
Textes mis en ligne le 17 mars 2003, par PascaleTREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Sculpteur - Émond, Pierre 1946.05
Bibliographie de Jacques Robert, n° 296
Société Royale du Canada. Mémoires, section 1, 3e série, tome 40, mai 1946, p. 91-99.
LE SCULPTEUR PIERRE ÉMOND (1738-1808)
DANS les livres de comptes de quelques paroisses de la région de Québec, on lit parfois, dans les dernières années du dix-huitième siècle, le nom du ; quelquefois, on l'appelle , ou encore .
Il s'agit de Pierre Émond, l'homme à tout faire du Séminaire de Québec. Il est menuisier de son état; mais à l'occasion il est sculpteur - comme bien d'autres artisans du bois à cette époque. C'est son uvre de sculpteur que je voudrais faire connaître en quelques pages.
On ne sait rien de son ascendance, et pour cause. Son acte de naissance est ainsi libellé: On n'en sait pas davantage de ses premières années, sauf qu'il a probablement été élevé dans une famille Émond - d'où son patronyme. Je n'ai pu retrouver le brevet de son apprentissage, mais je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il a été l'apprenti de Jean Baillairgé, lui-même architecte et menuisier, charpentier et sculpteur.
Le 18 juillet 1761, il loue, pour trois ans et trois mois, une et s'engage à y faire des réparations considérables [Note 1 manquante. Note 2. Ibid. Minutier de Maître Sanguinet. Acte du 18 juillet 1761.]. L'année suivante, il prend femme; et je transcris ici son acte de mariage en raison de son importance: l consentement, et leur avons donné la bénediction nuptiale Suivant la forme prescrite par nôtre Mere la Ste. Eglise; et ce en presence de Jean Baillargé, jan batiste metivier, de joseph mailly ami delepoux; de Louis navarre Sont frere de jan louis dufrené sonbeaufrere, jan denie Sontbeaufrere, d'eslizabeth navarre et de marisisille (Marie-Cécile) Sa sur, de pierre et mond de michell et antoine et mont amis de lepoust et plusieurs autres temoints dont les unts ont Signé ainsique lepoust et les autres ont declaré ne Scavoir ecrire ansique lepouse lecture faite [Note 3. Archives judiciaires de Québec. État civil de Notre-Dame, 1759-1763, p. 363.]." L'officiant est l'abbé Gravé.
Dans l'acte de mariage qu'on vient de lire, Michel et Antoine Émond sont désignés comme . Et cette désignation est pour le moins étrange quand on sait que la veille (c'est-à-dire le 5 septembre 1762), Maître Antoine Saillant, notaire à Québec, écrit au début du contrat de mariage de notre sculpteur:
Jusqu'ici, on constate donc des éléments d'incertitude dans l'ascendance de notre sculpteur. Or à la date du 18 octobre 1772, Pierre Émond et sa femme tiennent sur les fonts baptismaux de Notre-Dame de Québec un fils de Martial Bardy et de Catherine Côté, sa femme [Note 4 manquante. Note 5. Archives judiciaires de Québec. État civil de Notre-Dame, 1772-1774, p. 46.]; et, contre les us et coutumes de tous les temps, le nom du parrain est suivi de cette mention précise: - comme si l'on voulait consigner pour la première fois par écrit un fait qu'il importe de faire connaître, même tardivement. Mais cette précision rétrospective ne résout aucunement le problème, puisque dans la famille de Pierre Émond et de Marie-Madeleine Mignot, il y a déjà un enfant prénommé Pierre, baptisé à la Rivière-Ouelle le 25 mai 1720, marié à Québec le 30 octobre 1747 à Marie-Louise Lefebvre et inhumé à Québec le 26 avril 1783 [Note 6. Cf. Tanguay, Dictionnaire généalogique, tome II, p. 90 et tome III, p. 590. Tanguay consacre deux notices généalogiques à la famille Émond-Mignot; elles se complètent bien imparfaitement. Le mariage Émond-Mignot eut lieu à la Rivière-Ouelle le 5 février 1714; parmi les enfants du couple, on retrouve dans Tanguay les trois noms cités à l'acte de mariage du sculpteur: Pierre né en 1720, Antoine né à Québec en 1735 et Michel, dont la date de naissance est en blanc.]. Au reste, il est improbable que Marie-Madeleine Mignot, née en 1690, ait donné naissance à notre sculpteur le 24 avril 1738. Et s'il existe une relation quelconque entre le bambin né et le couple Émond-Mignot, j'imagine que c'est avec le père - mais on a point d'autre témoignage que celui que j'ai cité plus haut.
