
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Sculpteur - Baillairgé, François 1948/01
Bibliographie de Jacques Robert, n° 310.1
Technique, vol. 23, n°1, janvier 1948, p. 27-32.
FRANÇOIS BAILLAIRGÉ [Note 1. Cf. Technique, septembre et novembre 1947: études sur Jean et Pierre-Florent Baillairgé] (1759-1830)
Sa vie
De toutes les dynasties d'artistes et d'artisans que je connais, il n'en est guère qui ne comportent, à un certain moment de leur règne, une sorte desommet où convergent, par une généreuse courbe du destin, les dons les plus rares et les faveurs les plus singulières de la fortune. En un seul être s'identifient et se résument des aptitudes cultivées avec ardeur, des rêves longtemps caressés de formes et de combinaisons de lignes et de couleurs, des ruses de technique patiemment calculées, ce je ne sais quoi de diffus et d'inarticulé qui aspire à l'épanouissement et à la plénitude. Chaque membre de la lignée, s'il pouvait être témoin de ce phénomène, reconnaîtrait sans doute ses propres recherches et ses espoirs déçus, les inventions qu'il a presque touchées du doigt, les formes qu'il a cru cerner dans leur lente génèse, en somme la réalisation de l'idéal qu'il aurait voulu atteindre; bien plus, il se reconnaîtrait dans les ouvrages de l'élu, tant il a prodigué du meilleur de soi-même dans leur longue et patiente élaboration.
Le sommet de la dynastie des Baillairgé est assurément François. De l'artisan modèle, il possède tous les dons: une solide formation artisanale basée sur le dessin, une habileté manuelle qui est souvent une saine virtuosité, une connaissance profonde de la technique de son art principal, la sculpture, une habitude constante de l'observation et de la réflexion.
Mais il possède davantage. Tout jeune, il a l'occasion de voyager au loin et la chance de passer trois ans dans ce Paris d'avant la Révolution, où il doit être exaltant de vivre et de travailler; il a du goût pour tous les arts et il ne tourne le dos à aucune occasion de s'y exercer; il commence sa carrière juste au moment où le pays connaît une grande prospérité et se développe rapidement, sous le double coup de fouet de la poursuite de la fortune et de la concurrence des immigrants; enfin, il est de caractère noble et serein et attire la clientèle aussi bien par l'aménité de ses manières que par l'excellence de son art.
Le bonheur d'un François Baillairgé ne se discute pas, tant il paraît légitime.
François Baillairgé a vu le jour aux heures les plus sombres de la Nouvelle-France. Son acte de naissance est ainsi rédigé: Le parrain est Erreur ! Source du renvoi introuvable., rue des Remparts; la marraine, Charlotte Robin, est sa fille cadette.
On ne sait presque rien de son adolescence, sinon qu'il s'initie à la sculpture sous la direction de son père et qu'il prend quelques leçons de dessin d'un nommé Nicol. En 1775, il s'engage, à l'âge de seize ans, dans la troisième compagnie de la milice québecoise, que lève le capitaine Perras pour combattre Montgomery et sa bande d'Américains qui marchent sur Québec; mais je doute qu'il ait fait le coup de feu. L'alerte passée, il se remet au travail dans l'atelier de la rue du Sault-au-Matelot.
Qui prend l'initiative de l'envoyer à Paris en 1778, pour y terminer son apprentissage? A lire l'Histoire du Séminaire de Québec par monseigneur Taschereau [Note 2. Manuscrit inédit conservé dans les archives du Séminaire de Québec. Il en existe une transcription ancienne aux Missions étrangères de Paris; c'est cette version que j'ai pu consulter en 1933.], j'ai l'impression que ce sont les directeurs du Séminaire: élève de Guillaume Coustou. Il fut reçu académicien le 27 mars 1784. On voit de ses uvres au Musée du Louvre et au Château de Versailles.. Ce dernier ayant remarqué de grandes dispositions dans son élève, s'appliqua à lui faire bien apprendre les principes de son art " Mais si l'auteur de l'Histoire du Séminaire avait lu attentivement les lettres de Villars, il aurait été moins affirmatif; je lis en effet dans une lettre de Villars à l'abbé Gravé, en date du 2 mars 1779, des précisions qui ne laissent guère de doute à ce sujet: prentissage en entier Si son père ne pouvoit pas continuer longtemps la depanse qu'il est obligé de faire a paris, vous auriés la bonté de m'en donner avis [Note 3. Archives du Séminaire de Québec. Lettres. Carton M, no 161.
