Gérard Morisset (1898-1970)

1948.04 : Peintre - Baillairgé, François

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Baillairgé, François 1948.04

Bibliographie de Jacques Robert, n° 310.3

Technique, vol. 23, n° 4, avril 1948, p. 227-232.

FRANÇOIS BAILLAIRGÉ (1759-1830)

LE PEINTRE

III

Quand le jeune François Baillairgé revient de Paris en 1781, la ville de Québec ne compte, sauf oubli, aucun peintre. Le plus ancien, le récollet Augustin Quintal est mort il y a cinq ans: l'abbé Aide Créquy a quitté sa paroisse de la Baie-Saint-Paul au début de l'année 1780 et est allé mourir à l'Hôtel-Dieu; François Beaucourt, après avoir parcouru l'Europe, s'est établi à Montréal; les deux Peachy, James et William, ne font que du dessin topographique; et ce n'est que deux ans plus tard, soit en 1783, que deux peintres français Louis Dulongpré et Louis Chrétien de Heer, arrivent au Canada.

Peut-être y a-t-il à la Citadelle quelque officier qui, suivant une tradition chère aux officiers britanniques, lave des aquarelles topographiques pendant ses heures libres, mais nous n'en savons rien. Sauf quelques artistes étrangers de passage à Québec - comme John Ramage et Richard Dillon - , François Baillairgé est donc, pendant quelques années, le seul artisan québécois à cultiver la peinture.

Art étrange d'un amateur

Dissipons ici toute illusion. Dans cet art difficile de la peinture, qui ne s'improvise point et exige un abandon total, François Baillairgé est et reste un amateur. Sans doute, ses trois années d'étude à l'Académie royale l'ont-elles mis en possession d'un certain nombre de secrets de métier indispensable à tout rapin et lui ont-elles permis de se faire une idée plus ou moins personnelle de la peinture, tout au moins de la peinture d'église. Mais soit que ses travaux de sculpture absorbent presque tout son temps, soit qu'il manque d'aptitudes véritables ou de science, il s'en tiendra toute sa vie à la même formule étroite et à l'espèce de coloris âpre et vineux, pas toujours déplaisant d'ailleurs, qu'on remarque dans ses premières œuvres.

À moins de supposer que ce coloriage représente à ses yeux un genre inédit de peinture à quoi il donne ses préférences; ou encore, que la rareté des couleurs et du matériel pictural lui ait imposé ce genre de peinture. Car je constate qu'il commence sa carrière en pleine guerre de l'Indépendance américaine, en un temps où l'importation des produits européens est suspendue indéfiniment; et comme les autres peintres américains, il est obligé de faire des expériences laborieuses et pas toujours concluantes sur des matières premières du pays, que personne jusque-là n'a pu étudier. Au reste, c'est bien ce que laisse entendre son biographe dans les lignes suivantes : [Note 1. Cf. BAILLAIRGÉ (G.-F) Notices biographiques de la famille Baillairgé, Joliette, 1891, p.44.]

À la réflexion, il y a du vrai dans cette manière d'envisager l'art de notre peintre. C'est, si je puis dire, un art de temps de guerre ou, mieux, de temps de crise. Avec un matériel dont il connait peu la nature, les possibilités picturales et les chances de durée, l'artiste fait de son mieux et en arrive, à force d'essais où il y a bien des échecs, à une formule quasi nouvelle, qu'il exploite dans ses grandes peintures religieuses.

Voici les caractères de cette peinture étrange. Avant toute identification de scènes et de personnages, on est frappé par deux tons principaux qui, en s'étalant par méplats, créent l'atmosphère de composition de l'artiste: un jaune de Naples, à la fois sale et brillant, souvent aigre mais parfois mœlleux, qui répond avec une certaine éloquence à un ocre brun qui module du ton chair colorée jusqu'à une sorte de grenat clair et sourd; autour de ces deux tons, des bleux verts discrets, des verts olive profonds, des mauves brouillés, des vermillons tantôt éclatants, tantôt sages, des verts de gris subtils; et sur ces couleurs dont pas une n'est franche, on dirait qu'une sorte de buée grisâtre s'étend en nappes disjointes, comme une légère chancissure.

La peinture de François Baillairgé, sans doute parce qu'elle a été longtemps peu connue et pour ainsi dire anonyme, n'a inspiré que fort peu de commentaires aux chroniqueurs artistiques. Le plus ancien date de l'année 1808 et porte la signature du colonisateur-peintre allemand Wilhelm Berczy; parlant du juge Pierre-Amable de Bonne, il écrit: [Note 2. C.F.Archives de l'Université de Montréal, Fonds Baby. Lettre de Wilhelm Berczy à sa femme, 3 septembre 1808. - Dans une autre lettre, datée du 21 septembre 1808, Berczy précise du portrait de la mère de Mme de Bonne.] Il ne convient pas d'attacher trop d'importance à ce jugement sommaire de l'illuminé Berczy - au reste, il n'était sensible qu'à sa propre peinture. Peut-être veut-il dire que la touche de François Baillairgé n'est pas aussi lisse, aussi proprette que la sienne - en quoi, pour son malheur il a entièrement raison; mais il est probable qu'il déteste la peinture paysanne de son rival, parce qu'elle s'écarte considérablement de tout ce qu'il a pu voir dans sa Saxe natale et qu'elle manque des finesses frivoles du siècle...