Quoi qu'il en soit, Pierre Émond, qui habite à deux pas du Séminaire, en devient vite l'homme de confiance. Les archives de cette institution conservent un grand nombre de mémoires de travaux de toutes sortes, que Pierre Émond a rédigés dans une langue fantaisiste et savoureuse. Qu'on en juge: Ou encore: Ou bien cet item pittoresque: J'en passe, et des meilleurs [sic].
Pendant les quelques mois que dure, à Québec, la drôle de guerre de l'indépendance américaine, notre sculpteur est caporal dans l'unique compagnie d'artillerie que compte la milice québécoise [Note 7, 8 et 9 sont manquantes. Note 10. Archives de la province de Québec. Rôle général de la Milice canadienne de Québec, 1775, p. 35.]; au printemps de 1776, il est licencié et regagne sa boutique.
La chaude alerte du 31 décembre 1775 est probablement le grand événement de son existence; le reste de sa vie s'écoule sans heurt ni incident, entre sa femme Françoise - car il n'a pas d'enfant - et son travail de menuisier et de sculpteur. Parfois on lit sa haute signature intelligente au bas de quelques actes de l'état civil de Notre-Dame ou à la fin de minutes notariées, où il est question d'échange de propriétés, de ventes de terrains ou d'acquisition d'immeubles [Note 11. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Jean-Antoine Panet, 14 novembre 1783; minutier de Joseph Planté, 14 mars 1803 et 7 mai 1805.]. A force de travail méthodique et persévérant, il parvient à l'aisance et se taille une solide réputation d'habileté et de conscience [Note 12. Cf. Douville, Histoire du Collège-Séminaire de Nicolet , tome I, p. 35.]. Et à sa mort, survenue le 3 octobre 1808 [Note 13. État civil de Notre-Dame de Québec, 1803: "Le cinq Octobre mil huit cent huit Nous Vicaire de Quebec soussigné avons inhumé dans le Cimetière des Picotés Pierre Emond, menuisier, époux de françoise Régis Navarre, décédé en cette ville depuis deux jours âgé de soixante onze ans. Présens Mmsss Augustin Jourdain et jacques Langevin Soussignés. Ant. Gagnon Ptre Vic."], le Courrier de Québec le signale à l'attention de ses lecteurs comme Il habitait au numéro 2 de la rue Saint-Georges [Note 14. Cf. Mackay, The Directory for the City and Suburbs of Quebec, Québec, 1790.], aujourd'hui rue Hébert.
Dans tous les documents qui concernent Pierre Émond - et ils sont nombreux - celui-ci est invariablement qualifié de maître-menuisier. En réalité, à l'instar de son maître Jean Baillairgé, il s'occupe de tous les arts sur bois: il est à la fois charpentier et menuisier, ébéniste et sculpteur.
En 1768, les fabriciens de Notre-Dame songent à lui confier la reconstruction de la charpente de la cathédrale, détruite pendant le siège de 1759; peut-être le jugent-ils trop inexpérimenté pour mener à bien cette entreprise, et ils attribuent le travail à Jean Baillairgé. Mais au cours des années suivantes, Émond recueille une part des commandes de Notre-Dame, notamment les travaux de menuiserie et de pannelage. C'est ainsi qu'il élève en 1789 le retable de la chapelle Sainte-Anne [Note 15. Cf. Paul-V. Charland, "Les Ruines de Notre-Dame", dans Le Terroir, Québec, 1924.] et, en 1793, le retable de la chapelle Sainte-Famille [Note 16. Cf. Mgr. Amédée Gosselin, Album de la Basilique Notre-Dame de Québec, Québec, 1923, pp. 23 et suiv.]; en 1803, il construit, avec l'aide de son beau-frère Louis Dufresnay, la tribune de la même chapelle Sainte-Famille [Note 17. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Maître Joseph Planté. Marché en date du 6 mai 1803, pièce n° 3363.]. Tous ces ouvrages ont disparu - le dernier, au cours du dix-neuvième siècle: les premiers, dans l'incendie du 22 décembre 1922.