]"
C'est donc Jean Baillairgé qui paie les frais du séjour de son fils à Paris; et Villars n'est, en quelque sorte, qu'un agent de change bénévole: il transmet à François Baillairgé les sommes qu'il reçoit de son père, par l'entremise du supérieur du Séminaire. Et cette complication dans les affaires n'est point superflue, puisque l'état de guerre existe entre l'Angleterre et la France depuis le 6 février 1778 et que, sans le patronage du Séminaire, jamais le jeune Baillairgé n'eût pu faire le voyage de Londres à Paris ni recevoir de Québec les sommes d'argent nécessaires à sa subsistance. Même je m'étonne qu'il ait pu quitter Québec le 29 juillet 1778 et que, de Londres, il ait pu gagner la France au milieu des périls de la guerre maritime
Apprentissage chez l'académicien Stouf, à Paris
Quoi qu'il en soit, voici François Baillairgé à Paris. Il travaille ferme à l'atelier de son maître Stouf; il fréquente assidûment les salles de l'Académie de peinture et d'architecture; il prend goût à la vie parisienne, tellement que Villars écrit: Déjà! .. Villars écrit encore dans une lettre datée du 21 février 1780: En 1781, notre sculpteur songe au retour; le 19 février, Villars en annonce la nouvelle au procureur du Séminaire: [Note 4. Cf. Ibid. , no 38.] Dans une lettre qu'il écrit quelques jours après, il rend hommage à son protégé: [Note 5. Cf. Ibid. , no 37. - Cf. BAILLAIRGÉ. Notices biographiques de la famille Baillairgé. Joliette, 1891, p. 38. Certificat de l'abbé de Villars en faveur de François Baillairgé, daté du 10 février 1781. ] Dès la fin de mars, le jeune sculpteur se met en route pour l'Angleterre; au milieu d'avril, il s'embarque pour le Canada; et il débarque à Québec le 26 août 1781, après trois longues années d'absence.
Ici s'ouvre une période obscure de sa biographie. Sauf quelques pièces de sculpture qu'il est possible de dater - elles retomberont plus loin dans mon propos - nous ne connaissons presque rien de sa vie de 1781 jusqu'à son mariage. Habite-t-il avec ses parents? S'établit-il dès son retour au numéro 36 de la rue Saint-Louis, qu'il quittera vers 1800 pour se faire construire une maison et un atelier dans la rue Saint-François (l'actuelle rue Ferland)? Je l'ignore. Ses débuts dans la carrière d'artisan semblent être bien humbles. Dans tous les documents de l'époque où il est question de lui, les notaires le désignent comme : dans le Bottin [Note 6. Cf. MACKAY (Hugh) The Directory for the City and Suburbs of Quebec. Québec, 1790, p.] de 1790, son nom est suivi de ces deux mots Le 9 janvier 1787, il épouse une Acadienne originaire de Louisbourg, Josephte Boutin dit Piémont. Chose bizarre, aucun membre de la famille ne signe aux conventions matrimoniales, dressées le 7 janvier par Maître Pinguet [Note 7. Cf. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Maître J.N. Pinguet. - Clauses ordinaires de la communauté de biens. Douaire de trois mille livres: préciput coutumier de mille livres qui, à l'égard de l'époux, s'exercera sur son "atelier, Model et Statue qu'il se trouvera a L'ors c'est a dire outils servant à Sesd. ouvrages à la Boutique Entière de Sculteur".], ni à l'acte de mariage du 9 janvier. Il n'y a que des amis: du côté de l'époux, François Vallière et Gordien d'Ailleboust de Cuisy; du côté de l'épouse, Alexis Monjon et le chirurgien Chrétien. Comme toute la famille semble avoir entretenu des relations cordiales, je suppose que Jean Baillairgé et son fils se trouvaient alors loin de Québec, en train de poser quelque ouvrage de sculpture, et que les tempêtes de janvier ne leur ont pas permis de se rendre à Québec
Son existence familiale s'écoule normalement et ne se distingue guère de celle des bourgeois ses voisins. Il perd quelques enfants en bas âge; mais il a la consolation d'en conserver un, Thomas, né le 20 décembre 1791, qui est abondamment doué pour tous les arts et continuera dignement les traditions de la lignée. Il ferme les yeux à son père en 1805, et à sa femme en 1813. Il succède à son frère Pierre-Florent dans sa charge de trésorier de la voirie municipale (1813) et poursuit quand même son travail de sculpteur.
