
Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867 . Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peinture - 20e siècle 1946.10
Bibliographie de Jacques Robert, n° 283
La Revue populaire, vol. 39, n° 10, octobre 1946, p. 10 et 62-63.
RÉFLEXIONS SUR LA PEINTURE MODERNE
SI L'ON VEUT COMPRENDRE quelque chose à la nature apparemment révolutionnaire de la peinture moderne, il convient de réfléchir sur des problèmes historiques qu'on ne se pose guère pour bien des raisons, mais qui sont d'une importance telle que leur solution projette une grande clarté sur le sujet qui m'occupe aujourd'hui.
Le premier de ces problèmes est ce qu'on appelle vulgairement de la peinture; le second réside dans la dualité des deux tendances naturelles de l'esprit humain, l'imagination et l'observation; le troisième résulte de l'esprit apocalyptique de notre époque et s'impose brutalement non seulement dans les sciences mais dans les arts.
Ces trois problèmes n'ont rien de statique - et le lecteur qui veut s'accrocher ici à une petite vérité immobile sera fort déçu; ce sont des problèmes de mouvements, de tendances spirituelles ou techniques - et il s'agit de localiser des points de repère ou de peser des élans et des réactions. Donc tout le contraire de la reposante sécurité.
A l'exemple de Valéry, je voudrais divaguer aussi sérieusement que possible.
I
Sans remonter à l'âge des cavernes ni au temps des Pharaons, je remarque que chez les Grecs et les Romains, à Herculanum et à Pompéi, dans les églises romanes et les cathédrales gothiques, chez les Primitifs italiens et flamands, allemands et français, la peinture n'est point un art indépendant. Elle est presque toujours intimement liée à l'architecture, dont elle est l'humble servante. Elle est monumentale et synthétique, car elle n'existe qu'en fonction de la muraille même qu'elle décore; elle est traitée d'une touche large et simplifiée, car d'une part elle est conçue et exécutée pour être vue de loin et, d'autre part, elle est faite selon un procédé - la fresque - qui exige une certaine rapidité dans l'exécution et repousse tout détail inutile. Enfin, pendant des millénaires la peinture est strictement murale; elle est donc décorative, au sens architectural du mot. Que si elle s'attarde parfois au portrait ou à la miniature, elle ne perd point ses qualités essentielles; elle reste décorative.
Au début du XVe siècle, il se produit un fait insignifiant en lui-même mais gros de conséquence: la découverte technique des frères Van Eyck - la peinture à l'huile - vient révolutionner l'art jusque-là architectural de la peinture. Comme la peinture à l'huile sèche lentement, elle favorise l'application la plus laborieuse de la main, la finesse la plus ténue dans le modelé, les reprises et les repentirs. Par une conséquence logique, la minutie même du métier de la peinture à l'huile influe sur les dimensions des ouvrages des peintres: en moins d'un siècle, la peinture descend, peut-on dire, des murailles et couvre des surfaces de dimensions de plus en plus modestes. Le modèle du genre est la peinture intimiste de l'Ecole hollandaise. Sans doute, la fresque n'est-elle pas encore éteinte à la fin du XVIe siècle; au reste, elle refleurira au XVIIIe siècle avec Tiepolo. Mais le petit tableau fignolé à loisir avec des brosses soyeuses et de fins pinceaux, triomphe en Europe et impose partout ses qualités de précision et de naturalisme et la gamme infinie de ses nuances. Si bien qu'au siècle suivant, la plupart des artistes font de la peinture murale avec du tableau de chevalet et substituent l'imitation de la nature à son interprétation large et volontaire. C'est le renversement complet de la tradition.
A la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe s'esquisse un nouveau renversement de la tradition. Subitement on découvre les Primitifs italiens. Monsieur Ingres, lui, s'en tient à Raphaël; des peintres anglais, les Préraphaélites, et des artistes allemands, les Nazarées, s'inspirent des Primitifs encore plus anciens - ceux qu'ils appellent les vrais Primitifs. Cette vague archéologique submerge tout. Et plus l'on avance dans le siècle, plus les recherches des archéologues et l'avide curiosité des artistes se portent sur les manifestations les plus reculées et les plus simplistes de la peinture; à la fin du siècle, tout les arts d'autrefois, même les tatouages des peuplades peu évoluées de l'Afrique et de l'Océanie, n'ont plus de secret pour les peintres épris d'exotisme. La peinture de la civilisation occidentale en est fortement remuée.
