
Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Art - Conservation 1946.03
Bibliographie de Jacques Robert, n° 251
Le Documentaire, vol. 8, n° 8 (mars 1946), p. 239-241; vol. 8, n° 9 (avril 1946), p. 273-276.
L'homme, le pire ennemi de ses uvres [Note 1. Cet essai a d'abord été rédigé sous forme de conférence. En le remaniant quelque peu, l'auteur n'a pas cru bon d'en changer le caractère oratoire.]
Vers la fin de l'autre guerre, qu'on appelait grande et qui devait être la dernière, un chroniqueur de mes amis écrivait cette phrase que n'eut pas reniée monsieur de la Palice: . A l'ère tragique où nous vivons, ce propos prend l'allure d'un sinistre aphorisme.
L'homme est un grand bâtisseur.
Dès qu'il se sent assez fort pour sortir de ses cavernes - et ce n'est pas d'hier, puisqu'il faut remonter à des centaines de siècles, - il est obligé d'apprendre, tout aussitôt et à ses dépens, l'art de bâtir, c'est-à-dire l'art de s'abriter lui et ses bêtes, et de loger avec quelque décence ses dieux et ceux de sa tribu. Pendant des millénaires, c'est le bois qu'il met en uvre; d'abord avec beaucoup de maladresse; puis avec une certaine logique, une sorte de divination constructive; et chez certaines peuplades, avec un art presque savant, parfois subtil. Très souvent, ce matériau lui joue le tour de flamber sous les coups de la foudre ou à la moindre imprudence. Et alors bien malgré lui, l'homme apprend à élever des édifices de pierre; non pas, comme le veut la légende, au timbre ensorcelant de la flûte d'Amphion, mais au bruit des murailles qui s'écroulent et des toitures qui s'effondrent; car son savoir tout empirique lui vient lentement de son inexpérience, de ses faux calculs et de ses bévues. Enfin, dans sa patiente et laborieuse ingéniosité, il parvient à déjouer les forces surnoises de la nature, à maîtriser la matière. Et partout où le maître d'uvre pénètre avec son fil à plomb et son compas d'appareilleur, s'élèvent en grand nombre les témoignages de son orgueilleuse et méthodique intelligence.
Pas n'est besoin de citer ici des pages, fort connues d'ailleurs, de l'histoire de l'art de bâtir; ni même de signaler, ne fût-ce qu'en passant, les grandes uvres architecturales auxquelles le goût populaire a donné, d'un commun accord, le nom de merveilles. Seuls quelques exemples suffisent.
Qu'on songe qu'il y a plus de cinq mille ans, on édifie, avec des mécaniques grossières et de pitoyables moyens de fortune - car comment les comparer à nos formidables machines modernes, - la grande pyramide de Chéops, haute de quatre cent cinquante sept pieds, dont l'énorme masse de pierre pourrait servir à l'érection d'une ville de trois millions d'habitants - et je ne parle pas de la souveraine majesté de ses proportions, ni de la subtile rigueur de son orientation. Qu'on songe encore que la grande Muraille de Chine, sorte de ligne Maginot à l'air libre qui s'étire interminablement dans la montagne, compte actuellement autant d'années d'âge que de milles en longueur (soit plus de deux mille milles), et que le toisé de ses cailloux de granit et de calcaire forme près de cinq milliards de pieds cubes - soit toutes les maisons de la province de Québec placées bout à bout. Qu'on songe enfin qu'une cathédrale gothique comme celle de Chartres, commencée en l'an 1196, entièrement construite en calcaire gris et en ardoise, même sa voûte qui a plus de quinze pouces d'épaisseur, équivaut à elle seule au triple du reste de la ville et qu'elle abrite sous ses voûtes et ses porches géants toute une sainte population de pierre, de marbre et de bois d'environ trois mille cinq cents personnages, sans compter les figures peintes des verrières ni les figurants des tableaux. Et dans presque tous les pays de l'Europe occidentale, de l'Asie mineure et de l'Afrique du Nord, il existe des témoignages moins considérables et moins parfaits sans doute, mais aussi éloquents de l'éminente propension humaine à l'architecture. Car l'homme est un grand bâtisseur
Si l'homme en arrive tôt à faire des merveilles dans l'art de bâtir, il en fait bien davantage et bien plus rapidement dans l'art de détruire. Chez lui, ce bizarre instinct s'éveille non seulement avec la faim, ce qui serait presque pardonnable, mais avec l'orgueil et la cupidité. Déjà à l'époque préhistorique il forge des armes qui, suivant le mot féroce d'un humoriste, sont ; et il les forges non pas uniquement pour se défendre ou pour réduire les animaux de la chair desquels il veut se nourrir, mais pour attaquer ses semblables, leur ravir ou leur démolir quelque chose - ce que les nations de proie appellent la guerre défensive. Et les destructions commencent vraiment le jour où les engins destructeurs sont exactement proportionnés aux choses destructibles.