Ce n'est pas la fortune dans la maison de la rue Saint-François; mais c'est une honnête aisance, qui adoucit les coups inévitables du destin et assure au représentant de la dynastie un surcroît de considération et de respect. Dès 1785, les profits de l'atelier lui permettent d'acquérir des terrains vagues et même des propriétés à la Haute Ville et dans le faubourg Saint-Jean; et à mesure qu'il accumule les louis d'or que lui valent ses bas-reliefs, ses statues et ses tableaux, il arrondit son domaine, il loue à bail d'argent des maisons et des boutiques, il place son avoir moyennant de bonnes et valables hypothèques [Note 8. Je n'insiste pas sur les affaires de François Baillairgé. On en trouvera le détail dans les greffes de Maîtres Planté et Voyer.]. Parfois il essuie quelque revers inattendu; par exemple, en août 1806: t affecté [Note 9. Cf. La Gazette de Québec, 28 août 1806.]."
Clientèle importante et variée
Il a de nombreux amis en ville. Le plus illustre est le duc de Kent, qui est en même temps son client, et que notre sculpteur prend comme modèle pour des statues de proue de navire; le plus fidèle est assurément le jeune professeur de physique et d'architecture au Séminaire de Québec, l'abbé Jérôme Demers [Note 10. Né à Saint-Nicolas en 1774, mort à Québec en 1853. Son chef-d'uvre d'architecture est le Séminaire de Nicolet (1827).], qui meuble son esprit dans les longues et fréquentes conversations que lui accorde le sculpteur dans son atelier; le plus fantasque est cet allemand, Wilhelm Berczy, qui, après avoir tâté de la colonisation en Ontario, fait du dessin, de la topographie et de la peinture avec plus de bonne volonté que de talent [Note 11. Cf. Archives de l'Université de Montréal. Fonds Baby. Lettre de Wilhelm Berczy à sa femme, 27 janvier 1809. Parlant du portrait qu'a fait Mlle Amélie Panet de son futur mari, Wilhelm Berczy fils, Berczy père écrit: "Monsieur Bayargé qui fut avant hier chez moi peut à peine se persuadée (sic) que c'étoit elle qui l'a fait et alors il n'étoit ny retouché ny vernissé "]; le plus avenant est cet abbé Plessis, curé de Québec, qui lui commande la sculpture de la cathédrale et paraît si intéressé dans un certain genre de peinture; le plus bizarre est ce Jean-Baptiste Duberger [Note 12. Auteur d'un plan en relief de la ville de Québec, qui se trouve aux Archives publiques d'Ottawa.], actif et plein d'adresse, qui ne rêve que plans en relief, sculptures en carton et levés de plans; le plus finement spirituel est l'orfèvre François Ranvoyzé, presque un vieillard au début du siècle, compagnon toujours jovial et conteur amusant; et il conviendrait de nommer encore bien des notables de la petite ville, qui estiment sans doute notre sculpteur pour son habileté manuelle et l'universalité de son talent, mais l'aiment surtout pour sa bienveillance et ses manières d'Ancien Régime.
