'un épais dossier.

"Dieu nous garde, dit le proverbe, d'un quiproquo d'apothicaire et d'un et cœtera de notaire". Le danger était d'autant moins à craindre de votre part que la rédaction des actes ne prenait, et pour cause, que la moindre partie de votre temps. Vous y apportiez du reste, avec une calligraphie des plus soignées, le souci de la précision et la conscience scrupuleuse qui ont, depuis quinze ans, présidé à toutes vos recherches. Mais l'artiste que vous étiez, sans le savoir peut-être, avait un jour eu la bonne fortune de rencontrer un prêtre qui l'était éminemment. Jusqu'à quel point votre ancien professeur d'histoire, l'abbé Jean Thomas Nadeau, est-il responsable de l'orientation nouvelle que vous donniez à votre vie aux environs de 1929? Je ne saurais le dire. Chose certaine, les leçons du maître, surtout celles qu'il vous donnait en dehors des heures de classe, répondirent à vos goûts. Initié par lui aux mystères de l'art, le parfait notaire que vous étiez par raison aspirait au jour où l'artiste reprendrait tous ses droits. Et ce jour vint précisément en 1929, alors qu'une bourse du gouvernement français vous ouvrait le chemin de Paris.

Fermer l'étude où le propos d'art étaient plus à leur place que les articles du code, laisser à quelque confrère obligeant le soin de vos rares et d'autant plus précieux clients ne vous imposa certes pas un bien lourd sacrifice. Vous étiez du reste on ne peut mieux préparé au départ et surtout au séjour de cinq ans que vous deviez faire en France, à Lyon d'abord, puis à Paris, cette fois avec l'aide du Secrétariat de la province de Québec.

Dès cette époque, au surplus, vous vous étiez rendu compte que nous ignorions beaucoup de choses sur la vie artistique de nos ancêtres. Eglises, maisons, pièces de sculpture, de peinture ou d'orfèvrerie - du moins celles que l'incendie n'avait pas détruites ou qui n'étaient pas passées à vil prix aux mains de collectionneurs étrangers - n'avaient pour ainsi dire aucun sens à nos yeux. A quelques exceptions près, nous étions encore, comme vous l'avez plus tard écrit en termes un peu durs, "irrespecteux envers le passé que nous galvaudions en même temps que nous l'exaltions." A la suite d'une demi-douzaine de chercheurs, Olivier Maurault, Marius Barbeau, Ramzay Traquair, qui avaient eu le mérite de vous ouvrir la voie et que vous ambitionniez de dépasser, vous proclamiez déjà que "nos pères nous valaient bien." Encore fallait-il le démontrer et, pour cela, faire revivre, disiez-vous, le "temps lointain, héla! où nous étions français, où nous participions intensément à la vie française en ce qu'elle a de plus profondément humain: la littérature et les arts". Il ne vous suffusait pas, comme il arrive à tant d'autres, de protester contre les formules livresques et ce que vous appeliez le bysantinisme, ni d'adresser de sévères reproches à l'élite qui se désintéresse de ses artistes. Vous armant de patience et sachant bien que l'œuvre serait longue, très longue, sans même avoir la cetritude que vous pourriez la mener à bonne fin, vous en entrepreniez votre périlleux et pénible voyage d'exploration. Aussi longtemps, pensiez-vous, que l'histoire critique des arts au Canada français restera à faire, nous ne connaîtrons pas "l'action que les artistes du passé ont exercée les uns sur les autres ou l'influence qu'ils ont subie." Sans l'histoire par conséquent, sans cette histoire dont il vous est arrivé de médire comme d'une forme de civilisation inférieure, l'ignorance continuerait d'exercer ses ravages. Mais comment écrire et comment enseigner l'histoire de l'art canadien si les documents n'existent pas, si les sources ne sont pas connues?

