Gérard Morisset (1898-1970)

1945.04.28 : Peintre - Plamondon, Antoine

 Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Plamondon, Antoine 1945.04.28

Bibliographie de Jacques Robert, n° 053

L'Action catholique, 28 avril 1945, p. 4.

À propos d'une illusion de perspective

L'exposition rétrospective de la peinture canadienne, qui a lieu en ce moment au musée de la province, provoque dans le public des réactions diverses. Chez les particuliers qu'on appelait au XVIIIe siècle les connaisseurs, en donnant à ce terme un sens bien particulier, les réactions son plutôt cohérentes. Cette rétrospective ne soulève en leur âme ni emballement ni aversion. Elle comprend à leurs yeux quelques pièces de choix - une vingtaine - dispersées dans un ensemble dont le manque de qualités vraiment picturales produit à la longue une sorte de lassitude bienveillante. Parmi les pièces de choix, il faut compter assurément le portrait de la Mère Marie-Louise-Emmélie de Saint-Alphonse [Note 1. Elle est née à Québec en 1816; elle était la fille du marchand importateur bien connu, Pier- bec le 19 avril 1838, elle y est morte le 11 fé- [sic] re Pelletier. Entrée à l'Hôpital-Général de Québec 1846.]. Antoine Plamondon l'a peinte en cette année 1841 - il avait alors trente-sept ans - au cours de laquelle il a signé ses œuvres les plus éloquentes et les plus parfaites. Cette magnifique peinture, si elle ne possède pas le charme incomparable du portrait de la Mère Sainte-Anne [Note 2. Cf. Gérard MORISSET, Peintres et Tableaux (1), gravure de ce portrait aux pages 154-155.], conservé à l'Hôpital-Général de Québec, n'en est pas moins une œuvre solide, savamment composée, peinte avec une grande souplesse de pinceau et dans une gamme d'harmonies riches et fines. On ne l'a pas examiné pendant cinq minutes qu'on se rappelle les portraits de religieuses si simples et si ébouissants [Illisible] de couleurs, de Philippe de Champaigne. Non que ces deux artistes aient des points communs des caractère et le talent. Mais devant des modèles de même catégorie, ils réagissent dans le sens d'une aimable austérité: Champaigne avec une technique généreuse et un sentiment d'une rare distinction. Plamondon avec un métier précis et une sensibilité un peu grosse, mais vive.

L'ouvrage de Plamondon n'est peut-être pas parfait et il n'est pas impossible de lui trouver quelque défaillance de pinceau ou de coloris. Mais devant une telle réussite, l'unanimité se fait ou à peu près. L'amateur moyen comprend, sent et admire; le critique admire tout autant et estime que seraient bien vaines les réserves les plus subtiles. Monsieur John Alford traduit assez justement le sentiment général des amateurs dans ces quelques phrases: [Note 3. Cf. Canadian Art , mars 1945, p. 96.].

Mais M. Alford ajoute à son texte une remarque insolite au sujet de laquelle je voudrais le quereller un peu. Voici ce qu'il écrit: Puzzie for the pedantic: Why with these capacities did he grossly falsify the perspective of the book in the sister's hands?" Il s'agit du livre de prières à couverture vermillon, un vermillon éclatant et pur , que la religieuse tient dans sa main droite. M. Alford est sans doute choqué que, dans la couverture de ce livre, le côté le plus éloigné du spectateur paraisse aussi grand que le côté le plus proche - ce qui serait évidemment une faute de perspective, ou tout au moins une license inexplicable. Et il aurait raison, s'il n'était ici dupe d'une illusion de perspective. En effet, si l'on regarde le tableau de près, - par exemple à deux ou trois pieds de distance -, aucun doute possible: le livre parait être desiné en perspective cavalière, dans laquelle, comme chacun sait, toutes les lignes obliques, de quelque côté qu'elles se dirigent son parallèles. Mais si on s'éloigne d'une douzaine de pieds - c'est-à-dire à la distance qui séparait le peintre de son modèle -, la perspectivre du livre acquiert sa justesse, et les lignes fuyantes n'ont plus rien de forcé. D'où il faut conclure que pour juger sainement d'une perspective, il faut se placer à l'endroit même où se trouvait le dessinateur quand il l'a tracée.