[illisible]
II
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Et je réfléchis moi-même sur cette proposition de René Huyghe, qu'on ne peut guère contester: Et parmi ces exemples - que Huyghe ne précise pas, sans doute parce que ses lecteurs les connaissent - je signale l'art roman et une partie notable de l'art ogival; et ceux qui ont étudié un tant soit peu ces sommets de l'art français savent la part qu'y tiennent la fantaisie géométrique et les purs symboles. En continuant la lecture de l'étude de René Huyghe, je tombe sur les lignes suivantes: riques de la forme et aux splendeurs de la matière pure, qu'elles soient richesse ou couleur. L'art réaliste, je le vois naître des civilisations puissamment enracinées en un lieu déterminé: de la Crète, cette île, d'Athènes, et de Rome, ces cités. La monotonie du site crée les habitudes d'observation, crée l'observation."
Ces remarques du conservateur du Musée du Louvre prennent une ampleur et une signification tonnantes quand, à leur lumière, on e [sic] penche sur l'état de l'univers depuis un siècle. Que s'y passe-t-il? Tout simplement la suppression progressive du temps et de l'espace, due à ce jouet de société des belles dames de l'époque Louis XV, l'Electricité. Aujourd'hui, le temps et l'espace ne comptent guère, ou si peu. L'homme parcourt l'univers en tous sens, comme autrefois une province exiguë; l'homme connaît, au bout de quelques minutes, les événements qui se passent aux antipodes aussi bien que le faits divers de la ville voisine ou de son propre patelin; les frontières ont tendance à s'effacer, même si l'on s'entretue pour en conserver le tracé théorique; les migrations grossissent leurs rangs; et le monde, las de la tranquilité bourgeoise, est redevenu nomade. Les années tragiques que nous venons de vivre, les horreurs, les transferts de populations, les revendications effrénées et les antagonismes entêtés, même les sursauts du conservatisme d'hier et d'aujourd'hui, nous prouvent à l'évidence que le monde est en train de bouger et qu'il ne s'arrêtera pas de sitôt. Et s'il bouge, à l'instar des grands Nomades d'autrefois, ce n'est pas avec le seul souci d'observer les choses pourtant étonnantes qui l'entourent; c'est plutôt pour s'évader d'un univers qui l'écure, pour fuir l'espèce de vulgarité dégradante que la civilisation finissante a tissée autour de lui, pour se créer des chimères radieuses et pour en vivre intensément. De nouveau, la planète est sur la pente d'une merveilleuse aventure.
Que la peinture participe à cette aventure, à ce goût de l'évasion, à cette prédominance de l'imagination et de la sensibilité, à cet irréalisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, quoi de plus normal. Qu'en suivant ainsi l'appel irrésistible et enivrant de l'aventure, elle s'expose à des bêtises énormes et à de regrettables erreurs, quoi encore de plus normal - car chacun sait que toute civilisation en marche charrie des flots monstrueux de médiocrités qui alourdissent son mouvement en masquent parfois son visage. Mais l'on peut compter que parmi les générations qui montent, il se trouvera, comme dans la nôtre, des hommes qu'animeront la flamme de la poésie et la recherche de l'inconnu, et qui sauront symboliser, sur quelques mètres carrés de toile et dans des harmonies imprévues, leurs rêves et leurs aspirations intimes.
III
Et je rejoins le troisième problème que j'indiquais tout à l'heure: dans quelle mesure la peinture moderne, notamment la nôtre, est-elle touchée par les cascades d'événements catastrophiques ou stupéfiants qui pèsent sur notre existence à tous. Les Existentialistes ont déjà répondu à cette question. Les peintres continuent de peindre au lieu de parler, et c'est bien ainsi; mais leurs uvres répondent à leur place: le jeu de massacre de certains artistes contemporains est parfaitement accordé au rythme extravagant de la science et aux créations puissantes et spectaculaires de la grande industrie. Il n'y a pas lieu de discuter la légitimité de ce jeu de massacre, pas plus d'ailleurs que celle de l'engin atomique. Ce sont là des uvres humaines qui, à l'épreuve du temps ou à l'usage, révéleront leurs possibilités pratiques ou leur stérilité.