Vous avez donc compris, aidé en cela par votre flair professionnel, qu'il importait d'abord de "dresser l'inventaire complet, raisonné, méthodique de toutes les œuvres d'art que nous possédons, puis, à l'aide de cet inventaire, de multiplier les études sur nos artistes". Avant même votre départ pour la France, vous aviez posé les premiers jalons. Une fois là-bas, sur les sols de la vieille mère-patrie dont l'âme a formé la nôtre, tout vous invitait à poursuivre le travail à peine esquissé. De fait, c'est à Paris, en 1931, que l'inventaire commença réellement. Mettant à profit quelques-unes de vos découvertes, vous couronniez vos études à l'École du Louvre par la présentation d'une thèse sur la Peinture en Nouvelle-France. Ces premières pages marquaient un point de départ et le bagage que vous rapportiez de Paris, à l'été de 1934, qu'il vous restait à ordonner, à classer, a compléter par d'autres recherches, contenait déjà en germe toute votre œuvre future. Le thème même de la peinture en Nouvelle-France n'était pas épuisé, loin de là, et vous vous proposiez bien d'en reprendre les données, de revenir sur tel ou tel aspect du problème, au risque d'avoir l'air de vous répéter.

Vous ne reveniez pas seul. Un fils réformé de saint François vous accompagnait à Québec. Sans vous ressembler comme un frère, il pouvait se réclamer de vous à plusieurs titres; il fallait, en tout cas, vous devoir sa seconde naissance. Cette paternité, essentiellement spirituelle certes, explique, si elle ne justifie toujours, la ferveur quasi mystique dont vous avez entouré sinon la personne du moins l'œuvre picturale du Frère Luc qui fut le décorateur attitré des églises confiées aux Récollets de la Nouvelle-France. Vous lui êtes encore tellement attaché, son nom est venu tant de fois au bout de votre plume et sur vos lèvres qu'il ne semble plus possible de vous en séparer.

Et pourtant, si ce brave religieux du XVIIe siècle, injustement oublié jusqu'à vous par tous les historiens de l'art, domine vos écrits, il n'en occupe pas toute la place, pas plus que la direction de l'enseignement du dessin, assumée par vous en février 1935, n'a, depuis lors, pris tout votre temps. Du reste, s'il ne vous déplaisait pas, il y a huit ou neuf ans, d'entreprendre périodiquement la visite des écoles normales, d'y être, une ou deux fois par année, l'objet de l'accueil empressé des religieuses et des élèves, et si l'expérience ne cesse pas de vous être agréable, il vous déplaisait, il vous déplaît encore moins, soit dit à votre louange, de pouvoir, du même coup, mener à bonne fin l'œuvre qui vous vaudra, plus que nos suffrages, d'être immortel… pour la vie: l'inventaire des œuvres d'art du Canada français.

Encouragé par un homme qui fut réellement un protecteur des arts et des lettres, en cette province, l'honorable Athanase David, vous vous êtes mis avec ardeur et patience au dépouillement de nos archives. En fonctionnaire consciencieux et dévoué, vous dirigez tous vos efforts vers un même but: le service de l'Etat et de la société. Et si l'Etat n'a pas toujours été pour vous le prince généreux que vous rêviez, il vous a tout de même permis, vous en conveindrez, de poursuivre à son service le développement de vos connaissances, l'enrichissement de votre culture, voire de bénéficier personnellement de travaux et de recherches conformes à vos goûts et à vos aptitudes. Combien de vos compagnons de misère, qui n'ont aucune disposition pour le "rond-de-cuirisme", ne peuvent consacrer que de rares loisirs aux lettres, aux arts ou à l'enseignement, en marge d'une besogne administrative parfois écrasante!

Vous me pardonnerez, monsieur, de ne pas m'étendre davantage sur le sujet de l'inventaire devenu officiellement en 1938, avec l'approbation de l'honorable docteur Paquette, l'un des joyaux de la Province. Vous savez depuis longtemps ce que j'en pense et vos éminents collègues n'ignorent pas où nous en sommes sur ce point puisque j'ai eu récemment l'honneur de leur dire en des pages que les Mémoires de notre Société protègeront contre la poussière sinon contre l'oubli. Peut-être connaissent-ils moins - mais ils auront amplement le temps de se reprendre - les livres que vous avez écrits: Peintres et Tableaux, Coup d'œil sue les arts en Nouvelle-France, François Ranvoyzé, Philippe Liébert, Evolution d'une pièce d'argenterie, Les églises et le Trésor de Varennes. Quant à vos articles dans les journaux et les revues, je me garderai bien d'en dresse la liste, ne voulant pas empiéter sur le travail d'un futur diplômé en bibliothéconomie.

