Textes mis en ligne le 9 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Chambellan, François 1945/01
Bibliographie de Jacques Robert, n° 226
Bulletin des recherches historiques, vol. 51, n° 1-2, janvier-février 1945, p. 31-35.
L'ORFEVRE FRANÇOIS CHAMBELLAN
QUE de points obscurs dans l'histoire de nos premiers orfèvres, et que d'événements encore à découvrir!
Pendant plus d'un demi-siècle, - soit du recensement de 1666 aux environs de 1730, - arrivent de France ou naissent dans la Colonie quelques personnages dont les archives de l'état civil et les minutes notariales nous apprennent, en des mentions plus ou moins précises, qu'ils se livrent à l'argenterie. C'est ainsi que Jean Villain, Jean-Baptiste Gobelin dit Saint-Mars, Antoine Olivier dit le Picard, les Soulard et les Beaudry dit Desbuttes, Jacques Gadois dit Mauger, Nicolas Gaudin dit La Poterie, surtout Michel Levasseur, prennent, en maintes occasions, le titre d'orfèvre, sans qu'il reste le moindre témoignage de leur travail et de leurs aptitudes, sans même que nous ayons pu identifier leurs poinçons; c'est ainsi que des artisans comme François Le Febvre et Louis Palin-Dabonville, Joseph Pagé dit Quercy et Claude Monmellian, paraissent avoir exercé leur art avec une certaine activité, sans que nous puissions leur attribuer une seule uvre. Et ce bizarre caprice de la destinée persistera pendant tout le XVIIIe siècle, puisque Louis-Alexandre Picard et Jacques Terroux, - pour ne nommer que ces deux orfèvres, - se présentent à la postérité sans aucune uvre identifiable, bien que nous connaissions, sur leur existence et leurs affaires, un grand nombre d'événements aisément vérifiables.
François Chambellan n'échappe point à cette règle. Pendant dix années, il travaille l'argenterie, soit à Québec où il a son atelier, soit à Montréal où il fait d'assez fréquents séjours; il prend à son service des aides et des apprentis; il fonde une société professionnelle avec son beau-frère Monmellian; puis il disparaît d'étrange façon; et ce n'est qu'au bout de vingt ans que les vieux papiers le signalent une dernière fois, pour nous apprendre les circonstances de sa fin
* * *
Ouvrons le deuxième volume du Dictionnaire généalogique de Tanguay, à la page 607. Nous y lisons que le 19 mars 1717, François Chambellan, bijoutier, né en 1688, épuse à Montréal Marie-Anne Monmellian, et, que le 2 mai 1721, il convole, toujours à Montréal, avec une certaine Marie Ducasse.
Méfions-nous un peu de ces renseignements sommaires. Si Tanguay affuble Chambellan du titre de bijoutier, c'est sans doute qu'il l'a trouvé dans son acte de décès, - mais dans tous les autres documents qui le concernent, Chambellan est dit maître-orfèbre [sic]; ensuite, il le fait naître en 1688, probablement parce que dans l'acte du second mariage de l'orfèvre, l'officiant lui accorde trente-trois ans d'âge, - mais dans son acte de décès, en 1747, on le dit âgé de cinquante ans; enfin, le premier mariage de Chambellan, que Tanguay fait célébrer à Montréal, eut lieu en réalité à la cathédrale de Québec. Au reste, voici la transcription de cette pièce:
ié selon la forme prescrite par notre mere Ste Eglise en présence de parens et Temoins soussigné." [Note 1. Cf. État civil de Notre-Dame de Québec, 1717, f° 169.]
François Chambellan est donc un Parisien, sinon de naissance du moins d'adoption. C'est vraisemblablement à Paris qu'il fait l'apprentissage de son art; et c'est probablement de Paris même qu'il part pour la Nouvelle-France, - victime, comme tant d'autres orfèvres de son temps, des rigueurs fiscales du gouvernement de Versailles.
Il arrive à Québec à l'automne 1716 [Note 2. Je le présume, car le recensement de 1716 ne contient pas son nom.], et groupe aussitôt autour de lui quelques jeunes gens qui seront plus tard ses apprentis ou ses concurrents. Le premier est Jean-Baptiste Saint-Mars [Note 3. Né à Saint-Laurent (île d'Orléans) en 1693, mort dans la région de Montréal en 1725.], qui signe à plusieurs actes de la vie de Chambellan et paraît avoir été son premier disciple; le second est Jean-Baptiste Deschevery, plus connu sous le nom de Maison-Basse [Note 4. Mort à la fin de l'année 1744, on ignore en quel endroit.], dont l'existence agitée offre quelque analogie avec celle de Chambellan; le troisième est son propre beau-frère, Claude Monmellian [Note 5. Né à Québec en 1701. On ignore le lieu et la date de sa mort.], qui passe quelques années de son adolescence à pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve et n'entre dans l'artisanat que vers 1721.
