
Textes mis en ligne le 20 février 2003 parMarc-André MORIN-LAROCQUE, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Architecte - Baillairgé, François 1948.03
Bibliographie de Jacques Robert, n° 310.2
Technique, vol. 23, no. 3, mars 1948, p. 159-163.
FRANÇOIS BAILLAIRGÉ (1759-1830)
L'ARCHITECTE
Dans l'uvre de nos sculpteurs sur bois d'autrefois, l'architecture joue un rôle considérable. Entendez ici une architecture purement décorative, une architecture postiche telle qu'on la trouve dans les ouvrages de Vignole et de Blondel. Cette architecture, François Baillairgé en rajeunit les formes suivant l'esprit du style Louis XVI qu'il a assimilé à Paris, comme on peut le voir dans la composition de ses retables et de ses meubles d'église. Mais ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour l'instant. C'est de l'art de bâtir. Sans y exceller particulièrement, François Baillairgé y apporte, comme en toutes choses, des qualités techniques et une ingéniosité remarquables. Voyons donc notre sculpteur aux prises avec des problèmes de pure construction.
Sauf erreur, sa première uvre architecturale est l'ancien Palais de Justice de Québec, qu'il élève en 1803 sur le site du couvent des Récollets, détruit dans l'incendie du 6 septembre 1796; à la mort du Père de Berrey en 1800 [Note 1. Le Père de Berrey a été le dernier prêtre récollet de Québec. Comme tout recrutement était interdit à ces religieux, les frères durent se disperser.], le gouvernement s'empare, comme de biens en déshérence, du terrain des Récollets, en affecte la partie nord à la construction de la cathédrale anglicane et en réserve la partie sud à ce que le jargon de l'époque appelle . C'est à cet endroit, le site du Palais de Justice actuel, que François Baillairgé construit un vaste édifice en pierre de taille, à deux étages; sa façade rue Saint-Louis se développe sur une longueur de cent vingt pieds, et sa façade latérale de la place d'Armes descend vers le nord sur une longueur de quatre-vingt-sept pieds; à la façade principale, un avant-corps imposant, d'une faible saillie, est précédé d'une galerie voûtée qui sert de perron; deux escaliers latéraux desservent cette promenade à ciel ouvert; la toiture est à quatre versants selon la mode anglo-normande. Il faut voir ce monument sur les gravures anciennes, notamment dans le Quebec Guide, de Cowan [ Note 2. Cf. COWAN. The Quebec Guide, Québec, 1844, pp. 68 et 69.]; s'il est marqué d'une sorte de caractère administratif britannique, comme les autres édifices publics qu'on élève dans le même temps à Montréal, il ne manque pas d'une élégance toute française et d'une certaine noblesse dans les proportions.
Saissante éloquence de la première prison de Québec
L'ancien Palais de Justice de Québec a été réduit en cendre le 1er février 1873 [Note 3. Cf. La Minerve, 22 novembre 1880: "...Les arceaux de l'ancien Palais de Justice forment l'encadrement du porche (du Grand Séminaire) qui fait communiquer le jardin avec les basses-cours. La tradition rapporte que ces arceaux avaient appartenu à l'église des Récollets..." L'un de ces arceaux est encore en place.]. Mais il existe une uvre de François Baillairgé qui nous donne une idée plus précise et de son talent et de l'architecture officielle de l'époque. C'est la première Prison de Québec, devenue en 1862 le Morrin College, rue Saint-Stanislas. Son entrepreneur général est le maître-maçon Édouard Cannon, aidé de son fils John; son charpentier Jean-Baptiste Bédard, bien connu des Québecois d'antan pour la savante ordonnance de ses ponts de bois, assume la façon des planchers et du grand comble; ses menuisiers sont Charles Marié et Pierre Faucher, tous deux de Québec; et, comme il se doit, le forgeron Pierre Lefrançois s'engage à forger, le plus solidement possible, les barreaux des croisées et des cachots et les autres ouvrages en fer utiles à la conservation des futurs pensionnaires de l'établissement; on ignore le nom de l'entrepreneur plombier [ Note 4. Cf. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Michel Berthelot, 1er et 9 juin 1808; minutier de Joseph Planté, 4 juin 1808. Une dernière minute, passée le 10 janvier 1814 devant Maître Michel Berthelot, met fin à des difficultés survenues entre les entrepreneurs et les commissaires du gouvernement.]. L'année suivante, les fondations de l'édifice sont suffisamment sorties de terre pour qu'on procède à la pose de la pierre angulaire; c'est ce que nous apprend la Gazette de Québec du 29 juin 1809: Louis de Salaberry, l'un des commissaires chargés de surveiller les travaux, lit ensuite le texte de l'inscription latine placée dans la pierre angulaire; en voici un extrait qui ne manque point d'humour: Tant pis pour les prisonniers qui ne savent pas le latin!