Les causes de destruction sont innombrables. Je laisse ici de côté les causes naturelles - comme le temps (ceux qui ont la triste conscience de vieillir en savent quelque chose), le feu, la foudre, les tremblements de terre et autres gentils phénomènes du même genre que l'homme est bien obligé de subir, car il n'y peut absolument rien. Je veux parler des causes qui découlent de sa nature et de sa volonté.
La première - et l'unique, pourrais-je dire - est l'incurable vanité humaine source de tous nos maux. Notre premier père Adam se laisse prendre bêtement aux paroles mielleuses de Lucifer et croit pouvoir dominer la création en mangeant le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal; premier cas de sabotage dans cette guerre sans merci du Malin contre l'humanité; sabotage d'autant plus impardonnable qu'il se fonde uniquement sur la vanité et compromet à jamais le bonheur universel. Cinq siècles avant notre ère, un imbécile du nom d'Erostrate met le feu au temple de Diane à Ephèse, tout simplement pour qu'on parle de lui. C'est pour en arriver au même but qu'un certain Néron fait promener la torche incendiaire aux quatre coins de la ville de Rome, tout en récitant de médiocres vers de sa composition. Un tel genre de bêtise est de tous les âges. A tous les carrefours de l'histoire, quand la civilisation commence à sommeiller ou que les hommes s'ennuient d'être trop heureux, un mégalomane, qui se croit plus ou moins le délégué d'En-haut, procède à des destructions massives et à des tueries sans fin, simplement pour prouver au monde sa soif de pureté et l'authenticité de sa mission. Et il n'y a pas si longtemps qu'un illuminé peintre en bâtiment de son métier et bouffi d'orgueil de son naturel, a mis le feu à l'Europe et au monde pour leur apprendre à vivre selon un ordre nouveau, c'est-à-dire selon son caprice de refoulé. Et elle est bien plaisante l'assurance des hommes de bonne volonté qui affirment gravement que jamais plus l'humanité ne sera le jouet des Erostrate, des Attila et des Gengiskhan, des Rollon, des Bonaparte et des Hitler; car chacun sait que nous allons mettre un terme définitif à l'épanouissement de certains caractères d'anormaux et qu'à l'avenir la vanité humaine n'aura plus droit de cité
En attendant l'ère du bonheur universel, constatons froidement que la vanité de l'homme ne s'exerce pas toujours avec ostentation et fracas. Elle se manifeste sournoisement dans les mille et une destructions quotidiennes, qui marquent l'insolente volonté de toute génération en pleine force d'humilier les générations qui descendent la pente ou qui sont mortes. En d'autres termes, ce genre de destruction s'appelle poliment restauration. Restauration d'édifices, d'uvres d'art, aussi bien que de meubles, de sites, voire de visages. Et les restaurations changent parfois l'aspect d'une province ou d'un pays mieux que les cataclysmes, presque aussi sûrement que la brutalité
L'Action Universitaire, Montréal, mars 1944.
