
Textes mis en ligne le 10 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvrerie - Morphologie - Tasse à quêter 1947/05
Bibliographie de Jacques Robert, n° 297
Mémoires de la Société royale du Canada, Section 1, 3e série, tome 41, mai 1947, p. 63-68.
La Tasse à Quêter
DANS l'orfèvrerie domestique du XVIIIe siècle - dont on ne dira jamais assez l'élégance souveraine et la souriante mondanité -, il y a une petite pièce qui, aux qualités habituelles des vases de table, joint une grande gentillesse de proportions et un charme tout enfantin. C'est la tasse à goûter.
Voyons-la dans les compositions de certains peintres intimistes français, posée sur les fines nappes de toile bise des tables bourgeoises, devant un gamin songeur ou une fillette rieuse et enrubannée; le métal, poli par une main attentive, brille dans la pénombre et reflète les gracieux bibelots des alentours; dans la tasse, des confitures ou des gâteaux ne sont, aux yeux des peintres, que des prétextes à étaler là des tons chauds et chatoyants - les rouges sombres des fruits mûrs ou l'ambre joyeux des appétissantes pâtisseries; et le cadre de ces scènes, croquées sur le vif et transposées à loisir, ce sont les intérieurs parisiens de la jeunesse de Louis XV, où les gris bleus s'égaient de légers filets d'or où la lumière jaunâtre d'une froide après-midi d'automne caresse les vieux-roses fanés des tentures et les chairs vives des enfants excités par le plaisir.
Tasse à goûter... Il ne faut pas se méprendre sur le sens exact de cette expression désuète. Elle ne se confond pas avec la tasse à goûter le vin, le tâte-vin , que les gourmets d'Outre-Manche nomment winetaster [Note 1. Le tâte-vin est généralement godronné d'un côté et, de l'autre, guilloché. Il diffère de la tasse à goûter proprement dite en ce qu'une partie de son fond est légèrement soulevée, afin que le dégustateur se rende compte de la transparence du vin qu'il va boire. Le tâte-vin est assez rare dans les collections canadiennes.]. Elle désigne d'une façon précise une petite écuelle pourvue généralement d'une seule anse, qui servait autrefois au goûter des enfants. Sans doute, sa destination a-t-elle vite déterminé ses proportions, son caractère et son décor. Les orfèvres, eux-mêmes pères de gentils marmots à l'âge adorable, ont trouvé, au fond de leur tendresse paternelle, les formes qui s'adaptent le mieux à la grâce et à la pétulance enfantines. Et ces formes consistent en une assiette d'argent d'au plus quatre pouces de diamètre et à peine plus haute qu'une simple sous-tasse; pour la manier, une anse toute ronde, en gros fil d'argent, surmontée d'un disque découpé selon la fantaisie de l'artisan.
Voilà les éléments essentiels de la tasse à goûter. Et les orfèvres du XVIIIe siècle ont modulé pendant près d'un siècle sur ce thème apparemment peu fécond, mais avec une telle verve que la tasse à goûter restera, de tous les vases de table, celui qui peut subir des variantes aussi nombreuses que l'humeur enfantine elle-même...
En Nouvelle-France, la tasse à goûter apparaît vers la fin du XVIIe siècle. On en signale quelques-uns dans les inventaires après décès de quelques grands bourgeois de Québec, dont il est impossible d'affirmer qu'elles soient de fabrication française ou canadienne. Mais au siècle suivant - dès 1735 -, on inventorie, dans la succession de riches marchands, des qui sont évidemment des tasses à goûter façonnées en Nouvelle-France; et l'on serait heureux que les tabellions eussent inscrit, de la même encre que l'utile estimation des objets, les initiales de ces poinçons ou les noms des orfèvres qu'ils symbolisent. Mais ils n'ont rien inscrit de pareil: et c'est à nous, misérables chercheurs d'aujourd'hui de nous débrouiller dans le maquis des attributions.