Au dire de certains journalistes de l'époque, le seul défaut de ce monument est d'occuper ; à part ce grief topographique, ils en louent les proportions robustes et les nombreuses commodités. Rarement peut-on voir un édifice dont l'ordonnance et l'allure soient mieux adaptées à sa destination première. Au centre, un avant-corps d'aspect sévère s'impose par sa glaciale nudité; l'édifice, c'est visible, ne livre rien de ce qu'il recèle; mais il voit tout de ses fenêtres grillagées; et cette impression d'implacable clairvoyance est rendue plus troublante par les traîtresses ouvertures qui, dans la frise de l'entablement, remplacement les métopes habituels du style dorique. Édifice non pas impénétrable, mais qui se referme sur vous silencieusement comme un tombeau... Aujourd'hui, il a perdu sa saisissante éloquence. Mais quand on connaît bien son histoire, on songe à la détresse et aux larmes qu'ont ensevelies ses murailles grises; et l'on croit voir parfois, derrière les carreaux salis d'une fenêtre de la rue Dauphine, le visage ravagé et pourtant jeune encore d'un homme qui a beaucoup souffert de sa générosité de cur, Philippe Aubert de Gaspé...
Chefs-d'uvre de Baillairgé à la cathédrale de Québec
A la cathédrale de Québec [Note 5 absente. Note 6. On sait qu'elle a été détruite dans l'incendie du 22 décembre 1922. De son décor, il ne reste que de bonnes photographies et des dessins originaux de François Baillairgé. Sur l'ancienne cathédrale, voir la monographie de monseigneur Amédée Gosselin, Album-souvenir de la basilique Notre-Dame de Québec (1923) et une étude de l'abbé Jean-Thomas Nadeau parue dans l'Almanach de l'Action sociale catholique, 1924.], le rôle de François Baillairgé ne se borne pas à la sculpture, comme on le croit communément. Car avant de fouiller le bois du ciseau et de la gouge, encore faut-il concevoir l'ensemble de la décoration, la dessiner, en tracer les détails et répartir la besogne. Une entreprise comme celle du baldaquin [ Note 7. A la suite de Jean-Joseph Girouard, chroniqueur de la famille Baillairgé, on a écrit que le baldaquin de la cathédrale péchait contre les lois de l'architecture. Je voudrais bien savoir lesquelles...], avec ses six branches du poids total de quatre tonnes, avec ses cariatides à l'échelle humaine, avec ses guirlandes de fleurs, ses statues et ses groupes de statues, une telle entreprise touche assurément à l'art de bâtir; et il faut en dire autant du retable du sanctuaire, de la chaire et du banc d'uvre, ouvrages plus importants ici qu'en toute autre église du diocèse. Que Jean Baillairgé et son fils Pierre-Florent soient les auteurs des panneaux sculptés du sanctuaire, le fait paraît certain. Mais le reste de la décoration est de François Baillairgé. C'est lui qui lance hardiment, à quarante pieds du sol, ce baldaquin au dessin si souple, aux courbes à la fois si gracieuses et si subtiles, et qui le fait porter par des anges-cariatides d'un dessin énergique [ Note 8. Dans son Précis d'architecture, manuscrit conservé dans les archives du Séminaire de Québec, l'abbé Jérôme Demers écrit son sentiment sur le baldaquin de Notre-Dame: "...Ce couronnement est d'un bon goût. Son plus grand défaut est d'être supporté par des Thermes au lieu de l'être par des colonnes, comme l'artiste qui l'a élevé en convenait lui-même..." Ce ne sont pas des thermes (établissement de bain), ni der termes (sorte de dieux-bornes) qui supportaient ce baldaquin; ce sont des cariatides ailées formant consoles.]; c'est lui qui dresse les plans du trône épiscopal, merveille d'ingéniosité et de grâce; c'est encore lui qui dessine et façonne en 1797 le majestueux maître-autel, sorte d'édifice à coupole romaine d'un effet imposant; enfin, c'est lui qui, en 1799, trace les dessins du banc d'uvre à baldaquin surmonté d'une Assomption, l'un des meubles d'église les plus parfaits de l'École canadienne [ Note 9. Cf. GOSSELIN (Mgr Amédée). Op. Cit., pp. 36 et 37. Photographie du banc d'uvre et dessin de François Baillairgé, daté du 27 août 1799; l'orfèvre François Ranvoyzé, à titre de marguillier en charge, signe le projet du sculpteur.]