(A suivre. )
L'homme, le pire ennemi de ses uvres ( Suite et fin )
La grande cause de la destruction est la guerre. Fléau immonde et immoral; chose d'un petit nombre d'individus qui s'en servent sans vouloir en imaginer les horreurs et en profitent sans que les râlements des victimes ne les fassent crever de honte; creuset monstrueux où bouillonnent pêle-mêle la peur et l'héroïsme, la misère et la gloire Depuis que l'homme forge des armes pour avoir raison de ses semblables, la guerre a coûté d'innombrables vies humaines. Je pourrais aligner ici des chiffres d'une macabre éloquence; vous dire par exemple que la guerre de Cent Ans a fait plus d'un million de victimes; que la guerre de Trente Ans laissait encore des traces profondes de sa brutalité un demi-siècle après la conclusion de la paix de 1468; que les guerres de la Révolution et de l'Empire ont valu à la France plus de cinq cent mille croix de bois; que dans la seule campagne de Crimée, près de deux cent mille hommes sont restés dans la plaine marécageuse de la Dobroutja ou dans les tranchées de Sébastopol. Ce sont là, dites-vous, des chiffres astronomiques, donc peu vérifiables. Voici des statistiques que tout le monde peut vérifier et qu'on trouvera, du reste, en de vigoureux raccourcis, dans les pages de l'émouvant Prélude à Verdun de Jules Romains: pendant la guerre 1916-1918, du côté français seulement, il a fallu jeter dans la gueule de la guerre, chaque matin, tout un village comme celui de Beauport ou celui du Sault-au-Récollet; bien plus, au moment des grandes offensives, comme celle de Champagne en 1914, la guerre avalait quotidiennement, sur tous les fronts, des villes comme Chartres et Hull. Et si le cur vous en dit, réfléchissez au nombre, au monceau de cadavres que Hitler et sa bande d'enragés devront enjamber pour s'enfuir après l'écroulement de leur rêve de domination, et dont nous devrons payer, nous, notre pitoyable victoire. Et après cela, s'il ne vous était pas matériellement impossible de vous représenter le nombre de veuves et d'orphelins, de crève-la-faim et de vagabonds, d'estropiés et de contrefaits - ce que Jules Romains appelle -, le tableau serait encore très loin de l'élémentaire vérité: il serait même ridiculement fragmentaire
Car il faudrait ajouter l'épouvantable amas des destructions matérielles, des immenses destructions que la guerre a causées. Plus immenses que ne peuvent l'imaginer l'esprit le plus vaste et le mieux renseigné, l'imagination la plus réaliste et la plus féconde, le misanthrope le plus désespéré, le comptable le mieux pourvu d'aides et de machines arithmétiques. Qu'on songe que, d'un grand dombre de générations de quelque époque que se soit, il ne reste absolument rien: aucun vestige, nulle relique, si minime soit-elle, pas même le souvenir de leur genre d'existence; que des villes autrefois puissantes - telles Babylone, Carthage, Thèbes, Tyr, pour n'en nommer que les plus fameuses, - autrefois maîtresses d'une partie notable de l'univers alors connu, n'existent plus que dans les froides pages des manuels d'histoire ou dans les pâles romans des écrivains d'imagination; que des civilisations extraordinairement brillantes, qui possédaient le génie de l'architecture, un goût raffiné de la vie et toutes les promesses de l'immortalité terrestre, ont coulé à pic avec tous leurs monuments, leurs uvres d'art, leurs chefs-d'uvre littéraires, leur confort matériel et leur esprit.