Donc quelques mois après son arrivée à Québec, Chambellan épouse mademoiselle Monmellian. La fumée des noces à peine dissipée, il se préoccupe de son établissement. Il lui faut d'abord des outils, - et il les trouve dans la succession du maître-orfèvre et armurier du roi Pierre Gauvreau [Note 6. Cf. Archives judiciaires de Québec. Inventaire après décès de Pierre Gauvreau, dressé par Louet père le 16 décembre 1721. Voici le passage de ce document qui concerne les outils de Gauvreau: "Qu'il est deu alade Communauté par le Sr Chambellan orfeure la Somme de cent cinquante Liures en monnoye de carte faisant en cartes reduites celle de soixante quinze Liures et de francs celle de cinquante six Liures cinq Sols pour outils d'orfeure quelle luy a vendu et de laquelle somme led. Chambellan luy a fait son Billet en date du XXIV Mars MVIIc dix sept "], qui vient de mourir. [Note .7 Né à Québec en 1674, mort dans la même ville en janvier 1717.] Il lui faut ensuite des clients, - et c'est peut-être dans le but d'en recruter quelques-uns qu'il fait sans cesse la navette entre Québec et Montréal. Dès la naissance de son premier enfant, le 2 août 1718, il vadrouille quelque part dans le gouvernement de Ville-Marie et, l'année suivante, il signe à l'acte de mariage de Jean-Baptiste Saint-Mars, célébré à Notre-Dame de Montréal le 20 novembre 1719.
Marie-Anne Monmellian meurt à la fin de 1720 ou au début de l'année suivante. Notre orfèvre, on l'a vu, convole avec une jeune fille de vingt ans, Marie Ducasse, dont le père est entrepreneur des vaisseaux du roi à La Rochelle [Note 8. Cf. Archives judiciaires de Montréal. État civil de Notre-dame de Montréal, 1721, f° 11 v.]. Le ménage paraît être au-dessus de ses affaires, puisque Chambellan doue la future épouse de la somme de mille écus et que la petite Ducasse apporte à la communauté une dot de six mille livres [Note 9. Cf. Archives judiciaires de Montréal. Minutier de Michel Lepailleur, minute du 2 mai 1721, n° 3602.]; au bas de l'acte de mariage, Maison-Basse appose sa signature finement dessinée.
Même s'il a son domicile à Québec, Chambellan poursuit sa vie errante. Il est si souvent à Ville-Marie que son atelier commence à se ressentir de ses fréquentes absences. Finalement, il éprouve la necessité d'y établir un homme de confiance qui serait toujours là pour recevoir la clientèle, remplir les commandes et agir à sa place. Et le 11 octobre 1723, il signe devant Maître Dubreuil, notaire à Québec, un contrat de société avec son tout jeune beau-frère, Claude Monmellian. Comme c'est le premier document de ce genre qu'on trouve dans l'histoire de notre argenterie, il convient d'en citer textuellement les clauses essentielles.
ant qu'au trauail Seulement, Le dit Monmellian aura soin de tout generalement quelqu'onques de Ce qui Concerne leur Société tant que pour ledit gage que pour la depence qui leur Conuiendra faire pour soutenir leur Societté Laquelle Commencera Ce Jour dhuy et Continuera autant que les parties voudront lesquels pourront Sen desister quand bon leur semblera Sous depents dommages et Interest lun Enuers lautre et ledit Sr Monmellian sera Chargé de largenterie qui viendra a la boutique pour les ouuvrages tant que ledit Sieur Chambellan Sen puisse meller et Se Conserueront a Cet Egard les fidelités requises a peine de tous depents dommages et Interest lun Envers lautre et en Cas de Separation les profits qui Seront pour tout seront Separés par moitié aussy bien que les frais et depences qui se trouueront auoir esté faitte, - Comme aussy ledit Monmellian retirera tous les outils et ustensilles de la boutique qui luy appartiendront ainsi que ledit Sr Chambellan le reconnoit." [Note 10. Cf. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Maître Dubreuil.]
On n'en sait guère davantage sur cette société. Aucun écrit n'en constate le fonctionnement; aucune minute notariale n'en révèle la résiliation. Mais il existe certains documents inédits qui constituent une forte présomption que les deux beaux-frères n'ont pas longtemps travaillé à profits communs. Ce sont des brevets d'apprentissage datant des années 1724-1725, consentis au seul Chambellan, sans que le nom de Monmellian y soit tracé, - au reste, ce jeune orfèvre disparaît de l'état civil québécois et des minutiers notariaux, sans laisser d'autres traces de son existence.
Dans le premier de ces brevets [Note 11. Cf. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Dubreuil, 31 mars 1724, n° 2250.], le maître-cordonnier Michel Cotton [Note 12. Né à Québec en 1700; mort à la fin de 1750, on ne sait où.] s'engage, pour une année seulement, comme apprenti chez François Chambellan; et ce court espace de temps laisse entendre que cet habitué de l'alène, à l'instar de Jacques Pagé, s'est déjà essayé dans l'emboutissage de certains vases domestiques ou dans la ciselure de divers ornements.