Vous entrez chez nous avec un imposant cortège d'artistes et d'artisans, depuis ce Frère Luc dont vous nous parlerez encore, j'en suis sûr, depuis ces curés campagnards qui s'adonnaient à la peinture, depuis le portraitiste Dulongpré jusqu'à Antoine Plamondon, Théophile Hamel, Philippe Liébert, François Ranvoyzé, Laurent Amyot, peintres, sculpteurs sur bois et orfèvres, ébénistes et architectes par douzaines, que vous nous avez sinon toujours révélés, du moins appris à mieux connaître et à apprécier. Votre commerce avec ces hommes du passé vous permet, à vous comme à nous, de "réfléchir… sur la vie profondément humaine de nos pères, sur le moteur de leur force morale, sur les causes de notre décadence." Comment ne vous en serions-nous pas reconnaissants, puisque votre œuvre, complétant celle de vos devanciers et doublant ou renforçant celle de nos meilleurs historiens, nous donne du même coup quelques excellents moyens d'assurer notre survivance?

Réponse de M. Gérard Morisset

Parmi les honneurs dont se nourrit et s'accommode si aisément l'incurable vanité humaine - je ne parle pas des honneurs qui, au dire des malins, s'égarent comme par exprès sur des têtes médiocres, mais des autres, bien entendu - quelques-uns sont la consécration nécessaire de talents indiscutables, d'aptitudes tout à fait évidentes, de qualités à la fois si riches, si éclatantes et si précieuses qu'elles réclament impérieusement la reconnaissance publique.

Bien des exemples se lèvent dans mon esprit et, sans doute, dans le vôtre. Pour m'en tenir à notre mère à tous, la France, je n'en cite qu'un seul: Prosper Mérimée. Intelligence incroyablement lucide; écrivain pur, limpide et caressant; archéologue doué d'un flair et d'un goût infaillibles; fonctionnaire peu ponctuel, mais singulièrement entreprenant; homme du monde raffiné, fascinant, volontiers cynique; coqueluche des grands de la Monarchie de Juillet et du Second Empire; ami et conseiller de l'Empereur; et par dessus le marché, voyageur intrépide, inlassablement curieux. Le bonheur d'un Mérimée ne se discute pas, tant il paraît légitime.

Mais il y d'autres honneurs; tout aussi mérités peut-être, mais juste sans évidence, durables sans éclat; qui récompensent plus la somme du labeur que le talent proprement dit, plus la constance obstiné dans l'effort que la magnifience du résultat. C'est un honneur de ce genre que la Société royale rendait, il y a quelques années à mon prédecesseur, l'abbé Ivanhœ Caron. J'imagine que ce chercheur laborieux, prudent, sagement méthodique, humble jusqu'à l'effacement, fuyait la facilité comme un vice et se méfiait du talent comme d'une matière première sournoisement dangereuse. En me recevant dans votre Société, messieurs, au rythme du verbe trop aimable et ironique de monsieur Bruchési, j'oserais croire que c'est un honneur du même genre que vous me faites, si je n'avais l'impression qu'il ne s'arrête pas à ma personne. Au delà de mes recherches et des témoignages de mes recherches que sont mes livres, vous avez voulu honorer ceux-là mêmes qui sont l'objet de mes travaux: nos artisans d'autrefois. Et je suis heureux qu'il en soit ainsi. Nos artisans contemporains, s'ils ne manquent pas de critiques, ne manquent pas non plus d'amis ni d'admirateurs plus ou moins passionnés, qui s'intéressent à leurs ouvrages et en écrivent avec ferveur - en sorte que leur survie serait assurée, si les générations futures voulaient bien entériner nos préférences, sinon notre jugement. Mais nos artisans d'autrefois, parce qu'ils sont enfouis sous terre depuis longtemps et que leurs œuvres sont méconnues ou ont péri misérablement, doivent-ils subir pour toujours la flétrissure de l'oubli? Prenons garde que le même sort nous guetterait, si nous avions la faiblesse de fermer les yeux sur notre propre tradition, sur les hommes qui l'ont vivifiée de leur génie et nous l'ont transmise avec le meilleur d'eux-mêmes.