Désire-t-on quelques rappels à la mémoire? Eh! bien, revoyons en un tour d'horizon vraiment sinistre, la ville de Troie détruite cinq fois déjà et rebâtie à peine, quand les astucieux Grecs d'Agamemnon, d'Achille le bouillant et d'Ulysse le menteur l'assiègent une sixième fois, et avec la détermination d'en finir avec ses murs insolents; la ville d'Ur, patrie d'Abraham, reconstruite trois fois sur les mêmes murs, finalement abandonnée, mystérieusement retrouvée au bout de cinq mille ans par un aviateur volant au coucher du soleil; le sac d'Athènes par les hordes des Perses, et celui de Rome par le flot incessant des guerriers gaulois de Brennus; les nombreuses villes détruites, littéralement rasées par les pesantes armées d'Alexandre ou par les engins rudimentaires des féroces Barbares; le chaos de l'Empire romain croulant, où sombrent, l'une après l'autre et sans qu'il en reste de témoignages notables, les civilisations orientales et occidentales; les invasions des Huns et des Ostrogoths, des Wisigoths et des Germains, qui déferlent sur l'Europe comme une lave corrosive et préfigurent, en leur puissance, la guerre totale de l'envahissante Allemagne d'aujourd'hui; les aventureux Normands du Xe siècle, remontant avec hardiesse les fleuves de France, incendiant fermes et abbayes, tuant femmes et enfants; la printanière Provence dévastée en pleine Renaissance littéraire et artistique, et le Palatinat devenu un désert après le passage de Turenne: les démolitions dues aux chanoines du XVIIIe siècle; les destructions des Montagnards en 1793 et des Communards en 1871; la bibliothèque d'Alexandrie trois fois détruite, la dernière par le fanatique Omar; le Parthénon, le divin Parthénon, transformé en magasin à poudre par les Turcs au XVIIe siècle et explosant par la stupidité de la soldatesque; la magnifique abbaye de Cluny dépecée par un acquéreur de Biens nationaux et l'église Saint-Nicaise de Reims rasée pour une raison futile
Et ce ne sont là que les destructions les plus célèbres, les plus tristement célèbres. Car à chaque siècle, les ruines s'accumulent sous les coups des hommes d'armes et de leurs engins. A certains siècles, il semble qu'on manque de bras pour détruire; il faudrait s'en louer si le temps n'intervenait alors pour jouer son impitoyable partie. Bref à mesure que l'homme conquiert un peu de liberté, en la payant souvent de son existence, il perd chaque fois un peu de son patrimoine - en sorte que la colonne des profits et pertes s'allonge indéfiniment, sans que l'homme en arrive à avoir la conscience absolument tranquille sur ce qu'il a conquis définitivement et sur ce qu'on lui a cédé chichement, après un accès libertaire.
Que ce tableau soit infiniment triste, j'en conviens - et les millions, les milliards d'humains abattus comme du bétail, pourfendus par de fines épées ciselées, ou criblés de balles de mitrailleuses, ou déchiquetés par des éclats d'obus, ou mitraillés du haut des airs, ces milliards de morts, dis-je, en conviendraient bien davantage. Est-il moins triste depuis les quarante-quatre années que dure le XXe siècle? Tout le monde le voudrait avec candeur - peut-être même les bandits armés jusqu'aux dents, qui prétendent toujours que c'est le moineau qui mange le chat. Mais tout le monde aussi s'aperçoit, à condition de ne point avoir peur de regarder et de réfléchir, que depuis la première Grande Guerre, ce n'est pas de sabotage de civilisation qu'il faut parler, mais bien de sabordage d'humanité. L'Univers est en train de saborder consciencieusement, même s'il a vaguement l'impression, radicalement fausse d'ailleurs, qu'il s'agit d'un simple lavage de linge sale en Europe. Un contemporain de l'âge de cinquante ans a vu la guerre russo-japonaise et la mêlée des Balkans; la guerre mondiale de 1916 et ses ramifications diverses: la Révolution russe et la campagne de Pologne: l'agression italienne en Éthiopie et la guerre civile espagnole: l'universel conflit de 1939 dont l'issue, quelle qu'elle soit, marquera une autre étape de la décadence de notre civilisation.
Seulement en 1916-1918, les pertes matérielles sont si lourdes qu'elles dépassent, comme un cauchemar hallucinant, tout ce qu'une armée de comptables peut calculer: plus de trois mille églises détruites; des centaines de milliers d'habitations mises hors d'usage; des milliers de fermes à peine localisables; des ville et de villages rayés de la géographie; d'innombrables uvres d'art réduites en cendre ou rendues méconnaissables, arrachées à leurs propriétaires, parfois égarées comme par hasard chez les officiers prussiens; des musées, où l'on conservait pieusement ce qui restait des âges écoulés, anéantis sous les bombes, détruits par le feu ou vidés de leurs trésors; des monuments des âges d'autrefois, des objets extrêmement rares disparus sans laisser la moindre trace Et que dire des pertes qui ont frappé le monde depuis le début de septembre 1939? Qu'elles se sont produites dans les pays les plus riches du monde; qu'elles ont été causées quasi aveuglément par les mécaniques les plus perfectionnées et les plus terribles; que personne ne retrouvera plus, après la signature d'un traité de paix pas très différent de celui de 1919, les choses sacrées qui ont caressé ses yeux de voyageur, qui paraissaient éternelles et auxquelles il attribuait une infinie valeur spirituelle. Et d'un tel chaos si savamment organisé pour la destruction, il reste une pénible et inhumaine impression: que la civilisation roule vers l'abîme et que tout effort qu'on tenterait pour la sauver est pur enfantillage
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Chose que notre esprit moderne peut à peine concevoir: longtemps l'humanité n'a pris que très peu de soin de ses propres ouvrages. Une grande uvre une fois achevée, elle l'abandonne à son sort - comme elle le fait d'ailleurs d'un lépreux ou d'un estropié.