Dans le second [Note 13. Cf. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Dubreuil, 25 mars 1725, n° 2477. - À cause de sa calligraphie et de l'aspect des signatures, cette minute semble avoir été rédigée au mileu de copieuses libations ], le jeune François Le Febvre [Note 14. Né à Québec en 1705, mort après 1767.] devient pour deux années l'apprenti de Chambellan; sa mère s'oblige à le nourrir et à l'entretenir de hardes. Mais le maître, qui se sait d'humeur changeante, prévoit qu'il ne fera pas long feu à Québec et fait insérer dans le contrat la clause suivante:
Après l'année 1725, les renseignements se font rares sur Chambellan. A peine peut-on citer un simple compérage dans la famille de sa première femme [Note 15. Cf. État civil de Notre-Dame de Québec, 1726, f° 305.], et sa présence au mariage de Georges Mabile, [Note 16. Cf. ibid ., f° 400.] En 1744, il occupe une chambre chez le serrurier Pierre Bastien, habitant rue de l'Escalier [Note 17. Cf. Rapport de l'archiviste de la province de Québec. Québec, 1940, p. 119 (Recensement de 1744).]. Trois ans plus tard, c'est la fin.
Au lieu de mourir comme tout le monde dans son lit, - car on est alors en plein temps de paix, - Chambellan se distingue en allant rendre l'âme dans une étable. Le matin du 28 juin 1747, il quitte la chambre nue qu'il a louée , rue Sous-le-Fort, et se rend péniblement chez madame Morier, épouse du cocher de ce nom, à qui il se plaint De peine et de misère, il parvient en face de la pension Valin, en l'actuelle rue Garneau, et s'affale sur une pierre. Il se relève pourtant, et continue sa route vers l'ouest. Il traverse la rue de la Sainte-Famille et pénètre dans l'enclos du Séminaire. Il n'en peut plus. Il entre dans une étable vide, qui n'est fermée . C'est là qu'on le trouve deux heures après,
Alerté par les voisins, François Daine, lieutenant civil et criminel de la Prévôté, procède sans tarder aux investigations d'usage [Note 18. Le lecteur a sans doute deviné que je suis ici de très près le procès-verbal de Daine et les pièces qui y sont annexées. Ces documents sont conservés aux Archives judiciaires de Québec, Tutelles, 6 juillet 1747.]. Le chirurgien Briault constate la mort; à cause de la grande chaleur, dit-il, il convient d'inhumer au plus tôt le cadavre. Mais avant de l'enterrer, on le fouille; et on trouve, dans les poches du défunt,
Le 6 juillet suivant, le lieutenant civil dresse l'inventaire des biens du défunt. Il ne lui en reste guère; et comme de juste, ce sont des outils d'orfèvre. En voici la nomenclature, telle que l'a rédigée le sieur François Ferment [Note 19. On connaît actuellement deux uvres de cet orfèvre obscur: un gobelet conservé dans la collection de Louis Carrier, et une jolie tasse à goûter qui sert à la quête à l'église de Lotbinière.], orfèvre, alors de passage à Québec, nommé d'office par François Daine:
Vn tas pour forge estimé a la Somme de Six Liures.............................................6.
Vne Etoc d'Etably demy Vsé estimé a la Somme de neuf Liures Cy................9.
Vne petite paire de Pincette Estimée a trente Sols..............................................1.10
Vne bigorne a gobelet Estimée a la Somme de Six Liures Cy.............................6.
Deux marteaux de fer auec leur manche Estimés vingt Sols piece..................1.
Jtem un fer a Souder Estimé Sept Sols Cy..................................................................7
Jtem de ferrailles qui Se Sont trouuées dans un Ouragan Estimé a
vingt Sols Cy..............................................................................................................................1.
Ce sont là les seuls biens valables de Chambellan. A la vente publique du 10 juillet suivant, les outils et les hardes du défunt produisent une somme d'un peu plus de vingt-cinq livres. Tout compte fait, le déficit de la succession est de vingt-six sols
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Je n'ose laisser le lecteur sous cette pénible impression de détresse matérielle.
Sans doute n'est-elle point contestable dans le cas de l'indolent et nomade Chambellan. Mais on aurait tort de croire que nos orfèvres de la même époque fussent tous des indigents et tirassent le diable par la queue. Au contraire. Jacques Pagé dit Quercy et son frère Joseph ont laissé, sinon des fortunes, du moins des meubles et du numéraire en quantité, et quelques immeubles; Paul Lambert dit Saint-Paul, après une carrière fort besogneuse il est vrai, lègue à sa veuve et à ses enfants une masse de biens raisonnablement appréciable; Joseph Maillou et Ignace-François Delezenne meurent en bourgeois cossus, ainsi que Michel Cotton et Jacques Gadois dit Mauger; et si Jean-François Landron ne laisse après lui que des nippes sans valeur et sans lustre, c'est qu'il est mort trop vieux et qu'ainsi il a consommé, pendant les vingt dernières années de sa vie, les biens que de jeunes héritiers eussent sans doute accueillis avec hâte, et dissipé avec une joyeuse allégresse
François Chambellan n'a laissé que fort peu de biens. Mais il a laissé encore moins d'uvre, puisque nous n'en avons point trouvé et que nous ne connaissons même pas la forme de son poinçon, - ce qui est le comble de la déveine pour un orfèvre