
Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Lespérance, Pierre 1947/04
Bibliographie de Jacques Robert, n° 307
Technique, vol. 22, n° 4, avril 1947, p. 201-209.
Nos Orfèvres Canadiens
PIERRE LESPÉRANCE (1819-1882)
DANS l'état civil de Notre-Dame de Québec, on lit, à la date de 1819, l'acte de naissance qui suit:
Le vingt décembre, mil huit cent dix-neuf, nous Prêtre vicaire de Québec Soussigné avons baptisé Pierre Andrée (sic) né hier du legitime mariage de Andrée (sic) Rocheleau dit L'Esperance, menuisier et de charlotte Sasseville de cette ville. Parain Pierre Rocheleau dit L'Esperance, Maraine Marie Anne Morancy soussignée. Le parain et le père n'ont Su Signer.
Moran Cie B.B. Decaigne, Ptre [Note 1. Cf. Archives judiciaires de Québec. Etat civil de Notre-Dame de Québec, 1819, f° 177.]
Le père de notre orfèvre, le menuisier André Rocheleau, plus connu sous le nom de Lespérance, est un Québécois authentique. Sa mère a quitté toute jeune Sainte-Anne-de-la-Pocatière et a suivi, en ville , ses deux frères, Joseph et François Sasseville. A la naissance de Pierre, Joseph Sasseville est orfèvre, établi à Québec depuis six ou sept ans, et François est apprenti à l'atelier de Laurent Amyot, dans la Côte de la Montagne. Deux orfèvres dans la famille, c'est une cause suffisante pour déterminer une vocation. Et le 20 juin 1836, Pierre Lespérance rejoint son oncle François Sasseville à l'atelier de Laurent Amyot. Maître Antoine-Abraham Parent, notaire à Québec, dresse le brevet d'apprentissage [Note 2. Cf. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Maître Antoine-Abraham Parent, notaire à Québec: acte du 20 juin 1836, no 7912.]:
(...) Fut présent Sieur André Rocheleau dit Lesperance, menuisier demeurant à quebec
Lequel voulant faire le bien et avenir de Pierre Rocheleau dit Lesperance Son enfant mineur âgé de Seize ans qu'il certifie fidèle, l'a engagé comme par ces présentes il l'engage en qualité d'apprentif orfevre pour tout le tems qu'il y aura à courir jusqu'à ce qu'il ait atteint L'age de vingt un ans révolus, à Monsieur Laurent Amiot maître orfevre, demeurant à Québec à ce present et acceptant le dit Pierre Rocheleau pour son apprentif pendant ledit tems, pendant lequel tems ledit Pierre Rocheleau sera obligé d'obéir ponctuellement et exécuter les ordres qui lui seront donnés par ledit Sieur Laurent Amiot, de faire le profit de son dit maître, éviter de lui faire causer aucun dommage, et l'avertir et prévenir touchant les torts qui pourroient lui être fait S'ils viennent à sa connoissance, ne point s'absenter de la maison de sondit maître sans sa permission, de ne point fréquenter les auberges ni les maisons déréglées ni fréquenter les personnes de mauvaises murs et conduite, en un mot de se comporter en garçon honnête en s'appliquant avec assiduité a apprendre tout ce qu'il pourra lui enseigner pour et concernant ledit art d'orfevre dont il s'oblige à faire tous les ouvrages qui lui sont ordonnés de faire, soit par ledit Sieur Amiot soit par toutes autres personnes conduisant son atelier;
Et de sa part ledit Sieur Laurent Amiot s'oblige de traiter humainement ledit apprentif, de lui enseigner son dit art d'orfevre autant qu'il lui sera susceptible d'en apprendre, de le nourrir convenablement, excepté les dimanches et fêtes d'obligation pour le tout être exécuté à peine de tous dépens, dommages et intérêts...
Laurent Amiot meurt en juin 1839; quelques jours après, François Sasseville fait l'acquisition de la boutique et des ouvrages de son maître, assurant ainsi le prolongement de la tradition québécoise et héritant du même coup d'une clientèle nombreuse et fidèle. C'est avec Sasseville que Pierre Lespérance continue son apprentissage. Il semble même être resté assez longtemps à l'atelier de son nouveau maître; peut-être jusqu'en 1850, car cette année-là, ils exposent en commun à l'Exposition provinciale tenue à Montréal, quelques vases d'église en argent massif, qui leur valent une récompense de trois louis cinq chelins [Note 3. Cf. Le Journal de Québec, 26 octobre 1850, p. 2.].