Je cite un cas extrêment typique: le Panthéon . Ce monument, l'un des plus beaux et des plus riches de l'ancienne Rome, traverse tout le moyen âge sans subir la moindre réparation; ouvert à tous les vents, les oiseaux y élisent domicile, les flâneurs viennent s'y promener, les bâtisseurs s'y pourvoient impunément de pierres taillées et de mosaïques; la végétation envahit ses murailles et sa coupole; et il lui fait entendre le XVIe siècle pour être l'objet d'un commencement de restauration; heureux sommes-nous qu'on ne lui ait point volé ses colonnes et ses chapiteaux, comme on l'a fait à un assez grand nombre de temples romains - car, pour ne citer qu'un exemple, l'église Saint-Martin-d'Aunay, à Lyon, a été construite au Xe siècle avec les nobles débris de plusieurs temples de l'époque gallo-romaine.
Pour peu qu'on ait de lecture, bien des exemples surgissent à l'esprit d'une telle indifférence. C'est qu'aussi longtemps que la civilisation occidentale est en marche, qu'elle avance avec une certaine cohésion au milieu des périls qui l'assaillent, elle regarde droit devant elle, rarement derrière; profondément réaliste, elle construit les monuments dont elle éprouve le besoin, dans le style qu'elle se forge lentement avec une logique et une fantaisie dignes de l'art grec; elle répare les monuments d'autrefois juste assez pour quils continuent de se tenir debout. Et c'est tout. En somme, elle vit sa propre vie - ce qui est souvent le meilleur moyen de la vivre honnêtement. Au XVe et au XVIe siècle [sic], on fait un premier accroc à l'esprit de cette civilisation jusque-là intacte: désormais et peu à peu, le passé compte presque autant que le présent; et un peu plus tard, l'avenir aura quasi autant de droits que le présent. L'histoire est née des événements qui se sont déroulés et l'histoire des événements qui peuvent se produire - le roman historique et le roman futuriste. La civilisation cesse d'être purement réaliste, au vrai sens de ce mot
Avec l'histoire naît la conservation des monuments. Sans doute y a-t-il encore des hommes pour dévaster les plus belles provinces et des mécaniques pour détruire les ouvrages des hommes. Mais il se trouve aussi des humains qui veulent qu'on respecte l'humanité. Jusqu'au milieu de XVIIIe siècle, cette idée de conservation des monuments flotte dans l'air, mais sans recevoir une application rigoureuse. Il faut le formidable bouleversement de la Révolution française pour que les esprits s'éveillent tout à fait aux nombreux et magnifiques témoignages des civilisations passées et à l'urgence de leur préservation. C'est, en général, l'uvre des grands érudits français. Le premier et le plus illustre de ces connoisseurs bienfaisants, qui passent toute leur existence à sauver de la pioche du démolisseur ou simplement de la poubelle des choses qu'on dédaigne, est assurément Alexandre Lenoir. Dans son Musée des Monuments français (l'actuelle École des beaux-arts de Paris), qu'il a créé de toutes pièces, il accumule tous les débris qu'il trouve au hasard de ses recherches: pierres sculptées, statues et gisants, émaux et verrières, fragments de toutes sortes, tableaux et gravures, vases de céramique ou d'argent que des familles ruinées cèdent à vil prix, meubles et tissus, livres et manuscrits; il a des ruses d'apache pour sauver de la fonte ou de la destruction les uvres d'art qu'il aime et qu'il convoite pour son musée - quand il s'agit de sauver l'admirable Chancelier de Birague de Germain Pilon, il le fait recouvrir de plâtre afin de masquer le bronze dont il est fait, et ce grossier moyen empêche que ce chef-d'uvre ne soit transformé en canon. Ainsi peut-on dire que si la tourmente révolutionnaire de France a beaucoup détruit, elle a aussi beaucoup sauvé d'uvres d'art, grâce au flair et au courageux dévoûment d'Alexandre Lenoir.