Nombreux sont les ouvrages d'ébénisterie de Pierre Émond. On en trouve des témoignages dans les livres de comptes des paroisses de la région de Québec; et pour en donner une idée juste, je transcris les entrées suivantes puisées au deuxième livre de comptes de Saint-François (île d'Orléans): Et dans l'Inventaire des biens de l'église, dressé en 1789, je lis ces deux mentions:
Des entrées de ce genre, faite sous forme de facture ou de mémoire, il y en a des douzaines dans les archives du Séminaire. Elles se rapportent à des travaux de menuiserie ou de réparation faits aux différentes propriétés du Séminaire, ou à des entreprises que lui commande l'évêque de Québec qui habite alors au Séminaire. La publication de ces mémoires serait sûrement amusante, à cause de l'orthographe déconcertante de leur auteur; mais elle deviendrait vite fastidieuse. Je me contente de transcrire ici l'une de ces factures, acquittée le 18 septembre 1781.
Mémoire des ouvrage et fourniture que mois pierre Emond jes
faist et fournie pour Monseigneur Sçavoire
pour toute Louvrage des Stalle et Lambrie quilavest
Etés faist pour la Chapelle duSéminaire telle quillest
présantement, vallant 300# hiconpris La fourniture du
bois, réduis amotié parce à cause quil napas servie side-
vant..........................................................................................................150#
de plus pour 12 grains qu'ille se manquant, sur les portugaise
du dernié paiment...............................................................................2# 4
piellé (payé) à flamant pour 52 pierre deautelle................125# 18
Le 26 aoust un pied desteaus pour lanfan jesus.....................7#
pour les 2 gont et les 2 pitons........................................................1# 4
le tous se monte à..............................................................................286# 16
On imagine facilement que presque tous les ouvrages de menuiserie de Pierre Émond ont disparu au cours des nombreuses réfections du Séminaire au dix-neuvième siècle. Il n'en reste qu'un seul, et c'est son chef-d'uvre: la chapelle de monseigneur Jean-Olivier Briand. Après avoir donné sa démission en 1784, , comme on l'appelle dans le clergé, exprime le désir de se retirer au Séminaire. Les autorités mettent à son usage les deux pièces que, suivant la tradition, monseigneur de Laval a habitées à la fin de sa vie. Monseigneur Briand s'y fait aménager une chambre - cabinet de travail - et transforme l'autre pièce en chapelle. Les travaux, commencés pendant l'hiver de 1784, sont terminés à la fin de l'année 1785. Ils comprennent deux parts distinctes: la menuiserie des portes et des fenêtres et le pannelage du retable; la sculpture du tabernacle et de la corniche. Tous ces ouvrages sont l'uvre de Pierre Émond, sauf la sculpture des ornements des prédelles du tabernacle, qui est d'Antoine Jacson [Note 18. Archives du Séminaire de Québec. Carton: Évêques de Québec, n° 39. Dans un "Mémoire des ouvrage et fourniture que mois pierre Emond jes faist et fournie pour des èpartement que lont a èrangé pour Monseigneur dent Le Cour delivère de lanné 1784 et 1785, et de quelquechose avant", on lit cette mention: "payé à jaque, sont (Antoine Jacson, sculpteur de Québec) pr. lesculture des gradins 18#."]. Ils sont faits d'un beau bois de pin satiné qui, laissé au naturel, a acquis avec les années un ton de beige chaud et fort agréable au regard.
Le travail de pannelage et de menuiserie est d'une technique sûre et d'une grande finesse de mouluration: les reliefs, peu saillants, sont proportionnés aux dimensions de la chapelle. Seul le retable importe ici; et dans le retable, le tabernacle. C'est une sorte de portique de style corinthien, qui se détache, en quelques pouces de saillie, du fond de pannelage. Entre les colonnes, le sculpteur a encadré une gravure ancienne (d'après Rubens [Note 19. Cette gravure représente le Mariage de la Vierge . Son cadre godronné est l'uvre de Pierre Émond.]) de deux fortes branches d'olivier, qui symbolisent l'un des prénoms de l'évêque, Olivier. Ces deux branches sont rythmées et ordonnées avec un sens étonnant des vides et des pleins; le feuillage est à demi stylisé, ainsi que les fruits; et la légère transposition de ces éléments accuse un art paysan parvenu à une certaine souplesse. L'ensemble a grand air avec son ordonnance limpide, son élégance un peu fragile comme celle des monuments Louis XVI, et ses deux niches peuplées de statues de bois peint; et les détails, sculpture symbolique ou purement ornementale, exhalent les mêmes qualités décoratives et l'exquise fantaisie des plus belles uvres des Baillairgé et de Ranvoyzé.