Comme il a déjà dépassé la trentaine, il voudrait, légitimement d'ailleurs, travailler pour son propre compte, se faire une clientèle nombreuse et choisie, bref suivant l'expression d'autrefois. Peu à peu, il se détache de la boutique de son maître; et vers 1854, il s'établit dans la Côte du Palais. A ses connaissances en orfèvrerie, il en ajoute d'autres: il prend quelques leçons de dessin et de peinture d'un certain John Murray [Note 4. Quelques-unes de ses aquarelles se trouvent dans la collection Coverdale: elles sont en général d'une grande finesse d'exécution et d'un coloris brillant.], architecte de profession et aquarelliste à ses heures; puis, il étudie la joaillerie et acquiert quelque expérience comme lapidaire; ensuite, il étudie avec conscience les , précisément ceux que la grande industrie est en train de rendre définitivement banals; enfin, il se tient au courant des dernières inventions, et c'est ainsi qu'il utilise, dès 1858, le procédé tout nouveau de la galvanoplastie [Note 5. Cf. Le Journal de Québec , 27 mars 1858, p. 2: "Nous avons visité chez M. Sasseville, orfèvre de Québec, un superbe ostensoir d'argent massif appartenant à la cathédrale et que M. Pierre Lespérance vient de dorer par la galvanoplastie. Ce beau morceau d'orfèvrerie est sorti de l'atelier de M. Sasseville il y a six ans. Tout le travail est fait au repoussé, à l'exception de quelques figurines d'anges en bas-reliefs qui ont été frappées... Cette pièce considérable a été recouverte par le procédé indiqué d'une couche (d'or) d'un reflet magnifique et d'une solidité d'adhérence telle que les procédés les plus violents du polissage ne l'entame nullement..."].
Au début de sa carrière, il participe comme acteur à un fait-divers qui ne manque pas de piquant. Vers les années 1854-1856, un triste sire du nom de Charbonneau, plus maniaque que méchant, fait la visite régulière des trésors et des troncs des églises de la région québécoise; déjà, il a vidé de leur contenu ceux de Saint-Jean-Baptiste, et il a commis quelques menus vols avec effraction, notamment à l'école des Frères du Cap-Diamant. Un jour, au début de septembre 1856, il se présente à l'atelier de Pierre Lespérance pour y montrer son butin, c'est-à-dire quelques vases en argent. nu fut conduit chez le juge de police... En le fouillant, on trouva sur lui plusieurs instruments destinés à briser les portes et à faire sauter les serrures, des rossignols, un crucifix en argent mis en pièces, une boîte en argent renfermant des reliques et plusieurs autres articles. Ils appartenaient pour la plupart à l'église de la Pointe-Lévi, et n'étaient volés que de la veille; quelques autres avaient été enlevés de l'église Saint-Jean... [Note 6. Cf. Le Journal de Québec , 6 septembre 1856, p. 2.]"
Du vivant de François Sasseville, Lespérance ne manque pas de clients; mais le voudrait-il il n'est pas de taille à lutter avec son honnête homme d'oncle - car celui-ci est non seulement un virtuose du ciselet, mais encore l'un de ces hommes rares dont le caractère est à la hauteur du talent. Aussi bien, Lespérance n'a t-il qu'à souhaiter l'occasion de donner pleinement sa mesure. Cette occasion se produit en mars 1864. Aux termes du testament de Sasseville [Note 7. Collection de M. Louis Carrier. Copie certifiée en date du 30 novembre 1863.], Lespérance est légataire d'une somme de quatre mille dollars et se voit confier, par une clause spéciale, la tâche honorable de continuer l'exploitation de la boutique d'orfèvre du testateur. Voici le texte de cette clause: i se trouveroient non achevés au jour de mon décès; Je donne et lègue en outre audit Pierre L'Espérance le montant de tous les comptes de mon atelier au jour de mon décès, pour ouvrages faits et à terminer comme susdit, lequel j'autorise de retirer et d'en donner quittance."