Si grande et précieuse soit-elle, l'uvre de Lenoir reste localisée à Paris. La province est la proie des entrepreneurs en démolition. Pendant tout le premier Empire, même sous le règne du bigot Charles X, on rase des églises du moyen âge et des hôtels de la Renaissance, des abbayes romanes et des habitations de toutes les époques; on en éparpille les débris aux quatre coins de la France, même en Hollande et en Espagne; on construit des remises et des étables avec des tympans de portails et des pinacles de cathédrales; c'est un va et vient de portraits de famille, de bijoux, de vaiselle d'or et d'argent, de meubles de Boulle ou de Riesener, de reliques et de vases sacrés, de cartulaires et d'archives familiales, d'un grand nombre de choses vénérables qui n'ont plus de propriétaires et appartiennent au plus offrant ou au plus fort; et parfois en changeant de mains, ces choses périssent misérablement
Soudain, un certain jour de 1825, éclate comme un coup de tonnerre l'écrit vibrant d'indignation et de menace de Victor Hugo: Son auteur est un jeune homme de vingt-trois ans, un poète; en raison même de sa jeunesse et de son esprit romantique, il aime avec enthousiasme les monuments du moyen âge et de la Renaissance et il entend, en un style sans réplique, qu'on respecte le patrimoine national des Français. Le coup de poing sur la table du jeune écrivain ne donne pas plus de goût à ceux qui n'en possèdent point, ni plus de connaissances archéologiques aux architectes de cette époque, qui n'en ont guère. Mais il met fin provisoirement aux destructions et rend inévitable la création de la Commission des Monuments historiques. Dès 1832, deux hommes de goût, qui sont en même temps de grands écrivains, Ludovic Vitet et Prosper Mérimée, deviennent inspecteurs des monuments appartenant à l'État. Cinq ans après, ils accueillent dans leurs rangs un autre jeune homme de vingt-trois ans, qui créera presque à lui seul la science archéologique française, Emmanuel Viollet-le-Duc. La Commission des Monuments historiques existe enfin et,du même coup, l'inventaire des uvres d'art de la France, c'est-à-dire deux puissants contrepoids à la destruction.
Parties de la France, l'idée de la conservation des monuments d'autrefois et l'idée d'inventaires nationaux font leur tour d'Europe. En Angleterre, l'État, suivant une habitude séculaire, laisse aux sociétés archéologiques le soin d'étudier, de classer et de restaurer les monuments; et dans la conservatrice Albion, ce travail est déjà en voie d'achèvement dès le milieu du XIXe siècle. En Allemagne, une nuée d'érudits à lunettes se ruent sur les bibliothèques et sur les dépôts d'archives; et dans leur ferveur germanique toute neuve, ils annexent le gothique qu'ils s'imaginent avoir inventé, et les chansons de gestes qui, sans doute, appartiennent au plus fort comme tout le reste, et que Richard Wagner germanise avec lourdeur. En Italie et en Espagne, pays en ébullition politique pendant une grande partie du XIXe siècle, les idées de conservation et d'inventaires cheminent lentement, étroitement liées à l'industrie touristique. Dans les contrées de l'Europe septentrionale et en Roumanie, les mêmes idées se font jour et sont l'objet d'applications diverses. Bref, presentant [sic] peut-être la terrible tourmente des deux grandes tueries du XXe siècle et envisageant, en un regard de noyé, la précarité de son avenir, toute l'Europe du XIXe siècle fouille fièvreusement dans son passé artistique et littéraire; elle se replie sur elle-même comme avant de mourir; elle exhume ses titres de gloire et de vanité: ses uvres d'art, sa poésie, son folklore, ses hommes de génie, ses ressources terrestres et spirituelles - le secret de son hégémonie sur le monde
