
Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Ranvoyzé, François 1947/05
Bibliographie de Jacques Robert, n° 265
La Petite Revue, vol. 16, n° 5, mai 1947, p. 3-5 et 34.
Un quart d'heure chez Ranvoyzé
Orfèvre québécois dont l'uvre porte une empreinte d'originalité
SAYNETTE
Une après-midi de décembre 1775. Il tombe une grosse neige de laine. Près du numéro 48 de la rue Saint-Jean, à Québec, une dizaine de badauds lisent une promulgation du gouverneur Carleton contre les insurgés de la Nouvelle-Angleterre.
Un porteur d'eau, à califourchon sur sa barrique tirée par un grand cheval gris, lance son cri de jeune huard en détresse: "Ho! Ho!" Un regrattier pousse un traîneau plein de haillons et crie à s'époumonner: "Marchand d'habits, chiffons " On entend un bruit nasillard, en tire-bouchon: "Vi-i-trier, carreaux cassés". Dans la vitrine du numéro 48, une tabatière d'or, une grande louche en argent, un calice couvert de ciselures, une monture de lunettes, un bénitier gros comme le poing, un énorme ex-voto en forme de cur
La cloche de l'Hôtel-Dieu tinte au loin comme une marmitte de cuivre. L'un des badauds pénètre dans la boutique de l'orfèvre François Ranvoyzé.
Duquesne - Monsieur Ranvoyzé, bonjour.
Ranvoyzé - Monsieur Ah! Monsieur Duquesne. Pardon. Je ne vous remettais pas. A contre-jour, on ne voit pas bien les visages. Entrez donc. Vous allez bien, j'espère?
Duquesne - Pas mal, monsieur Ranvoyzé. Et vous?
Ranvoyzé - Oh! pour moi, ça va toujours. Pas encore de grippe. Pas trop de bobos C'est la boutique qui ne va pas à mon goût.
Duquesne - Comment, la boutique? Est-ce la menace de la guerre qui éloigne la clientèle?
Ranvoyzé - Non pas, mon cher monsieur, elle entre à pleine porte. Ce n'est pas Montgomery, ni sa bande d'enragés, qui la dérangeraient. Il y a déjà bien trop de neige pour qu'ils s'aventurent dans nos parages J'ai de l'ouvrage pour des mois à venir. Un calice et un ostensoir pour l'église de Sainte-Croix, un encensoir pour l'église de l'Assomption, des tabatières comme celle que vous avez vue dans la vitrine - on prise tellement depuis quelques années! - des bénitiers, des plateaux à fruits Je ne sais où donner de la tête. Il m'a fallu prendre un autre apprenti. Vous savez, le petit Delezenne à Ignace-François. Il est tellement adroit qu'il ébrèche tous mes outils. Tenez, encore un maillet de fendu. Mais ce n'est pas cela qui m'inquiète.
Duquesne - Quoi donc, monsieur Ranvoyzé?
Ranvoyzé - Le manque d'argent.
Duquesne - Comment, monsieur Ranvoyzé. Vous un argentier! Je ne comprends plus
Ranvoyzé - Je vas vous expliquer. Mes pratiques ne m'apportent plus que des piastres usées jusqu'à la corde; des piastres minces comme des feuilles de papier et luisantes comme une glace On serait bien en peine de jouer à pile ou face avec ces coins-là Piastres ou louis d'or, c'est la même chose.
Duquesne - Et que faites-vous des portugaises?
Ranvoyzé - Oui, parlons-en. De simples rondelles; juste ce qu'il faut pour que ça ne soit pas de la vulgaire tôle Et mes pratiques voudraient que je leur fabrique des plateaux grands comme ça avec un tel métal! J'ai beau le faire fondre en feuilles aussi minces que possible, je n'arrive pas à les contenter. Et puis, il faut bien que mes vases se tiennent debout, n'est-ce-pas?
Duquesne - Bien sûr, monsieur Ranvoyzé. Mais n'y aurait-il pas moyen de faire des vases moins vastes? La messe peut se dire dans un petit calice aussi bien que dans un grand.
Ranvoyzé - C'est ce que j'ai dit, pas plus tard qu'il y a deux ans, à monsieur Le Guerne, curé de Saint-François de l'Ile. Il voulait avoir un calice comme celui de Notre-Dame-des-Victoires; moi, je voulais lui en faire un moins grand; mais il a tellement insisté La semaine dernière, monsieur Panet est venu me voir pour une soupière. Vous connaissez sa famille: douze enfants, sa femme, deux hommes, la grand-mère, plus un caniche qui mange dans son assiette.
Duquesne - Que voulez-vous? il l'adore ce chien
Ranvoyzé - Donc une soupière de quinze pouces de longueur par dix pouces, avec un couvercle bombé. Et si vous aviez vu les pièces de monnaie qu'il m'apportait pour fabriquer sa soupière; ça devait dater du temps des Carthaginois.