La plus ancienne des tasses à goûter de l'École canadienne en est peut-être la plus pure de forme, la plus élégante. C'est la tasse de la collection de monsieur Louis Carrier, et elle porte le poinçon de Paul Lambert dit Saint-Paul [Note 2. Cf. MORISSET (Gérard). Paul Lambert dit Saint-Paul . Québec-Montréal, 1945, page 58 et planche XXI.]. Elle est faite d'une coupe tout unie, en argent très épais, et d'une anse en coquille dessinée au ciselet et presque sans relief, dont le col est strié de hachures. Et c'est tout. D'ailleurs, on pourrait difficilement pousser plus loin la description de cette pièce. Et si l'on avait à faire connaître les deux tasses que Joseph Maillou [Note 3. Joseph Maillou, compagnon de Paul Lambert, est né à Québec en 1708; il y est mort en 1794.] a martelées vers 1750 pour l'église de l'Ange-Gardien, sans doute retrouverait-on les mêmes termes au fil de la plume et les mêmes dimensions au pied-de-roi, sinon tout à fait les mêmes impressions visuelles. Car entre ces vases de même famille, il n'y a guère que des nuances subtiles, des finesses ténues de galbe et de dessin, des prétextes à légitimes préférences personnelles.
Selon que vous êtes plus sensible à la grâce des formes qu'à leur pureté, au libre jeu des proportions qu'à la rigueur, à la fantaisie de la ciselure qu'à sa fermeté, vous avez un faible pour la ravissante tasse de Paul Lambert et, aussi pour une autre tasse non moins ravissante, qui appartient au trésor de l'église de Lotbinière et porte le poinçon F.F. [Note 4. Probablement le poinçon de François Le Febvre, né à Québec le 19 avril 1705, mort après 1767.]. Mais si vous êtes féru d'ordre et de mesure, vous admirez sans réserve ni partage les deux tasses parfaites que conservent les religieuses de la Congrégation Notre-Dame, à Montréal, et qui portent les poinçons, jusqu'ici non identifiées, de D.E. et de M.G. [Note 5. Orfèvres montréalais de l'époque 1730-1750.]. - Et toujours vous avez raison. Car au noble jeu des préférences, on ne perd vraiment que si l'on consent à gagner à tout coup...
- Mais se dit le lecteur, est-ce que je rêve? Que vient faire la tasse à goûter, si adorable et parfaite soit-elle, dans une étude qui porte sur la tasse à quêter? Quelle relation intime ou quelle louche filiation existe-t-il de l'une à l'autre?
C'est ici que l'auteur, plus confus qu'il ne voudrait l'être, se rend parfaitement compte qu'il aurait dû commencer son étude précisément par les choses qu'il lui reste à écrire. De ces dernières, il détache une proposition qu'il transpose aussitôt sur le mode conditionnel: la tasse à quêter appartiendrait encore au monde des mythes, si elle n'avait vu le jour à la faveur de la disponibilité de la profane tasse à goûter. Et pour quelle raison un tel anoblissement s'est-il produit? Je m'explique: quelque curé prudent et circonspect, possesseur d'une de ces tasses à goûter en argent qu'il a su conserver depuis son enfance, l'utilise un certain dimanche pour la quête paroissiale et constate avec ravissement que la chute d'un vulgaire bouton de corne ou de fer-blanc s'y décèle bien nettement, alors que la traditionnelle tasse garnie de velours rouge ou noir amortit, avachit mollement les sons... Et pour peu que l'expérience de ce curé parvienne aux oreilles de ses confrères des alentours, du coup la tasse à goûter change de catégorie et s'élève à l'éminente dignité d'un vase d'église.
C'est à peine une hypothèse. Et l'auteur, bien qu'il y croie fermement, ne rompra point de lances pour l'étayer. Il laissera le lecteur sous le charme troublant d'une douce incertitude, et le marguillier en charge dans la crainte constante des boutons... Mais il se permet de faire remarquer que l'une des tasses de Joseph Maillou à l'église de l'Ange-Gardien porte le chiffre P.C.; que celle de François Le Febvre à l'église de Lotbinière en porte deux, I.B.F. et A.D.L.; que les deux tasses de la Congrégation Notre-Dame sont également marquées des initiales de leurs anciens propriétaires; qu'enfin d'autres tasses, qui servent encore au culte, ont été primitivement façonnées pour un usage domestique.
