
Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Art - Conservation 1947
Bibliographie de Jacques Robert, n° 289
Société Canadienne d'histoire de l'Église catholique. Rapport, 1947-1948, p. 61-63.
Coup d'il sur les trésors artistiques de nos paroisses
Je voudrais, en quelques mots, vous donner une idée approximative de l'état des trésors artistiques de nos anciennes paroisses. Il s'agit, vous le voyez, à la fois de la conservation de notre patrimoine et de sa disparition progressive au cours du siècle qui vient de s'écouler. Je ne parle pas évidemment des destructions dues aux incendies; nous sommes bien obligés de les subir. Je parle des pertes qui sont dues au fait de l'homme. Et afin d'établir les données du problème de façon concrète, choisissons quatre églises d'autrefois, dont le destin a été fort différent: Saint-Pierre (île d'Orléans), l'Islet, Sainte-Anne-de-Beaupré et Louiseville.
L'église de Saint-Pierre, la plus ancienne de l'île puisqu'elle date de 1716, peut se flatter d'être en bonne posture au point de vue de la conservation de ses uvres d'art. Telle qu'elle est de nos jours, elle nous fait voir, dans une pureté relative, ce qu'était une églises campagnarde canadienne au début du XVIIIe siècle: église à transept très développé, haute toiture surmontée d'un clocher très simple de lignes, abside arrondie en anse de panier, portail latéral et orientation de l'abside vers l'orient, comme le veut la liturgie. N'a-t-elle pas subi quelque transformation, n'a-t-elle pas perdu quelque peu de son caractère? Son clocher actuel date d'un siècle; puis elle a perdu son ancien retable; son ancienne lampe de sanctuaire, en bois sculpté et doré, n'est plus en usage, mais elle est suspendue dans la sacristie et elle témoigne de l'habileté de l'artisan qui l'a faconnée [sic] vers 1738, Charles Vézina. Saint-Pierre n'a plus ses premières pièces d'orfèvrerie religieuse, qui lui venaient de France; elle s'est même appauvrie naguère en cédant, à qui l'on devine, l'admirable encensoir en argent massif que Paul Lambert dit Saint-Paul avait façonné en 1746 avec des pièces de monnaie; et depuis un laps de temps qu'il est impossible d'évaluer, elle n'a plus la croix de procession qu'avait ciselée le même orfèvre peu de temps avant sa mort Mais on trouve encore à Saint-Pierre la naïve Madone qu'a sculptée l'un des Levasseur, les trois autels que Pierre Emond a façonnés de 1795 à 1800. la voûte et le banc d'uvre qu'a construits André Paquet vers 1840; et, dans la sacristie, paraît en bonne place le portrait de son curé le plus illustre, monseigneur Philippe Mariauchau d'Esglis, qu'a peint Louis-Chrétien de Heer en 1788, avec ses couleurs les plus terreuses. En somme, le trésor artistique de Saint-Pierre est mesuré exactement aux proportions menues de l'église.
Quiconque contemple l'actuelle église de l'Islet ne croirait guère qu'elle a été construite en 1768. Son abside, pourvue d'un clocheton d'une grande pureté de dessin, possède encore aujourd'hui le caractère pyramidal des absides d'autrefois; mais sa façade, profondément remaniée une première fois en 1830, a été complètement défigurée vers 1883 par l'architecte David Ouellet; l'opération est irrémédiable. A l'intérieur, on a su lui conserver son tabernacle doré de Noël Levasseur, qui date de 1728, son retable curieusement composé et exécuté de main de maître par Jean et Pierre-Florent Baillairgé, son tombeau d'autel que François Lemieux a façonné en 1828 à la manière des ouvrages de Quévillon. Mais elle a perdu sa voûte à caissons, architecturale et décorative, que Chrysostome Perrault et Amable Charron avaient construite et ornée de couleurs de 1815 à 1835; et surtout, elle n'a plus que des fragments de retable fort original qu'Amable Charron avait composé pour la nef et auquel il avait travaillé pendant plus de quinze ans. En revanche, presque toute son orfèvrerie religieuse est intacte - et elle est probablement la plus somptueuse, sinon la plus originale, de toutes nos églises de campagne: calice et ciboire parisiens de l'époque de la Régence; lampe, calice, ciboire et encensoir du grand François Ranvoyzé; encensoir, calice et bénitier de Laurent Amyot; petites pièces d'argenterie de François Sasseville; surtout, les trois magnifiques pièces en or massif, que François Ranvoyzé a martelées et ciselées de 1810 à 1812 à même les louis d'or américains du curé Jacques Panet; le calice, le ciboire et l'ostensoir en or de Ranvoyzé feraient la gloire de tout musée européen.