Une photographie de ce retable est reproduite dans le Guide français de Quèbec [Note 20. Publié à Québec en 1908, à l'occasion du troisième centenaire de la fondation de la ville. Voir page 80. Sur la chapelle de monseigneur Briand, voir la monographie qu'a publiée M. Ramsay Traquair en 1930.] [sic]; les deux prédelles du tabernacle et le tombeau à la romaine qu'on y voit ont disparu à une date que je ne puis préciser, pour faire place aux prédelles et au tombeau d'aujourd'hui. Le retable a coûté la somme totale de 1021#; le reçu du sculpteur porte la date du 27 septembre 1786.
Le retable de la chapelle de monseigneur Briand n'est pas le premier ouvrage de sculpture de Pierre Émond. En 1782, on lit dans le premier livre de comptes de Saint-Joachim (Montmorency), cet item: L'année suivante, la fabrique verse aux religieuses de l'Hôpital-général de Québec la somme de six cents livres, tout probablement pour payer la dorure de cet autel. Cet ouvrage existe encore; c'est le petit autel de gauche, placé sous l'invocation de saint Jean-Baptiste. Il comprend deux prédelles ornées d'entrelacs, un fond de panneaux sur lesquels se détachent des en bois sculpté et peint; sur l'antependium du tombeau, le sculpteur a représenté les symboles de l'action terrestre de saint Jean-Baptiste: les vases et ustensiles qui servent au sacrement de baptême. Rien de plus naïf que ce grand bas-relief inscrit dans un cartouche à coquille et attaché par des rubans à la table du tombeau. Au centre, un guéridon, vu en perspective, porte une large piscine godronnée, deux ampoules aux saintes huiles, une aiguière baptismale imitée des aiguières d'étain de l'époque et une minuscule salière; au-dessus, le triangle divin brille dans une gloire voilée de nuages floconneux.
Bien des années plus tard, en 1804, notre sculpteur façonne deux petits tabernacles et deux tombeaux pour l'église de Saint-Laurent (île d'Orléans) [Note 21. Voici les item du deuxième livre de comptes qui se rapportent à ces ouvrages: "payé a mr edmon pour les tabernacles croix et chandeliers conformément à son marché 950#; payé à mr Clouëtte (Michel Clouet, marchand à Québec) pour l'or qu'il a fourni pour dorer les tabernacles neufs 946#; payé aux religieuses de lhopital general 795#; pris deux cent quarante livres pour les petits autels et trois devants d'autel 240#."]. Comme ils ont été remplacés vers 1887 par le sculpteur-architecte David Ouellet qui leur a substitué deux meubles de sa façon, on les trouvera peut-être un jour dans quelque église de colonisation [Note 22. L'un de ces petits tabernacles est probablement celui qu'on peut voir dans la collection de M. Paul Gouin, à l'École du Meuble.].
C'est assurément à l'église de Saint-Pierre (île d'Orléans) que se trouvent les plus beaux meubles de Pierre Émond. Le 25 janvier 1795, les marguilliers se proposent de . Les décisions des marguilliers se réalisent de point en point au cours des années 1795-1800, comme on peut s'en rendre compte par le deuxième livre de comptes de Saint-Pierre et par le journal des fabriciens.
Pierre Émond façonne donc en 1795 le grand tabernacle et son tombeau bombé; la niche de l'enfant Jésus; le porte-missel en noyer tendre; le cadre du , c'est-à-dire de la peinture à l'huile représentant le Repentir de saint Pierre , que l'artiste alsacien Louis-Chrétien de Heer a brossée en 1788 à la demande de monseigneur d'Esgly, ancien curé de la paroisse; avec les pots à fleurs, Émond reçoit en tout la somme de onze cents livres. Un nommé Germain, marchand à Québec, fournit les livrets d'or pour une somme de mille quarante-cinq livres.