Mais tel est l'esprit de notre Société qu'ici même nos artisans d'autrefois ne comptent que des amis, de zélés chroniqueurs - au vrai sens du mot. Qui ne connaît les livres documentés et alertes de notre président général, monseigneur Olivier Maurault; les précieux ouvrages illustrés d'un pionnier de l'histoire artisique canadienne, monsieur Marius Barbeau; les études fragmentaires mais solides de monsieur Massicotte sur nos orfèvres et nos sculpteurs; la copieuse gerbe de renseignements épars dont monsieur Pierre-Georges Roy a fleuri l'austère Bulletin des Recherches Historiques; et je n'oublie pas quelques chapitres synthétiques des ouvrages de messieurs Lanctôt, Bruchési et Gauvreau, qui rappellent opportunément au lecteur la reconnaissance qu'il doit à nous artisans d'autrefois.

A leur suite - et à l'exemple de mon premier maître, l'abbé Jean-Thomas Nadeau, de qui je me plais à rappeler la profonde culture, l'humanisme tant soit peu épicurien et l'amour de la "belle ouvraige bian faitte" - je me suis penché avec complaisance sur de vénérables pièces d'archives et sur les nobles débris qui ont échappé au vandalisme de ce que Paul Valéry nomme l'âge industriel. Et la plume me tombera des mains avant que j'abandonne de moi-même ce labeur captivant, chargé d'attrait et de surprise, de saine joie et de récompense souvent immédiate.

Car c'est tout notre passé qui ressuscite à mes yeux, quand j'examine une sculpture défraîchie aux formes denses, un portrait d'ancêtre aussi émouvant que maladroit; une gentille pièce d'argenterie, une poétique habitation campagnarde; ou bien quand je me plonge dans la lecture attachante de ces étonnants romans que sont les livres de comptes paroissiaux et les livres de raison des familles. Un passé extrêmement vivant, pittoresque, mélancolique et joyeux au gré même de la vie, égayé de sourire narquois, de fine ironie et de sensible humanité; un passé tout vibrant de la grande civilisation occidentale des derniers siècles, la civilisation française: un passé qui s'écarte assez peu, en somme, de la vie provinciale d'avant la Tourmente révolutionnaire. Et en étudiant avec attention ces archives et ces livres de raison, on s'apperçoit que nos ancêtres ont essayé de vivre ici tout comme en France; avec leurs coutumes immémoriales et leur trait de vie habituel; avec leur propre économie domestique et leur sens aigu de la réalité. De sorte que pendant les premiers temps, la vie de la Nouvelle-France n'a été que le prolongement normal de la vie française du Grand Siècle.

Tant que cette minuscule société reçoit, à une cadence assez faible, les recrues des provinces que baigne l'Atlantique, elle reste d'une diversité charmante. Mais au début du XVIIIe siècle, le caractère canadien français commence à se dessiner. Sans se détacher de la France, qu'il aime plus peut-être à cause de l'éloignement, l'habitant laurentien éprouve une certaine animosité soupçonneuse à l'égard des représentants du gouvernement de Versailles. Ce sentiment, qui ne cesse de grandir, ne vient pas que des intérêts en jeu, ni des ambitions frustrées, ni de la trop mauvaise administration du pays; car les serviteurs du roi sont en général intelligents, probes, bienveillants. Mais ils ne parlent pas le même langage que leurs administrés. Quand ils disent: service du roi, les habitants traduisent de la meilleure foi du monde par développement de la colonie et prospérité terrienne; quand ils rédigent leurs ordonnances de police et de commerce, comme ils le feraient dans une petite ville du royaume, ils ne se doutent pas que, chez les provinciaux du Nouveau Monde, les réactions ne sont pas les mêmes. C'est l'indice le plus sûr qu'est en train de s'accomplir l'évolution du peuple.

Voici les traits d'une physionomie ethnique qui a tant intrigué les voyageurs et les mémorialistes.