De l'autre còté du fleuve, à Saint-Anne-de-Beaupré, une certaine génération a manqué singulièrement de respect et de goût - pour ne pas dire davantage. En l'année 1878, on démolit sans raison une adorable petite église du XVIIe siècle et on la reconstruit, sur un plan médiocre, au même endroit mais à angle droit de l'église primitive; et dans cette chapelle commémorative, dont seul le clocher, parce qu'il vient sans altération de l'ancienne église, est plaisant au regard, on entasse pêle-mêle les fragments de l'ornementation en bois suclpté et doré que l'abbé Jacques Leblond dit Latour à la fin du XVIIe siècle, Charles Vézina vers 1715 et François Baillairgé vers 1805 avaient façonnée de leur mieux dans un style Louis XIV richement orné et dans un style Louis XVI fort charmant. Je pourrais en dire presque autant des peintures et des ouvrages d'orfèvrerie de l'antique sanctuaire: les tableaux se sont abîmés et, pour plusieurs d'entre eux, d'une façon irréparable; des pièces d'argenterie se sont perdues; et les uvres d'art qui ont échappé à la désastreuse indifférence des hommes - comme la lampe, la croix de procession et la tasse à quêter de François Ranvoyzé, l'ex-voto de mademoiselle de Bécancour et celui de Pierre d'Iberville - sont maintenant dispersées dans une sorte de musée-trésor, au milieu des uvres d'art de ferblanterie, de métal chromé et de gravures violemment colorées qui s'offrent à la dévotieuse convoitise des pèlerins
Si pénible que soit le destin de l'ancienne église de Sainte-Anne-de-Beaupré, celui de Louiseville - l'ancienne Rivière-du-Loup-en-Haut - l'est bien davantage. Là, la deveine est implacable. La belle église de 1804, aux clochers mystérieusement aériens, à la muraille poétiquement vieillotte, est abatue en 1917 - non sans avoir été photographiée par un amateur humble et respectueux du passé. Du moins conserve-t-on précieusement dans la nouvelle église les meubles de l'ancienne: le tabernacle central de François Baillairgé (vers 1810); le tombeau d'autel historié, la chaire et le banc d'uvre d'Urbain Brien dit Desrochers (vers 1828); quelques autres meubles moins importants que les Gauthier et les Millette ont façonnés vers le milieu du XIXe siècle. Mais en 1925, les flammes dévastent tout. Et de la magnificence de Louiseville qui, vers 1875, égalait celle de nos églises les plus riches, il ne reste plus en ce moment qu'une crédence sculptée et les belles photographies de l'humble amateur, monsieur Côté. Pour une raison que j'ignore, l'orfèvrerie de Louiseville a subi le même sort: parmi les vases destinés au culte, il ne reste plus actuellement que des pièces de fabrication récente.
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Si je continuais à examiner ainsi, l'un après l'autre, les trésors de nos anciennes paroisses, les mêmes mots reviendraient sous la plume, les mêmes regrets et les mêmes vaines constatations.
De combien d'autres églises ne conviendrait-il pas d'écrire les mêmes choses! Où est l'ornementation de bois sculpté que Louis Quévillon avait façonnée pendant plus de dix ans pour l'ancienne église de Saint-Laurent (près Montréal) ? Elle a servi, assure-t-on, à allumer les poêles de l'église. Où se trouve le retable de l'ancienne église de Saint-Vallier (Bellechasse), auquel avaient participé Pierre-Noël Levasseur et son fils Stanislas, et l'excellent sculpteur sur bois Etienne Bercier? Il n'en reste que de misérables pilastres tronqués Où chercher aujourd'hui les meubles extrêmement riches - car nous les connaissons par la photographie - que Philippe Liébert, François Guernon dit Belleville, Louis Quévillon et Urbain Brien dit Desrochers avaient accumulés, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, dans l'ancienne église de Varennes, celle qu'on a démolie en 1883? Il n'en reste qu'un bas-relief de la Tour de David, un petit chien et un oiseau sculptés; il en reste encore, je le répète, des photographies, qui avivent vainement nos regrets
Et n'est-ce pas la même impression désespérante qu'éprouveront nos arrières-neveux quand ils découvriront, au hasard d'une visite aux archives de l'Inventaire des uvres d'art, les photographies que nous prenons d'objets précieux qui, demain, ne seront peut-être plus