. Une vingtaine d'années plus tard, François Baillairgé retourne à Notre-Dame pour y entreprendre ses derniers travaux; cette fois, il ne s'agit point de sculpture sur bois; il s'agit, le croirait-on, de la construction de la voûte en plâtre de Paris. La Gazette de Québec du 9 décembre 1819 nous l'apprend en ces termes: Voilà pour la voûte de la nef centrale. Trois ans après, c'est le tour des voûtes latérales. L'ère des voûtes de plâtre commence en notre pays; et il est dommage que le nom de notre sculpteur y soit mêlé... Est-ce lui qui prend l'initiative d'une innovation si médiocre? N'est-ce pas plutôt son maladroit disciple, Jérôme Demers, grand amateur de surfaces de plâtre?... [Note 10. Dans son Précis d'architecture déjà cité, Jérôme Demers écrit des phrases manifestement fausses; celle-ci par exemple: "Les voûtes revêtues en bois ne sont pas aussi belles que celles dont les enduits sont en plâtre..." Plus loin, il semble se louer lui-même dans ces lignes: "Une voûte comme celle que tous admirent à l'église cathédrale et paroissiale de Québec est un ouvrage de fort bon goût."]
Quoi qu'il en soit, l'influence de l'abbé Demers se fait sentir dans un édifice voisin de la cathédrale, le séminaire. Le 1er mai 1822, l'abbé Louis-Joseph Desjardins écrit à l'abbé Thomas Cooke, le futur évêque des Trois-Rivières: On croirait que l'épistolier exagère si l'on ne savait que le se logeait alors dans ce qu'on appelle aujourd'hui l'aile de la Congrégation. Dès 1816, l'abbé Demers, alors supérieur, propore l'agrandissement de cette aile trop exiguë; devenu procureur en 1821, il prend la direction des travaux; mais comme il n'est pas sûr de ses connaissances techniques, il demande à François Baillairgé d'agir comme architecte et d'avoir l'il au cahier des charges. Voilà pourquoi les certificats de paiement à l'entrepreneur Louis Latouche et les toisés de maçonnerie portent la signature de l'architecte-sculpteur. En somme, ce corps de logis, qui se modèle symétriquement sur les deux autres ailes du séminaire, est l'uvre personnelle de l'abbé Jérôme Demers; mais peut-être François Baillairgé a-t-il dessiné lui-même le joli portail de style dorique de la porterie?
Baillairgé collabore avec Mgr Plessis et l'abbé Conefroy
Avec la première église du faubourg Saint-Roch, érigée en 1811, François Baillairgé entre dans les vues de deux hommes qui ont pesé fortement sur l'évolution de notre architecture religueuse du XIXe siècle, monseigneur Plessis, évêque de Québec, et l'abbé Pierre Conefroy, curé de Boucherville. On peut dire que cet édifice éphémère - il a péri dans l'incendie du 16 décembre 1816 - est l'uvre conjointe de ces trois artisans aux talents divers. L'abbé Conefroy, parce qu'il a réussi parfaitement dans l'édification d'une dizaine d'églises de la région de Montréal, apporte à la réalisation de l'uvre un devis si complet que l'entrepreneur ne peut arguer du moindre oubli, de la moindre défaillance de l'attention pour spéculer sur les extra; bien plus, il s'occupe fort activement de faire tailler la pierre du portail et des pieds-droits des fenêtres par un nommé Gilmor, tailleur de pierre de Laprairie, et de la faire transporter du port de Montréal au quai du Roi à Québec, par le capitaine de barque Dugas [Note 11 absente. Note 12. On trouve tous ces détails et bien d'autres dans les lettres de l'abbé Conefroy à monseigneur Plessis, conservées au Palais épiscopal de Montréal; elles s'échelonnent de septembre 1811 à novembre 1815. L'une d'elles contient un détail qui en dit long sur le caractère des artisans d'autrefois: "...L'ouvrier (Gilmor) refuse de faire les portes suivant les mesures données, vu qu'elle ne seroient[sic] point de proportion et qu'il craindroit[sic] qu'on ne l'accusa (sic) d'ignorer son métier..."]. De son côté, monseigneur Plessis, qui prévoit le développement rapide du faubourg Saint-Roch, impose l'ordonnance d'un édifice à deux étages, plus haut, plus long et plus large que nos grandes églises de campagne, capable de contenir quinze cents fidèles et de se prêter à un certain faste liturgique. Enfin, François Baillairgé, acceptant le plan et le devis du curé de Boucherville et les prescriptions de l'évêque, imagine une église dans la tradition canadienne, avec une haute façade simple et volontiers martiale, un clocher à deux lanternes comme celui de Lacadie, des longs-pans à deux étages de fenêtres, un transept très saillant et une abside arrondie en anse de panier; en somme, cette église ressemblait beaucoup à l'ancienne église de Longueuil, uvre de Conefroy. Mais dans les éléments de cette église il entre aussi des détails empruntés à un édifice qui a exercé une certaine influence sur notre architecture religieuse, la cathédrale anglicane de Québec.