En 1800, c'est le tour des petits tabernacles et de leurs tombeaux; la sculpture, la dorure et les feuilles d'or coûtent à la fabrique près de dix neuf cents livres. Enfin, Pierre Émond façonne, en 1799, les cadres des tableaux que François Baillairgé vient de peindre pour l'église: l'Immaculée Conception d'après Murillo et l'Éducation de la Vierge d'après la composition bien connue de Rubens.
Sauf la et les chandeliers, tous les autres ouvrages existent encore. Ce sont d'excellentes pièces décoratives, dans le décor desquelles la figure humaine n'intervient aucunement: nulle tête d'ange, nul bas-relief historié. Uniquement de la sculpture architecturale, des entrelacs et des frises, des trophées et des vases de fleurs peu stylisés. Les qualités qui se dégagent de chacun de ces meubles - surtout les trois tabernacles - c'est la clarté de l'ordonnance, la netteté et la variété du dessin des ornements, le caractère artisanal de la mouluration et, tout comme à la chapelle de monseigneur Briand, le sens des vides et des pleins. Qu'on examine, notamment, le panneau sculpté de l'autel latéral: chaque motif, pris isolément, ne possède guère d'élégance ni de pureté de lignes; l'ensemble plaît par l'équilibre enfantin de ses éléments, par la densité de sa composition.
En l'état actuel de nos connaissances, ici s'arrête l'uvre connue de Pierre Émond. Cependant, je voudrais écrire quelques mots sur deux tabernacles en bois doré qui pourraient bien être de sa main.
L'un est un maître-autel de l'église de Stoneham. Son style accuse l'époque 1790-1800; et parmi les sculpteurs qui travaillent à Québec en ce temps-là, seul Pierre Émond peut être l'auteur de ce tabernacle plus orné, il est vrai, que ses autres uvres, mais d'ordonnance identique. Et quand on sait que cette pièce somptueuse a été commandée par le Séminaire de Québec, l'hypothèse que je viens d'émettre tend à se changer en quasi-certitude.
L'autre tabernacle se trouve dans l'antique chapelle de Tadoussac [Note 23. Joseph-Edmond Roy écrit quelque part que ce tabernacle a été donné à Tadoussac en 1821 par Madame Connolly, épouse d'un employé du poste de la Baie d'Hudson. On ignore sa provenance. ]. Ici le doute ne paraît plus de mise. Il suffit de comparer cet ouvrage au tabernacle de Saint-Pierre pour en constater les ressemblances frappantes, ce que j'appellerais leur air de famille. On y constate, je le vois bien, des différences - comme le nombre des prédelles, le dessin des panneaux. Le nombre des prédelles s'explique à Tadoussac par le peu de hauteur de la voûte de la chapelle. Quant aux panneaux, ils sont différents dans les deux tabernacles; mais je remarque que ceux de Tadoussac se rapprochent beaucoup de ceux des autels latéraux de Saint-Pierre - qui sont de Pierre Émond.
Si, aux ouvrages que je viens de signaler [Note 24. Les documents qui m'ont servi dans la rédaction de cette étude, proviennent de l'Inventaire des uvres d'art de la province.], on ajoute les travaux de charpenterie et de menuiserie, même d'architecture [Note 25. M. Marius Barbeau (cf. La Presse , 22 septembre 1934, p. 45) attribue à Pierre Émond le plan et l'exécution du portail et du clocher de la chapelle du Petit-Cap (Montmorency). Il s'agissait du revêtement en planche de la façade et du joli clocher à une lanterne qui coiffe le pignon. Ces ouvrages dateraient des années 1785-1786.], que Pierre Émond n'a pas manqué d'entreprendre à l'instar de son maître et des autres entrepreneurs de la même époque, l'on constate qu'il a eu une existence bien remplie.
Existence calme, laborieuse et lente, au cours de laquelle le maître, sans rien abdiquer de ses enthousiasmes de jeunesse, adapte son style à l'évolution normale des arts de son temps; existence réfléchie et féconde, car elle est toute tendue vers le principe de perfection de la corporation ouverte d'autrefois: la belle ouvraige bian faite ; existence heureuse, tout au moins pleine d'intérêt et de satisfaction.
Pierre Émond n'a pas été un grand artiste; mais il a été un bon artisan. Et ses uvres témoignent de sa maîtrise manuelle, de la justesse de son observation et de la sérénité de son esprit. Ces qualités, il les a eues en commun avec la plupart des artisans de sa génération.