En ce temps-là, le Canadien est maître chez lui. Très peu chargé d'impôts, il se rit de l'administration quand il a porté chez son curé sa dîme du vingt-sixième et acquitté au manoir seigneurial son cens annuel. Qu'il soit établi sur une ferme ou qu'il soit artisan ou négociant à la ville, il jouit de la plus grande liberté. Il ne connaît ni percepteur, ni taille; à peine entrevoit-il à l'église le capitaine de milice, solennel et débonnaire; à peine s'astreint-il à quelques corvées, ni dures ni fréquentes d'ailleurs. Il travaille comme un mercenaire pendant l'été, car la saison est courte; mais en hiver, il est quasi forcé à l'inaction, ou, s'il en a le goût, il s'enfonce dans les bois pour y trafiquer avec les Indiens. Presque toujours, il est le seul juge de l'emploi de son temps; il est roi sur sa terre ou dans sa boutique mieux que le seigneur sur son fief - sorte de hobercau villageois ou de fier bourgeois qui craint plus les foudres de son curé que les ordonnances des intendants.

Cette immense liberté a ses inconvénients. Chez les paysans, l'indolence s'infiltre; chez les citadins, c'est la frivolité. Chez les uns et les autres, c'est une vanité qui de vient vie excessive, tant leur susceptiblité ombrageuse ne souffre aucune atteinte à leur indépendance. Elle a aussi ses avantages. C'est un esprit d'initiative quasi prodigieux, une aptitude singulière à tout entreprendre, un goût irrésistible pour toutes les activités matérielles. Libre de ses actions, épris de faste et de gloriole, le Canadien s'exerce à tout. A l'occasion, le paysan et le manœuvre se font ouvriers; l'ouvrier se fait artisan, parfois artiste. L'émulation s'étend à toutes les classes sociales et avec d'autant plus d'intensité qu'il s'y glisse un amour-propre qui s'avive avec les années.

C'est l'époque des somptueux retables sculptés et ornés de filets de dorure, de la statuaire simple et naïve, des solides meubles de frêne et d'érable, des massives habitations en pierre des champs, des luxueuses pièces d'argenterie à la française, des ferronneries ingénieuses et magnifiques, des étranges portraits aux coiffures invraisemblables, de toutes les humbles et petites choses parfaites dont nos ancêtres avaient le secret.

Si vivaces sont les traditions asrtisanales du XVIIIe siècles [sic] qu'une guerre de plusieurs années et un changement d'allégeance nuisent à peine à la production de nos artisans. Ils savent que rien ne sert de gémir, que toute épreuve s'évanouit dans le travail. Et de même que les finito des redditions de comptes des marguilliers s'élèvent à un rythme accéléré entre 1765 et 1775, de même nos architectes et nos sculpteurs sur bois, nos peintres et nos orfèvres multiplient leurs ouvrages en raison même de la prospérité publique et affinent leur style. Un Bourguignon devenu montréaliste, Philippe Liébert, et un Québécois, François Ranvoyzé, portent notre sculpture ornementale et notre argenterie à un tel degré de perfection et de spirituelle fantaisie qu'aucune nation des trois Amériques, de l'aveu de quelques historiens, n'en peut offrir l'équivalent. Et afin que l'esprit français, au lieu de s'étioler dans une population qui a tendance à vivre en vas clos, acquière un supplément de vivacité et d'élégance, voici que certains de nos artisans vont demander à la France le génie du style à la mode depuis la disparition du défunt roi, le style Louis XVI. Entre 1770 et 1780, François Malepart dit Beaucour travaille à Bordeaux, à l'atelier de son beau-père Camagne, et parcourt l'Europe, de Paris à Saint-Petersbourg, pour y peindre des portraits; en 1778, François Baillairgé, boursier du Séminaire de Québec, part pour Paris et s'inscrit à l'Académie royale pour y étudier la peinture, l'architecture et la sculpture; quatre ans après, Laurent Amyot, fils d'un traiteur de Québec, devient l'apprenti d'un orfèvre parisien et rapporte de son séjour en France les éléments d'une renaissance de notre orfèvrerie.

C'est, par excellence, notre âge classique. Le "Beau Dieu de Vaudreuil", par Liébert, le grand plateau de Ranvoyzé, au Palais cardinalice, l'ancienne église de Varennes, construite en 1780, la lampe de sanctuaire de Laurent Amyot, à Repentigny, certain portrait de Louis Dulonpré, tel édifice de François Baillairgé, telle habitation anonyme, voilà des œuvres qui marquent admirablement la généreuse fusion de l'esprit français et du caractère paysan des Canadiens.