L'église de Saint-Roch n'est même pas achevée qu'un violent incendie, dû à l'imprudence d'un ouvrier, n'en laisse que des murailles fumantes. C'est un rude coup pour l'évêque. Non seulement son uvre est à recommencer, mais il n'aura plus, dans cette besogne, l'aide de l'abbé Conefroy; car celui-ci est mort quatre jours après le sinistre, le 20 décembre. François Baillairgé reste seul pour relever l'édifice de ses ruines. Au printemps 1817, il ouvre de nouveau le chantier, mais avec des ressources matérielles et pécuniaires insuffisantes. Les travaux marchent au ralenti, car le numéraire fait défaut. Enfin, le 18 octobre 1818, l'édifice est couvert et l'évêque procède à sa bénédiction. Au cours du terrible incendie du 28 mai 1845, tous les édifices paroissiaux de Saint-Roch sont rasés par les flammes.
De l'église construite par François Baillairgé, il ne reste, à ma connaissance, qu'une jolie gravure finement burinée par l'artiste québecois James Smillie [Note 13. Cf. COWAN. Op. cit., pp. 92-93. - Dans le texte, Cowan écrit quelques mots des tribunes latérales que Thomas Baillairgé a construites en 1843 dans l'église.]. Vue de l'angle ouest, la façade apparaît avec ses trois portails de style dorique, sa grande rose surmontée d'une niche et ses deux fenêtres latérales éclairant la tribune de l'orgue; la nef a trois travées à deux étages; chaque croisillon est percé de deux fenêtres. Dans son Picture of Quebec, Alfred Hawkins décrit l'édifice en ces termes: Dans la gravure de Smillie, je vois bien un clocher, mais je me demande comment il se raccorde aux édifices paroissiaux; en tout cas, il n'est point à la façade ni au chevet de l'église.
Dans le deuxième livre de comptes de la fabrique de Saint-Vallier (Bellechasse), une délibération des marguilliers, en date du 8 octobre 1815, concerne François Baillairgé; il y est question des Et les fabriciens sont unanimement d'avis que Ce plan est aujourd'hui introuvable; mais il a été exécuté en 1816 par le sculpteur Étienne Bercier [Note 14. Il est né à Montréal en 1788; il est mort après 1855, on ne sait en quel endroit. - Voici les entrées des comptes qui concernent Bercier: "1816, fourni à l'architecte Bercier, 6000#; pour leur (sic) nouriture, 1970#. 1820, payé à M. Bernier (sic) architecte pour ancien compte, 840#."], l'auteur du décor de l'église de Beaumont. Cette décoration a été dispersée après la démolition de l'église en 1904; il en reste des fragments de pilastres et de corniches au Musée de la Province et dans la collection de monsieur Paul Gouin; il en reste également une excellente photographie, mais les mentions des comptes de Saint-Vallier sont trop vagues pour qu'on puisse procéder à des attributions certaines.
Signalons enfin une dernière uvre d'architecture de François Baillairgé: la ferme modèle et l'école de réforme que Joseph-François Perrault, le , fait construire en 1806 sur le terrain qui se trouve à l'angle de la Grande-Allée et de la rue de la Claire-Fontaine. Ces édifices ont disparu au cours du XIXe siècle; il n'en reste qu'un dessin.
Bas de vignettes:
FIG. 1. QUÉBEC. Ancien Palais de Justice, construit en 1803 d'après les plans de François BAILLAIRGE; détruit le 1er février 1873 dans un incendie. IOA
FIG. 2. QUÉBEC. Ancienne Prison (aujourd'hui Morrin College), construite en 1808 d'après les plans de François BAILLAIRGE. IOA
FIG. 3. QUÉBEC. Première église de Saint-Roch, construite en 1811 d'après les plans de François BAILLAIRGE, reconstruite après l'incendie de 1816 et détruite dans l'incendie du 28 mai 1845. Dessin de l'auteur
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