Voilà pourquoi le Journal de Québec du 17 mars 1864 contient cet avis public qui se termine par le nom de Pierre Lespérance: rgé a toujours honoré cet ancien établissement."
Voici donc Pierre Lespérance qui prend possession de l'atelier de Sasseville. Les clients du maître défunt ne se font pas trop tirer l'oreille: ils reviennent presque aussi nombreux que naguère à la boutique de la Côte du Palais.
En 1865, l'orfèvre épouse une jeune fille de Québec, Catherine Bélanger [Note 8. L'officiant au mariage Lespérance-Bélanger est l'abbé Octave Audet, connu comme architecte amateur.]; trois ans après, madame Lespérance meurt après une longue maladie [Note 9. Cf. Le Journal de Québec , 16 juin 1868, p. 2.]. Le 23 février 1870, il convole avec Elisabeth Hill, veuve de François Hallé.
Pierre Lespérance est mort à Québec, le 23 avril 1882; il a été inhumé le 27 avril dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu, du côté de l'Evangile.
L'orfèvrerie aux prises avec l'industrie
A l'époque où Pierre Lespérance ouvre boutique pour son compte, vers 1854, le métier d'orfèvre n'est plus du tout ce qu'il était au temps de Ranvoyzé et d'Amyot, ni au début de la carrière de Sasseville. Sans doute le pays se développe-t-il à peu près normalement, et les nouvelles paroisses ont-elles besoin de vases indispensables au culte et les bourgeois, de vases et d'ustensiles de table. Mais les orfèvres ne plus les seuls à fournir les églises d'objets cultuels et les salles à manger, de couverts et de bibelots d'argent.
Depuis les environs de 1820, les procédés mécaniques ont pris une telle importance que l'industrie transforme rapidement toute la technique des arts des métaux et abaisse considérablement le prix de revient de chaque pièce. Puis les secrets de Sheffield et les découvertes de Ruolz mettent à la mode des techniques compliquées peut-être au début, mais peu coûteusees. Les industriels s'emparent de ces découvertes, commencent à fabriquer en série et, en peu d'années, inondent les marchés occidentaux d'objets qui n'ont rien d'artistique, ou si peu, mais qui sont accessibles à toutes les bourses.
Chez nous, les premiers objets cultuels [sic] dus à l'industrie mécanisée de l'Europe occidentale, datent de l'année 1832; cette année-là la fabrique de Boucherville fait l'acquisition d'un ostensoir monumental fabriqué en série à Lyon. Les années suivantes, les importations se multiplient. Et à mesure qu'on avance dans le siècle, nos orfèvres, incapables de lutter avec le machinisme, ferment leur boutique ou se font marchands-orfèvres. Seuls quelques artisans - ceux qui ont réellement la vocation chevillée au corps - résistent à la marée montante de l'uniformisation; parmi eux, il faut compter Pierre Lespérance. Mais s'ils résistent, sans trop reculer, contre l'envahissement de la grande industrie, ils se défendent avec difficulté contre le mauvais goût grandissant. Car la grande industrie n'a pas seulement tari notre artisanat; elle a dégradé le sens des formes chez nos artisans; elle a avili le goût public. Je sais bien qu'au début, les chevaliers d'industrie ont fait appel aux artistes dans le choix et le dessin de leurs modèles; il faut reconnaître que certains bibelots de l'époque 1830-1850 sont d'un art sérieux et agréable. Mais à mesure que la production en série, réservée d'abord à d'anciens artisans enrichis, devient accessible à tout possesseur de capitaux, le peu de culture des industriels et la recherche à tout prix du bon marché produisent des habitudes déplorables. Tout comme dans l'architecture archéologique, l'imitation des styles du passé devient la règle générale dans les arts industriels; et les beaux matériaux d'autrefois font place aux minces placages et aux matières chimiquement camouflées. C'est le règne de la camelote qui commence.