Et comme cette génération est simple, réfléchie, naturelle en ses mouvements d'orgueil, spirituelle en ses réactions! On le voit bien dans nombre d'œuvres du dernier quart du XVIIIe siècle - dans celles que je viens de signaler. On le voit encore dans les livres de comptes paroissiaux - les étonnants romans dont je parlais tout à l'heure. Là, c'est la vie même de l'époque qui s'exprime au jour le jour par le truchement du curé ou du marguillier en charge; une vie encore toute chaude des discussions, des mots d'esprit, de l'humour des fabriciens; une vie dont la saine essence éclate en alliance de mots ingénues ou en humour délicieux, tout cela exprimé en une langue savoureuse. Qu'on me permette d'en citer deux exemples. En 1807, la foudre tombe sur l'église de Saint-Pierre de Montmagny; et le curé d'écrire candidement au livre de comptes: Payé pour raccommoder les fracas du tonnere… 32# 10s." Quelques années auparavant, en 1777, les fabriciens de la Sainte-Famille (Ile d'Orléans) commandent une balustrade pour leur église; et voici les entrées qu'on lit dans les comptes de cette année-là: "Payé à Un Tel pour le plan de balustrade… 100#; payé au même pour avoir tourné les balustrades… 600#; payé quatre pots d'eau de vie pour avoir aidé à les tourner… 20#."

Aussi longtemps que nos ancêtres ont gardé, comme les biens les plus précieux, la simplicité du cœur, l'habitude de la réflexion, le sens de l'économie - en somme, ce qu'on appelle la mesure française - ils ont produit, avec une spontanéité consciente, des œuvres à la fois sensibles et fortes, originales et accessibles, profondément humaines. Et notre âge classique débordre quelque peu sur la première moitié du XIXe siècle. Avec les sculpteurs Louis Quévillon, Joseph Pépin et Amable Gauthier, avec les orfèvres Pierre Huguet, Marion et Sasseville, avec les peintres Plamondon et Légaré, avec les architectes Baillairgé, Berlinguet et Bourgeau, pour n'en nommer que quelques-uns, le style canadien jette ses dernières lueurs avant d'évoluer, lentement d'abord puis rapidement, vers l'art d'emprunt qui est de règle dans l'univers, depuis un centaine d'années. Tout se passe comme si l'homme de l'âge industriel épuisait son imagination à créer des mécaniques, pour tuer aussi bien que pour vivre plus confortablement; et il ne lui en reste plus, ou si peu, pour construire logiquement et orner le cadre de sa propre existence…

Voilà, en un tour d'horizon trop bref, une faible idée du labeur de nos artisans. Chez eux, point de grandiloquence, ni de prétention, encore moins de sentimentalité. En hommes sages et réfléchis, ils n'ont pas voulu édifier de grandes choses, ni imiter les autres; ils ont pris conscience de leur talent, de leurs forces, des matériaux dont ils disposaient, des conditions économiques dans lesquelles ils vivaient et, avec la logique paysanne, ils se sont contentés de bien faire de petites choses. En hommes doués d'une salutaire humilité, ils ne se sont pas crus appelés à boulverser les habitudes de leurs contemporains, ni à scandaliser les bourgeois par un art et une technique sans cesse renouvellés; au contraire, chacun d'eux a reçu de ses devanciers un legs imposant de formes traditionnelles, il en a conservé de son mieux l'esprit et l'a remis à son successeur en capital et intérêtes, c'est-à-dire avec son précieux apport personnel. Enfin, en hommes sainement équilibrés, ils n'ont pas cru que la beauté s'adressait uniquement aux sens; héritiers directs du XVIIe siècle, ils ont vu de l'esprit, le merveilleux embellissement de leur séjour sur terre.

Bref, ils ont créé un art à la juste mesure de nos ancêtres; un art vivant, sain, infiniment agréable.

Ces artisans d'autrefois, vous avez voulu, messieurs, les honorer aujourd'hui d'une façon toute spéciale, qui me touche plus que je ne le pourrais dire. Encore une fois, je m'en réjouis, et je me permets de vous en remercier de tout cœur.

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)