Quelle que soit son origine, la tasse à quêter n'en acquiert pas moins une existence autonome. Elle devient indépendante de sa gentille rivale; elle n'a même rien à lui envier, ni l'élégance des formes, ni le bon goût du décor, ni l'originalité de la ciselure.
Examinons un instant la tasse de la chapelle des Hurons de Lorette, la plus ancienne peut-être que nous possédions; Paul Lambert l'a faconnée vers 1740 dans son style le plus fleuri [Note 6. Edward Wenham a publié une photographie de cette tasse - sous le nom de patène! - dans un article paru dans The Spur , juin 1929, pp. 96 et 114.]. Elle est faite de six lobes cerclés de perlons et ornés de motifs ornementaux d'une symétrie plus apparente que réelle; les lobes sont reliés au centre par un médaillon bordé d'ornements en dents de scie et contenant le monogramme I.H.S. Il faut voir de près cette pièce ornée comme une châsse, la tenir dans ses mains et la retourner en tous sens, pour apprécier l'esprit inventif de l'orfèvre, le caractère essentiellement artisanal de sa technique et la savoureuse irrégularité de sa ciselure.
La tasse de l'Hôtel-Dieu de Québec, qui porte également le poinçon de Paul Lambert, est beaucoup plus simple: de larges godrons bossués, de faible relief, s'épanouissent en festons sur le bord du vase; deux petites anses en forme d'S, crénelées de billettes, servent à la manipulation de l'objet.
Enjambons un laps d'une quarantaine d'années, au cours desquelles les orfèvres de Nouvelle-France continuent de façonner des tasses de toutes sortes. Toutes ne parviennent pas jusqu'à nous. Les unes, abîmées par l'usage, sont envoyées à la fonte; les autres entrent clandestinement dans des collections particulières; quelques-unes dorment encore au fond de quelque armoire de sacristie.
Vers 1785, le grand orfèvre québécois est François Ranvoyzé [Note 7. Né à Québec en 1739, mort dans la même ville en 1819.]. Il est de la lignée artisanale du sieur Saint-Paul. Comme lui, il aime l'ornement dyssymétrique, le coup de ciselet désinvolte, les moyens décoratifs les plus simples et les plus imprévus. On le constate sans peine dans les deux tasses à quêter dont je voudrais maintenant écrire quelques mots: celles du trésor de Sainte-Anne-de-Beaupré [Note 8. Dans le Guide du pèlerin , 1941, p. 40, on assigne à cette tasse, poinçonnée par Ranvoyzé, la date de 1663; cette date se rapporte évidemment à une tasse plus ancienne, qui a disparu...] et de l'église de Saint-Joachim (Montmorency) [Note 9. Cf. MORISSET, (Gérard). François Ranvoyzé . Québec, 1942, pl. XVI.].
La première n'est pas à proprement parler une tasse, puisqu'elle n'a pas d'anse; mais faisons comme si elle en était pourvue. C'est un plateau assez profond, godronné, dont le bord est décoré de perlons poinçonnés par en dessous; comme l'argent est de faible épaisseur, suivant la déplorable habitude de Ranvoyzé, il s'est déformé en maints endroits.
L'autre est un vase presque aussi profond que le précédent, mais d'une composition plus parfaite. Au grand côté de l'ovale est soudée l'anse, une anse en forme de coquille simplement moulurée; la courbe du fond est creusée de godrons arrondis, reliés entre eux par des moulures que l'orfèvre a variées au gré de son caprice; et le marli est ajouré avec une certaine hardiesse, vu la gracilité de la moulure supérieure. C'est du Ranvoyzé le plus agréable et le plus spirituel.