Quand la camelote supplante l'objet d'art
Quand je dis que la grande industrie dégrade le sens des formes chez nos artisans, je ne fais que constater une bien triste réalité. Encore vers 1830, on trouve dans les uvres de nos artisans une certaine plénitude des formes, héritée du XVIIIe siècle, un souci de style personnel, un goût assez vif du galbe original et pur. Mais l'imitation des styles du passé détourne l'attention de l'artiste de la forme elle-même pour la reporter sur les formes étrangères qu'il a mission de reproduire. Les exemples en sont abondants dans toutes les branches de nos arts décoratifs. Le plus éloquent est le bénitier de l'église de Sainte-Foy, par Pierre Lespérance: il est façonné avec une maîtrise parfaite, mais son galbe et ses formes sont franchement détestables. Plus le machinisme se développe et se perfectionne, plus les formes se détériorent, se dégradent et s'évanouissent en vulgarité.
Quand je dis que la grande industrie avilit le goût du public, je veux marquer que ses productions, mêmes les plus réussies, n'intéressent vraiment le consommateur que par l'attrait de leur nouveauté immédiate, souvent par la piquante ingéniosité de leurs détails ou la perfection matérielle de leur fabrication. Les bibelots doivent une grande part de leur vogue à la mode; ils sont, dirais-je volontiers, de l'ordre des excitants provisoires. Peu de temps après en avoir fait l'acquisition, on s'en désintéresse, on les regarde à peine et on arrive vite à s'en lasser. Le goût se banalise; l'esprit d'observation, n'ayant plus d'aliment dans les choses qui nous entourent, ne s'exerce plus, ou si peu, et s'atrophie. Et quand le goût public descend ainsi la pente, les arts décoratifs n'ont plus hélas! qu'à suivre le même mouvement...
Ces longs commentaires expliquent parfaitement l'uvre de Pierre Lespérance. Toutes les fois que Lespérance se laisse, pour ainsi dire, porter par la tradition - celle de Laurent Amyot et de François Sasseville -, il produit des ouvrages d'un style plein d'intérêt, de formes pleines et agréables et d'une technique aussi solide que celle de ses devanciers. Mais quand il s'éloigne de la tradition, c'est-à-dire, quand il se laisse fasciner par les styles venus d'Europe et qu'il les imite, consciemment ou non, il perd non seulement sa personnalité et son charme, mais une part de son goût et de ses ressources techniques.
Je voudrais, par quelques exemples choisis, illustrer ces deux propositions.
L'art de Lespérance
La tradition d'Amyot et de Sasseville s'affirme naturellement chez Lespérance dans ses ciboires et ses calices, dans ses burettes et ses plateaux, dans quelques-uns de ses ustensiles de table, comme ses louches et ses timbales. Parmi ces objets, les calices brillent particulièrement par leur forme et leur métier, surtout par leur ornementation. Je ne parle pas ici des petits calices tout simples et unis, comme ceux des églises de Lotbinière et de Sainte-Foy; ce sont des ouvrages d'un art fort distingué, d'une élégance qui tient à la fois des orfèvres français du milieu du XVIIIe siècle et des orfèvres canadiens du début du XIXe siècle. Je veux parler de certains grands calices historiés de médaillons, dont Amyot et Sasseville lui ont donné des modèles parfaits. Le plus beau est assurément celui de l'église de Saint-Pierre (île d'Orléans). [Note 10. Voir les gravures du programme Radio-Collège pour l'année scolaire 1941-1942.]
C'est une pièce monumentale de onze pouces de hauteur et de cinq pouces et demi de base; la coupe, entièrement dorée, est ornée d'une fausse-coupe à l'emporte-pièce sur laquelle l'orfèvre a ciselé trois médaillons: Saint Pierre, patron de l'église, l'Immaculée Conception et Saint Louis tenant la couronne d'épines ; moins décoratifs que les médaillons du grand calice que François Sasseville a façonné en 1844 pour l'église du Cap-Santé, les médaillons de celui de Saint-Pierre sont d'un art tout aussi volontaire peut-être, mais moins ferme et, surtout, beaucoup moins transposé. Les ornements du nud, des faux-nuds et des panneaux du pied sont d'une grande perfection de métier et d'une sensibilité assez fine; mais il s'en faut que le galbe de ces éléments soit aussi pur que dans les ouvrages analogues d'Amyot et de Sasseville; j'y trouve une certaine molesse dans le dessin et je ne sais quoi de banal dans les courbes - et c'est ici qu'il conviendrait d'entonner quelque imprécation contre le siècle... Quoi qu'il en soit, ce calice a été façonné en 1864-1865 à la demande d'un ancien curé de Saint-Pierre, l'abbé Louis Gingras, qui en fit don à son ancienne paroisse à l'occasion du jubilé de juillet 1865; et dans le deuxième livre de comptes de la fabrique, je lis cette pieuse exhortation:
A côté de cette uvre traditionnelle qu'est le calice de Saint-Pierre, il convient de placer, comme un témoignage éloquent, l'une de ses uvres médiocres que Lespérance a exécutées sous l'influence de ce qu'on appelle alors les - et qui ne sont, en somme, que de mauvaises imitations des styles anciens.