Duquesne - Mais quand on vous paie la façon de vos ouvrages, monsieur Ranvoyzé, on doit bien vous compter de bonnes pièces sonnantes et trébuchantes.
Ranvoyzé - On voit bien que vous n'êtes pas du métier Les belles piastres neuves, c'est pour l'épicier, c'est pour le marchand; les vieilles pièces, c'est pour l'orfèvre Je fermerais boutique si la concurrence n'était pas presque nulle.
Duquesne - Presque nulle? Et Jean Amyot, qu'est-ce que vous en faites?
Ranvoyzé - Oh! un enfant. Un enfant. Il sort d'apprentissage.
Duquesne - Peut-être. N'empêche qu'il en train de la façonner, la soupière à M. Panet.
Ranvoyzé - Hein! Etes-vous sûr de ce que vous dites?
Duquesne - Mais oui, monsieur Ranvoyzé. Je l'ai vue hier, la soupière. Ma foi, elle n'est point trop vilaine.
Ranvoyzé - Ouais! Ouais!
Duquesne - Monsieur Ranvoyzé, je voudrais que vous me fassiez une aiguière.
Ranvoyzé - Comment, encore une aiguière? Mais je vous en ai faite une il n'y a pas six mois.
Duquesne - Je sais bien, monsieur Ranvoyzé. Mais celle-ci, c'est un cadeau.
Ranvoyzé - Ah! parfait.
Duquesne - Je la voudrais comme elle est figurée sur ce dessin. C'est monsieur François Beaucourt, le peintre, qui l'a fait. Il m'a dit comme ça qu'il avait vu des aiguières pareilles dans une ville qu'on a retrouvée récemment et qui s'appelle Pompéi, si j'ai bonne mémoire. Connaissez-vous ça? Ça doit se loger quelque part dans les environs de Naples, cette ville Voyez comme il est joli ce dessin.
Ranvoyzé - En effet, c'est très joli. Ah! il sait dessiner, monsieur Beaucourt. Admirez-moi ces courbes Mais ne trouvez-vous pas que c'est un peu chiche comme ornement? Même pas une fleurette Si j'étais à votre place, j'ornerais la panse de mon aiguière avec une large bande de feuilles d'eau; par exemple, des lotus, ou des nymphéas Il me vient une idée. Pourquoi pas une frise de roses? Vous savez, ça lui ferait rudement plaisir à la petite
Duquesne - La petite? Ah! oui, mademoiselle Rose. A propos, comment va-t-elle, mademoiselle Rose Pellerin?
Ranvoyzé - Toujours fine comme une soie, monsieur Duquesne. Ecoutez-la. Elle pianote ainsi du matin au soir. C'est qu'elle est pleine de talent, vous savez. Avec un pareil trésor, vous ne risquez pas de vous ennuyer toute la vie
Duquesne - Je m'en doute un peu, madame Ranvoyzé me l'a dit plus d'une fois A propos, j'aurais un mot à dire à mademoiselle Rose. Vous savez que nous allons ce soir à notre premier bal, le bal de la garnison.
Ranvoyzé - Tiens! Tiens!
Duquesne - Des gens prétendent que des troupes américaines marchent sur Québec. C'est peut-être vrai En tout cas, nos officiers ne veulent pas laisser croire que la peur leur paralyse les jambes. Ils ont organisé une sauterie à la Citadelle. Mais je reviens à mon aiguière. Un décor de roses, ça me va Mais je me demande comment vous les disposerez, ces roses.
Ranvoyzé - En frise, cher monsieur. Une frise d'à peu près deux pouces de hauteur, prise entre deux rangs de perlons. Tenez, voyez ce chandelier que je cisèle pour la cathédrale; examinez bien la frise qu'il y a sur le pied Ça ne vous dit rien?
Duquesne - C'est beau, monsieur Ranvoyzé, c'est même très beau. J'aime bien les ciselures. Elles sont magnifiques. Mais où est donc la symétrie dans cette frise? Les fleurs se suivent sans ordre aucun. Elles chevauchent sur d'autres fleurs et débordent même sur le cadre Savez-vous à quoi tout cela me fait penser?
Ranvoyzé - Dites toujours.
Duquesne - A un jardin anglais Savez-vous comment on trace un jardin anglais? C'est bien simple. On attache une herse à la queue d'un âne ivre, puis on lâche l'animal dans un champ Le jardin est tout tracé. Il ne reste plus qu'à planter des arbres et à installer sur les pelouses, comme dans le jardin du gouverneur: Keep off the grass
Ranvoyzé - Quand vous aurez fini de plaisanter, innocent jeune homme, je vous dirai que la symétrie, que vous aimez tant, est un signe de paresse, de décadence.
Duquesne - Pardon?