Et chez nous? Naguère il m'est arrivé d'écrire que nous manquions singulièrement d'imagination: les fils de coureurs de bois, que nous étions autrefois, étaient devenus avec les années de timides sédentaires. Je ne renie pas ce propos, mais je constate qu'il n'a plus le même poids de vérité. Nos artistes s'éveillent à l'imagination et à l'esprit d'aventure.
J'imagine que l'accès d'art imaginatif qui se fait jour dans notre peinture depuis quelques années est une réaction nécessaire et bienfaisante contre l'abus de la plus fade réalité - cette réalité de paysages suaves, de natures mortes sucrées et d'anecdotes plus ou moins sentimentales qui encombrent nos musées et engendrent un insupportable ennui. Mais les temps tourmentés où nous vivons y sont aussi pour quelque chose; et il est raisonnable que les jeunes artistes aient l'imagination allumée, surexcitée, par les merveilles qui s'étalent jusque dans les journaux. Quand on entre dans la carrière à l'époque dite de l'Age atomique et qu'on réfléchit, même distraitement, sur l'échelle inimaginable de ses infiniment petits et de ses nombres longs de l'unité suivie de soixante-souze zéros, ou qu'on jongle sur l'unité de la matière, l'on est assurément fort loin de l'ère bourgeoise de l'époque 1900 et de sa mystique de tout repos, et l'on cherche à adapter son petit monde intérieur à l'éblouissant feu d'artifice qui illumine violemment la planète. L'artiste d'aujourd'hui ne peut rester indifférent devant tant d'intelligence qui s'applique à percer l'énigme humaine, devant les immenses possibilités que la nature, cernée dans son ultime espace, apporte à tout le monde - aux artisans du pinceau comme aux autres.
De là une mystique nouvelle, car l'esprit ni le sentiment ne peuvent perdre leurs droits; de là un symbolisme original, d'autant plus fécond et difficile à saisir qu'il s'écarte radicalement de la tradition artisanale; de là des habitudes de penser, de sentir, de créer, dont on ne trouve point d'équivalent dans l'histoire des derniers siècles de l'humanité.
L'honnête homme contemporain, s'il veut se rendre compte des véritables phénomènes aussi bien que des faux mystères du monde qu'il habite, s'il ne veut pas se condamner à une ignorance peu glorieuse des connaissances récentes les plus élémentaires, doit reviser de temps à autre ses notions culturelles; ce n'est pas une affaire de mode passagère, mais d'honnêteté intellectuelle. Il n'est peut-être pas superflu qu'il en fasse autant dans le domaine artistique, notamment en peinture...
Car nous commençons à nous douter, n'est-ce pas, que . Dans le monde des formes et de couleurs, chaque génération fait son choix - et c'est rarement le même; chaque artiste apporte sa pierre au monument - et cette pierre n'a pas toujours le même poids ni la même valeur que ses voisines; chaque critique y va de son boniment - et il s'accorde assez peu avec ses confrères. Mais presque toujours la civilisation y trouve son compte de réussites et d'échecs - ceux-ci incomparablement plus nombreux que celles-là.
Notre époque sera-t-elle aussi heureuse que ses devancières? Laissera-t-elle autant de réussites? Une réponse affirmative est infiniment probable - car rarement les peintres ont mis en uvre autant d'imagination et d'ingéniosité. Mais il est aussi infiniment probable qu'elle laissera un bin plus grand nombre d'échecs - car les peintres de notre temps, envoûtés par la recherche à tout prix de la spontanéité, sont trop souvent des improvisateurs (en science, ces improvisateurs rateraient les trois quarts et demi des découvertes)...
Quoi qu'il en soit, il est consolant de constater que l'Ecole de peinture du Québec est en pleine éclosion. Déjà elle nous a donné des uvres d'excellente tenue. Encore un peu de temps, de labeur et de constance dans l'effort, et elle produira ces uvres hardies et généreuses que certains esprits français attendent d'elle.
Bas de vignettes:
[1] PELLAN, COSGROVE, FAUCHER, LAPALME, BORDUAS, CHICOINE Photos Henri Paul et Armour Landry
[2] CLARENCE GAGNON - Paysage d'hiver. Le Musée Provincial de Québec
[3] JEAN-CHARLES FAUCHER - La cour de récréation. Le Musée Provincial de Québec