Décadence des formes et du dessin
Le chef-d'uvre du genre est le bénitier de l'église de Sainte-Foy, que j'ai signalé plus haut. C'est encore une pièce monumentale [Note 11. Ce bénitier a presque douze pouces de hauteur; son diamètre est de onze pouces; son pied a six pouces cinq huitième de diamètre. Sous le pied, on voit le poinçon de l'orfèvre, ses fausses marques habituelles et le lieu d'origine, Québec]; le métal dont elle est faite n'est peut-être pas d'un titre [Note 12. On appelle titre, le degré de fin de matières d'or et d'argent.] supérieur, mais c'est de l'argent massif, et l'orfèvre l'a travaillé d'une main ferme et fort habile. Aussi bien, n'y a-t-il rien à redire à la technique de cet ouvrage; même ses ornements, empruntés à François Sasseville, sont ciselés sans défaillance aucune. Mais c'est la composition du vase qui appelle les plus grandes réserves; c'est son galbe, ce sont les proportions qui agacent le regard par la vulgarité des masses, par la mollesse des courbes, par la détestable complication des lignes; c'est surtout la grosse moulure inférieure, terriblement indiscrète, qui, en rompant le mouvement naturel du dessin, attire l'il désagréablement et le fixe sur cette malencontreuse boursoufflure; bref, tout dans cet ouvrage annonce la décadence irrémédiable des formes et du dessin
Voici un autre exemple de cette décadence des formes. A l'église de Saint-Charles-sur-Rivière-Boyer, il existe un ostensoir en argent que Pierre Lespérance a façonné en 1874; il en a emprunté les formes générales à François Sasseville et à Laurent Amyot qui, à leur tour, les avaient prises, en les transformant, au magnifique que l'orfèvre parisien Guillaume Loir avait ciselé en 1748 pour l'église de la Rivière-Ouelle. J'y retrouve les mêmes éléments: les rayons d'inégale longueur; le nud en balustre, reposant sur une urne cantonnée de têtes d'anges; le pied rectangulaire orné de raies de cur; et, couronnant l'ensemble une croix gravée dont les croisillons sont en trilobes. Mais autant le de Guillaume Loir est élégant et gracieux - comme la plupart des objets du milieu du XVIIIe siècle, dont l'inspiration remonte aux fouilles d'Herculanum et de Pompéi [Note 13. C'est l'origine des formes du style Louis XVI, style que François Baillargé [sic] et Laurent Amyot ont rapporté de leur séjour à Paris, le premier en 1781, le second en 1787. L'ostensoir de la Rivière-Ouelle est probablement la première uvre d'art du style connu plus tard sous le nom de Louis XVI ] -, autant l'ostensoir de Lespérance est d'un style à la fois lourd et étriqué; autant les détails en sont, pour ainsi dire, industriels, tout au moins conformes à l'espèce d'idéal des dessinateurs qui sont en ce temps-là au service des fabricants en série.
Au reste, l'influence de ce qu'il me faut bien appeler le se fait sentir dans l'orfèvrerie de table de Lespérance, aussi bien que dans son orfèvrerie religieuse. Je la constate dans ses tasses d'argent, dans ses couverts, dans ses surtouts , dans les menues pièces qu'il a façonnées à l'image de l'argenterie importée; je la constate encore dans la mouluration de ses vases et ustensiles; je la constate encore dans le style de sa gravure.