Son uvre et son influence
On ne lui connaît pas d'ennemis, ni de rivaux hargneux. Lui-même ne parle de ses confrères qu'en termes aimables; à l'occasion, il les aide de ses conseils et de son expérience et leur procure quelques entreprises peu importantes qu'il n'a pas le temps de mener à bien. Ce n'est certes pas lui qui inventerait la désobligeante expression de quévillonnage pour dénigrer le style du vieux maître de Saint-Vincent-de-Paul. Sans doute, ne prise-t-il pas tous les ouvrages que les jeunes disciples de Quévillon produisent dans la région québecoise, et jusqu'à Kamouraska; mais il sait bien qu'avec les années, ces rapins frais émoulus de l'atelier des Ecores [Note 13. A cause de l'escarpement de la rive, cette partie de Saint-Vincent-de-Paul devrait porter le nom d'Accores, et non celui d'Ecores. Je ne sais à quelle date cette dernière appellation a prévalu.] apprendront à composer des ensembles décoratifs et à les exécuter d'une main plus alerte. Qui sait s'il ne se dit pas, avec un brin de fierté, que ses propres uvres serviront bientôt de modèles aux jeunes sculpteurs de l'Ecole montréalaise; ne vient-il pas de surprendre Quévillon lui-même en train d'imiter son style à lui, François Baillairgé, dans l'ordonnance du maître-autel de l'église de Saint-Henri (Lévis); et ne voit-il pas autour de lui une jeunesse pleine de bonne volonté, éveillée à la peinture par les tableaux de la collection Desjardins [Note 14. Cette collection de plus de deux cents tableaux - elle provenait, pour les trois quarts, des églises de la région parisienne - a été mise en vente à l'Hôtel-Dieu de Québec en mars 1817; la vente se prolongea jusqu'en 1828. Elle comprenait des peintures de l'Ecole française du XVIIe siècle et du XVIIIe. Les églises et chapelles de Québec en étaient abondamment pourvues.]et avertie de l'art du bâtiment par le cours d'architecture que l'abbé Jérôme Demers professe dans sa classe de physique, au Séminaire de Québec Aussi bien, François Baillairgé apparaît-il à ses contemporains comme le plus talentueux et le plus parfait des artisans du Bas-Canada.La fonction de trésorier de la voirie municipale, qu'il assume en 1813 après la mort de son frère Pierre-Florent, ralentit à peine son activité artisanale. 1815-1825, c'est l'époque des plus somptueux ensembles décoratifs qu'il conçoit: Saint-Joachim, la Baie-Saint-Paul, Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette. Mais il n'est plus seul à y mettre la main: son fils Thomas, après avoir terminé son apprentissage à l'atelier de Saint-Vincent-de-Paul, retourne à Québec et devient l'associé de son père. Désormais, il devient difficile d'identifier les uvres de François et celles de son fils. Leurs dons et leur virtuosité se fondent harmonieusement; entre eux l'accord est parfait; et leur chef- d'uvre, l'intérieur de l'église de Saint-Joachim, est d'une admirable unité.
La décoration de Saint-Joachim terminée (vers 1825), Maître François se repose sur son fils pour maintenir l'honneur de la lignée. Il accepte encore quelques commandes, comme le tabernacle de l'église de Saint-André (Kamouraska). Mais il commence à ployer sous le nombre des ans. Le 14 septembre 1830, il meurt en sa maison de la rue Saint-François; deux jours après, il va rejoindre son ami François Ranvoyzé dans le . Parmi les notables québécois qui signent l'acte de son inhumation, je relève les noms de l'orfèvre Laurent Amyot, un , et du peintre Joseph Légaré.
Bas de vignettes:
FIG. 1. SAINT-JOACHIM (Montmorency). Détail du baldaquin du sanctuaire: saint Marc et saint Mathieu avec leurs attributs. uvre de François et de Thomas BAILLAIRGÉ, 1816-1825. IOA
FIG. 2. SAINT-LAURENT (île d'Orléans). Saint Pierre et saint Paul, statuettes en bois doré provenant de l'ancien maître-autel, façonnées en 1786 par François BAILLAIRGÉ. IOA
FIG. 3. SAINTE-ANNE-DE-BEAUPRÉ (Chapelle commémorative). Bas-relief du tombeau du maître-autel, par François BAILLAIRGÉ, vers 1805. IOA
FIG. 4. SAINT-JOACHIM (Montmorency). Les trois Maries au tombeau, bas-relief du tombeau du maître-autel, uvre de François BAILLAIRGÉ, vers 1816. IOA
FIG. 5. NEUVILLE (Portneuf). Bas-relief du tombeau du maître-autel, représentant saint François de Sales, patron de l'église. uvre de François BAILLAIRGÉ, 1800. IOA