Après le traité de Versailles, la fièvre archéologique de l'Europe se communique au reste du monde. Les grands reportages historiques, notamment ceux des frères Tharaud, en sont l'indice révélateur. Chaque nation se rejette avec complaisance dans son passé; certaines d'entre elles cultivent l'histoire - comme d'autres, la guerre - à la manière d'une industrie nationale; l'érudition verse naturellement dans la généalogie; et toute grande famille qui se respecte en arrive à connaître, souvent par le menu de ternes événements, le plus obscur de ses ancêtres
En Amérique du Sud, chaque république a ses enquêteurs, ses fichiers remplis de documents et de photographies, ses revues d'art et d'histoire, sa propagande de mieux en mieux étudiée. Le Mexique ne reste pas en arrière; il a un grand nombre d'enquêteurs - car la tâche est immense - et organise des missions archéologiques qui travaillent côte à côte avec des érudits européens. Nos voisins du sud, toujours entreprenants et méthodiques, consacrent des sommes considérables au relevé méticuleux des uvres d'art qu'ont laissées sur leur sol les Espagnols les Hollandais, les Indiens du cru, les Français, même les Canadiens - puisque la Louisiane a été pendant un certain temps notre colonie. Déjà la moisson est abondante.
Et dans la province de Québec? Dans bien des domaines, nous arrivons souvent en retard. Mais dans le domaine des arts, nous damons le pion aux autres provinces. C'est sans doute qu'à cause de nos aptitudes ethniques de notre ancienneté relative, nous avons beaucoup plus d'uvres d'art qu'elles n'en possèdent; c'est surtout que les causes de destruction se sont fait sentir chez nous bien davantage. Qu'on réfléchisse sur les chiffres suivants. De la fondation de Québec à nos jours, on compte plus de trois cents églises détruites par le feu, et une trentaine par la pioche du démolisseur; près de deux mille cinq cents tableaux anéantis dans les sinistres ou gravement atteints par des restaurateurs maladroits; une quarantaine d'ensembles décoratifs sculptés entièrement réduits en cendre; des centaines de milliers de volumes rares devenus la proie des flammes; des milliers de pièces d'argenterie d'église et de table remises au creuset ou vendues à vil prix à des regrattiers; des monceaux de pièces d'archives jetées négligemment au rebut ou délibérément détruites par crainte du sentiment de la postérité; mille et une reliques d'autrefois, humbles et précieuses, perdues non seulement pour l'historien - mais pour la nation elle-même qui, de riche qu'elle était il y a moins d'un siècle, s'est appauvrie à un rythme désespérant. Car l'homme est un grand destructeur
Voilà pourquoi nous possédons un inventaire de nos uvres d'art: nous accumulons nous aussi des documents, des photographies et des fiches; nous aussi nous avons nos enquêteurs qui parcourent la Nouvelle France, examinent chaque uvre d'art, en notent les dimensions et les particularités et la photographient en tous sens. Je pourrais aligner ici des chiffres impressionnants. Ce qui l'est davantage, c'est la qualité artistique des uvres que nous avons trouvées, leur caractère, leur signification morale. C'est que nos ancêtres, hommes simples, laborieux, réfléchis, appartenaient à l'admirable civilisation du XVIIIe siècle, à cette civilisation française que Paul Valéry place au sommet de ce qu'il appelle avec bonheur l'ère des fictions .
A l'époque brutale, tourmentée et tout artificielle où nous vivons, il est salutaire de regarder parfois en arrière, de se pencher sur l'uvre des hommes qui nous ont précédés: sur les artisans qui ont travaillé avec tant de patiente application, tant de savoir-faire et de sensibilité, et qui nous ont laissé des uvres si attachantes. Il y a là une profonde leçon d'humilité. Et il est juste qu'à côté des hommes de proie, des trublions et de la foule insipide des indifférents, il y ait place pour les bons Samaritains.
Il n'y en aura jamais trop
L'Action Universitaire, Montréal, mars 1944.