À deux reprises,- j'ai employé plus haut le verbe paraître. Il enferme l'idée stricte d'illusion. Chacun peut observer que toute perspective dessinée, vue de près [Note 4. C'est-à-dire vue de plus près que le dessinateur lui-même - ce qui peut se produire aussi bien pour un tableau de dimensions moyennes que pour un grand tableau.], parait fautive pour l'excellente raison que les points de vue et de distance sont déplacés et que l'on manque du recul nécessaire pour les situer dans l'espace. Illusion pure. Je me rappelle l'impression désagréable que m'a faite , la première fois que je l'ai vue en 1929, l'immense composition de Paul Véronaise, les Noces de Cana (Musée du Louvre). Je me trouvais environ à quinze pieds du tableau, et les lignes de son architecture m'apparaissaient dans un singulier désordre.; en reculant avec la lenteur, je voyais se former peu à peu le réseau des lignes de la perspective; je cernais, comme le disque blanc de la cible, le lieu géométrique du point de vue; je découvrais les divers plans de la composition et leur importance picturale; parvenu au côté opposé de la salle des Sept mètres, le chef-d'œuvre de Véronèse se révélait enfin dans toute la somptuosité de sa couleur et l'admirable perfection de son ordonnance.

Les mêmes remarques conviennent à toutes les peintures dans lesquelles un objet cubique quelconque joue le rôle artificiel de la troisième dimension. Par exemple: l'École d'Athènes de Raphaël la Cène de Léonard de Vinci, les Ménines de Vélasquez, le Sacre de David, les scènes d'intérieur de Delacroix, et combien d'autres tableaux, mêmes modernes, où la perspective est un élément primordial de la composition...Encore une fois, il importe de regarder une peinture à la distance même où l'artiste l'a exécutée. Que si l'on a l'œil trop débile pour l'apprécier en pieds ou en mètres, tant pis! On bougonnera sans raisons contre l'artiste; on l'accusera de ne point connaitre les lois de la perspective ou de se payer la tète du spectateur...Et l'on se privera d'un plaisir de valeur, souvent d'un enrichissement intellectuel qu'on ne pourra jamais rattraper...

Revenons au portrait de la Mère Saint-Alphonse. Les deux gravures qui illustrent cette brève étude me dispensent d'argumenter davantage pour exonérer le prévenu Antoine Plamondon. Mais avant de terminer, je vous conseille de vous livrer à une petite expérience regardez la figure I à la distance d'environ quinze pouces, puis jetez un regard sur la figure II, en vous éloignant d'environ cinq pieds. Les deux impressions visuelles coincideront assez parfaitement, tout simplement à cause de la similitude des points de vue et de distance.

Depuis quelques années, on fait souvent des gorges chaudes sur l'enseignement classique au XIXe siècle, son rigorisme étroit,, la sécheresse de ses formules, l'inanité de ses dogmes artistiques, le bourgeoisisme béat de son inspiration. Je ne romps pas une lance en faveur de cet enseignement. Mais je remarque que ce sont là des tares universelles, qui nous menacent aujourd'hui tout autant qu'hier et qui tirent une part de leur virulence des milieux où elles se plaisent et des armes qu'on emploie pour les combattre.

Mais tout n'était pas à rejeter dans cet enseignement. Quoi qu'on dise, l'homme, même moyen, évolue. Voilà pourquoi dans le rudiment des rapins de l'époque de la Restauration - c'est-à-dire au temps du séjour à Paris d'Antoine Plamondon, - il entrait des notions précieuses d'esthétique et de goût. Par exemple, comment regarder un tableau...

J'ai vaguement l'idée que cette notion-là est en train de se perdre.

NOTES DE L'AUTEUR

(1) Elle est née à Québec en 1816; elle était la fille du marchand importateur bien connu, Pierre Pelletier. Entrée à l'hôpital-Général de Québec le 19 avril 1838, elle y est morte le 11 février 1846.

(2) Cf. Gérard Morisset, Peintres et tableaux (1), gravure de ce portrait aux pages 154-155.

(3) Cf. Canadian Art, mars 1945, p. 95.

(4) C'est-à-dire, de plus près que le dessinateur lui-même - ce qui peut se produire aussi bien pour un tableau de dimensions moyennes que pour un grand tableau.

Bas de vignettes:

[1] Portrait de la Mère Marie-Louise de St-Alphonse par Antoine Plamondon, 1841. Cl. I.O.A.

[2] Portrait de la Mère Marie-Louise de Saint-Alphonse par Plamondon. Détait du livre de prières. Cl. I.O.A.

 

 

web Robert DEROME

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