L'uvre décorative de Lespérance
Mais ici, il importe de préciser la part que Lespérance a prise au décor de certaines de ses uvres. Je lis, en effet, dans le Journal de Québec du 14 juin 1879 cet entrefilet: uilles d'érable retenue par deux anges, et supportant un nid d'oiseau. Le tout est surmonté du monogramme du marquis [Note 14. Le marquis de Lorne, gouverneur du Canada.] et de la princesse. C'est un dessin allégorique (non!) dont la conception fait honneur à l'auteur. Le revers de la truelle porte une inscription qui rappelle le fait et la date de la pose de la pierre angulaire de la porte Kent, par Son Altesse Royale, avec les noms du maire de Québec et de l'ingénieur de la cité, au bas. Ce sont différents genres de lettres gothiques anglaises, ornementées et du plus bel effet. Au haut, on voit un dessin très net de la porte Kent [Note 15. C'est l'architecte Charles Baillairgé qui a tracé les plans de cette porte d'allure moyennageuse; il aurait dû savoir que les anciennes portes de Québec n'avaient rien de gothique: elles étaient d'un style Louis XIV fort pacifique.]. C'est en un mot un ouvrage qui pose M. Torcapel au rang de nos meilleurs graveurs. Le travail de montage est dû à M. Lespérance, dont on connaît la capacité en ce genre. Le manche de la truelle est en ébène." Ainsi donc, il n'est pas impossible que les gravures de certaines uvres de Lespérance ne soient pas de sa main
Le dernier ouvrage de Pierre Lespérance que je voudrais signaler est une copie. En 1864, les citoyens de Québec, voulant témoigner leur reconnaissance au consul français, le baron Gauldrée-Boileau, lui offrent une reproduction en argent massif du monument aux Braves de 1760 [Note 16. Ce monument a été érigé en 1859, d'après les plans de Charles Baillairgé; la statue de Bellone qui surmonte le monument est un don du prince Jérôme-Napoléon, cousin de Napoléon III.]; ce bibelot, d'un affirme le chroniqueur du Journal de Québec du 23 août 1864, est encore une pièce monumentale, puisque le monument de Charles Baillargé [sic], reproduit à l'échelle d'un demi-pouce au pied, se dresse sur une hauteur de trente pouces; Lespérance s'est, paraît-il, surpassé dans l'exécution de cet ouvrage
Pour achever de faire connaître Pierre Lespérance, il faut écrire quelques mots de ses dessins. Elève de l'architecte John Murray en 1850, il s'amuse à crayonner, à la mode de l'époque, des scènes tirées de lithographies en vogue. C'est ainsi qu'on trouve, dans un Album de famille, des têtes d'animaux aquarellées, des paysages, des sujets comme la Fillette au lapin, la Vengeance corse, le Joueur de violon, la Course de chiens, etc.
La moindre pièce d'orfèvrerie de Lespérance dépasse assurément ces menus exercices scolaires. Mais ceux-ci, tout médiocres soient-ils, nous laisse deviner l'un des secrets de la décadence artisanale du XIXe siècle: nos artisans n'apprennent plus à dessiner avec leurs outils, mais avec des crayons ; de plus, ils ne voient guère la nature qu'à travers les dessins des autres...
Il n'est pas étonnant que l'imagination ait cédé le pas à la copie et que la plénitude des formes se soit évanouie devant une sorte de respect humain à l'égard de ce qu'on appelle, bien témérairement, la réalité.
Bas de vignettes:
[1]- AIGUIERE baptismale et plateau en argent massif, façonnés vers 1870 par PIERRE LESPÉRANCE, pour l'église de Saint-Michel (Bellechasse). IOA
[2]- Bénitier en argent massif, façonné vers 1870 par PIERRE LESPÉRANCE pour l'église de Sainte-Foy. IOA
[3]- Ostensoir en argent massif, façonné en 1874 par PIERRE LESPÉRANCE pour l'église de Saint-Charles (Bellechasse). IOA
[4]- Portrait de l'orfèvre PIERRE LESPÉRANCE (1819-1882).
[5]- Coll. part. à Québec. Course de chiens, dessin rehaussé d'aquarelle par PIERRE LESPÉRANCE, vers 1810. IOA
[6]- Coll. de M. Louis Carrier. Tasse en argent massif martelée par PIERRE LESPÉRANCE. IOA