Ranvoyzé - Si, si. Répéter cent fois le même motif dans le même ordre me paraît aussi insipide que de répéter cent fois la même phrase. C'est le résultat d'un manque d'imagination évident, plus ou moins grave Vous avez entendu tout à l'heure le vitrier: depuis bientôt douze ans que je tiens boutique ici, il répète des centaines de fois par jour le même cri, qui lui sort du nez d'ailleurs. Lui aussi manque d'imagination Je ne parle pas seulement de l'artiste qui use de la symétrie et en abuse; mais de l'amateur qui la goûte et s'en gargarise. L'un et l'autre ont l'esprit paresseux. Voilà pourquoi tout le monde aime la symétrie, surtout quand elle est parfaite.
Duquesne - Mais la symétrie est un attribut de Dieu, monsieur Ranvoyzé.
Ranvoyzé - Ça ne me regarde pas. Moi, je fais de l'orfèvrerie. Quand j'ai choisi un motif décoratif - des églantines, des feuilles d'acanthe, des quintefeuilles, des roses -, je les cisèle dans tous les sens, j'ajoute, je retranche, et j'en arrive bien à rattraper les deux bouts de ma frise Ce qui compte, monsieur Duquesne, ce n'est pas le motif en soi - n'importe qui peut l'inventer -, c'est le mouvement de la frise Voyez là-haut ce vaste bénitier qui n'est pas fini.
Duquesne - Celui-ci ou l'autre?
Ranvoyzé - Celui de droite. Monsieur Hubert, notre curé, voulait avoir des oves sur la panse. J'ai dit non, et il m'a laissé faire. A côté de mon bénitier, voyez-en un autre qu'on m'a donné à réparer; c'est Roland Paradis qui l'a façonné, il y a bien trente ans. La frise de mon bénitier n'a pas du tout de symétrie; celle de Paradis est comme un chapelet à gros grain. Elle ne veut rien dire. Monsieur Duquesne, vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre
Duquesne - Bon, bon, monsieur Ranvoyzé. C'est entendu. Ciselez-moi des roses sans symétrie. Je finirai par m'y faire. Et des feuilles de rosier Et sur le pied, qu'est-ce que vous allez mettre?
Ranvoyzé - Encore des roses, mais plus petites.
Duquesne - Et sur le couvercle?
Ranvoyzé - Encore des roses. Ou plutôt non, une seule rose bien étalée, comme un joli visage dans une glace.
Duquesne - Oh!
Ranvoyzé - Bon. Maintenant, voyons les pièces que vous avez apportées. Diable! Vous en avez des portuguaises. Une, trois , cinq, huit, douze, dix-sept. Voyons les écus: Un, trois, sept, neuf - il y en a qui sont pas mal usés -, dix, treize, quinze, dix-sept, vingt-et-un Tenez, cette pièce-là, rapportez-la et refilez-la à celui qui vous l'a donnée. Même chose pour celle-ci. Ça vous étonne? Elles viennent du Pérou. C'est incroyable ce qu'il y a de faux-monnayeurs dans ce pays-là. Mettons vos pièces dans la balance. Là Vingt, vingt-cinq, trente, trente-trois piastres, un écu, trois sols Diable! Ça va vous faire une aiguière d'au moins treize pouces de hauteur, Une aiguière de famille nombreuse quoi!
Duquesne - Mais, monsieur Ranvoyzé, il faut bien un plateau à mon aiguière, un plateau orné d'une frise
Ranvoyzé - Il faut aussi que je fasse un plateau !
Duquesne - Hé! oui, monsieur Ranvoyzé. Et six timbales par-dessus le marché; six timbales ornées
Ranvoyzé - Et six timbales par-dessus le marché! Et pour quelle date voulez-vous avoir ces ouvrages-là?
Duquesne - Le plus tôt possible, monsieur Ranvoyzé. Je vais vous dire; c'est mon cadeau de noces à mademoiselle Rose Pellerin, et nous nous marions dans trois mois
Ranvoyzé - Ah! Bon, bon. Parfait. Parfait. Rose. Rose. Allons, viens, petite, monsieur Duquesne désire te parler.
(On entend une voie [sic] fraîche et gaie )
Bas de vignettes:
[1]- Grand plateau en argent massif exécuté par Ranvoyzé en 1784, pour le compte de Msgr Jean-Olivier Briand, 7e évêque de Québec. Ce plateau, mesurant 21x 14 1/2 pouces, devait servir, soit pour le pain bénit, soit pour l'extrême-onction. (Photo Detroit Institute of Arts)
[2]- Encensoir et navette en argent massif exécutés par Ranvoyzé en 1775 pour la proisse de St-Augustin des Maures, Portneuf. IOA
[3]- Calice en or massif, façonné par Ranvoyzé, sur commande du curé Jacques Panet, pour son église de l'Islet. IOA
[4]- Ostensoir en or massif façonné par Ranvoyzé, sur commande du curé Panet, pour l'église de l'Islet. IOA
[5]- Couvercle d'écuelle en argent massif façonné par Ranvoyzé pour couvrir une écuelle de Paul Lambert. (Collection Mme Ernest Labrecque, Québec). IOA