En cherchant bien dans l'uvre des contemporains et des émules de Ranvoyzé, on trouverait sans doute quelques autres tasses à quêter. Ignace-François Delezenne et Jacques Varin dit La Pistole en ont probablement façonné quelques-unes entre les années 1765 et 1790; on en connaît deux ou trois de Laurent-Amyot, comme celle de l'église de Saint-Laurent (île d'Orléans). Mais comme je ne fais pas ici l'histoire de ce vase, je me contente de présenter une dernière tasse, celle que Joseph Lucas [Note 10. Né en Acadie vers 1748; apprenti de Schindler en 1766. Il a quitté Québec en 1792. On ignore où il est allé mourir.] a martelée et ciselée vers 1780 pour l'église de Saint-Charles-sur-Rivière-Boyer. Elle participe du style de Ranvoyzé, que Lucas connaissait bien pour avoir vu de nombreux ouvrages, et du style de Schindler [Note 11. Originaire de la Suisse allemande. Il est arrivé à Québec vers 1763 et est mort à Montréal en 1792. L'état civil lui donne tour à tour les prénoms de Joseph et de Jonas.], dans l'atelier duquel il a passé cinq ans comme apprenti. C'est en somme un mélange d'élégance française et de raideur allemande. La résultante n'est point vilaine. Les proportions sont plaisantes; les anses, dessinées avec grâce.
***
La tasse en argent massif, qu'elle serve à la table des enfants ou à recueillir des offrandes à la grand'messe, est un morceau de modestes dimensions. Il n'est pas étonnant qu'elle passe inaperçue, comme bien d'autres pièces, d'ailleurs. On ne la voit plus aujourd'hui, parce qu'elle a le tort d'être minuscule et d'attirer peu l'attention; et ne la voyant plus, on se prive inconsciemment de l'intérêt de l'observer et du plaisir d'en percevoir la beauté. N'est-ce pas ce qui se produit de nos jours à l'égard des bibelots qui nous entourent? On s'en amuse pendant quelques jours, sinon quelques heures, à cause de la nouveauté plus ou moins aguichante de leurs formes ou de leur décor; puis on y devient indifférent, on les néglige, on les oublie. A plus forte raison les bibelots d'autrefois, les vestiges de ces époques lointaines que les trois quarts et demi des hommes de l'âge industriel regardent comme des ouvrages primitifs, parfois curieux à observer, mais absolument négligeables...
Il n'est donc pas inutile d'exhumer de l'oubli les uvres d'art qu'ont laissées nos ancêtres. Si modestes soient-elles, elles témoignent éloquemment de la richesse de leurs dons, de l'excellence de leur technique et de l'extrême raffinement de leur civilisation.
Bas de vignettes:
[1]- MONTRÉAL. Coll. Louis Carrier. Tâte-vin en argent massif, de l'École parisienne de la fin du XVIIIe siècle. IOA
[2]- MONTRÉAL. Coll. Louis Carrier. Tasse à goûter en argent massif, marquée au chiffre de Raphaël Gagnon, du Château-Richer. uvre de Paul LAMBERT dit SAINT-PAUL, vers 1740. IOA
[3]- ANGE-GARDIEN. Tasse à goûter en argent massif, utilisée comme tasse à quêter, poinçonnée par Joseph MAILLOU. IOA
[4]- QUÉBEC. Hôtel-Dieu. Tasse à quêter en argent massif, portant le poinçon de Paul LAMBERT dit SAINT-PAUL. IOA
[5]- LOTBINIERE. Eglise. Tasse à goûter en argent, utilisée comme tasse à quêter. Elle porte le poinçon F.F. (probablement celui de François Le FEBVRE). IOA
[6]- SAINT-JOACHIM (Montmorency). Tasse à quêter en argent, façonnée en 1813 par François RANVOYZÉ. IOA
[7]- SAINT-CHARLES (Bellechasse). Église. Tasse à quêter en argent, façonnée vers 1780 par Joseph LUCAS. IOA