Les autres commentaires que je pourrais citer ici ne nous apprendraient rien d'appréciable sur l'art de notre peintre. Laissons-les de côté et voyons d'abord ce que Baillargé a fait comme peintre d'église, ensuite comme peintre de portraits.

La peinture d'église

Le plus ancien tableau de notre peintre est probablement une Sainte Anne qu'il peint en 1787 pour la chapelle de la confrérie du même nom, à la cathédrale de Québec [Note 3. Cf. CHARLAND (Paul.V) les Ruines de Notre-Dame, dans le Terroir , nov. 1924, p. 157.]; cette Sainte-Anne a été remplacée en 1826 par les Miracles de Sainte-Anne d'Antoine Plamondon.[Note 4. La peinture de Plamondon a péri dans le sinistre de 1922; on en peut voir une fort belle réplique dans l'église du Cap-Santé.]

Viennent ensuite,dans l'ordre chronologique, les tableaux des douze Apôtres qui ornent la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Québec. Le docteur Dénéchaud les a commandés à l'artiste et les a donnés à l'institution dont il était le médecin. N'insistons pas sur ces peintures d'une composition vide et d'un coloris assez terne; elles ont d'ailleurs été retouchées à plusieurs reprises.

De l'année 1795 datent deux vastes peintures conservées en l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies, le Sacré-Coeur et la Présentation au temple. La première est de la mauvaise imagerie; mais l'autre mérite qu'on s'y arrête. La scène se passe dans le temple, sur un portique de style Louis XIV; le vieillard Siméon est à gauche, coiffé,tout comme un pape d'une haute tiare toute ciselée; il porte une chasuble richement brodée et une aube verdâtre dont la partie inférieure, s'ouvrant sur des glands rouges, est en dentelle; tourné vers la droite, il accueille d'un air altier la sainte Famille. Au centre de la composition, au même niveau que le vieillard Siméon, on voit sa femme portant un bonnet verdâtre et une robe qui rappelle l'enduit de ciment. Toute la partie basse à droite est occupée par la sainte Famille. Au centre de la toile, l'enfant Jésus, timide, même apeuré, lève la tête et les bras; il est vêtu d'une robe jaune passé. La Vierge porte une robe d'un vermillon fané à reflets verts et un voile vert sur la tête. Tout à fait à droite, saint Joseph apparait vêtu en pèlerin. Cette peinture est remarquablement mal composée: toute la scène est tirée vers le bas à droite. Mais elle est charmante par sa naïveté, par l'expression sereine des personnages, par l'exécution minutieuse et l'abondance des détails.

De l'année suivante (1796) date une peinture fort abimée, Saint Ambroise refusant à Théodore l'entrée de l'église; elle a appartenu au chanoine Dusablon qui l'a donnée au séminaire de Trois-Rivières; elle a les mêmes qualités et les mêmes défauts que la précédente.

À Saint-François (îles [sic] d'Orléans) il ne reste plus qu'une peinture de François Baillargé, Saint François de Sales; [Note 5. Il y en avait trois: Saint-François de Sales, l'Éducation de la Vierge et l'Immaculée Conception; les deux derniers acquis en 1807 de la fabrique de la Sainte-Famille, n'existent plus; ce sont eux que visent Wilhelm Berczy dans un mémoire publié dans le Canada français, décembre 1938, p.391; "les tableaux (de l'église Saint-François) étoient [sic] ce qu'il y avait de moins mauvais; ils n'étaient pourtant, un seul excepté que de misérables barbouillages.] elle est signée et datée de 1798. L'évêque, agenouillé et revêtu de ses ornements épiscopaux, ressemble assez peu aux portraits qu'on connaît de lui; il porte un long surplis, lestement peint, et une étole brodée d'or. Devant lui, un prie-Dieu recouvert d'un tapis vermillon. Au fond à droite, des draperies retenues par des cordons laissent voir un édifice à fronton, sans pilastre, surmonté d'un clocheton désaxé c'est probablement l'ancien palais épiscopal de Genève. [Note 6. Et non comme on l'a prétendu la Prison de Québec; on a vu précédemment que François Baillairgé n'en a dressé les plans qu'en 1808.] Au premier plan, des fleurs jonchent le parquet. En dépit de son défaut de composition, c'est de beaucoup la meilleure peinture de François Baillairgé. Le premier plan, où s'étalent des rouges somptueux, et des bleus verts magnifiques, attire l'attention sans la disperser; les mains de l'évêque sont un beau morceau de peinture.

La même année (1798), il peint pour l'église de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud un Repentir de Saint-Pierre qui manque d'intérêt à cause du vice que j'ai déjà plusieurs fois signalé, le vide de la composition: un seul personnage et un coq pour meubler une toile de neuf pieds de hauteur par six de largeur, c'est vraiment trop peu. On retrouve ici les tons chers à notre peintre; mais le jaune de Naples couvre une surface trop large; l'ocre brun est trop sombre; et les bleus verts ne chantonnent qu'en sourdine. Si la peinture ne résiste pas à chacun de ses éléments, elle ne manque pourtant pas de qualités décoratives; dans son cadre sculpté de bouquets de roses dorées, [Note 7. Ce cadre sculpté est également l'œuvre de François Baillairgé dont il porte les initiales.] elle met en valeur l'architecture blanc et or du rétable et le tabernacle de Jean Valin.

Vide de composition attribuable à l'enseignement de l'époque 1780

Passons rapidement sur deux médiocres copies - l'Éducation de la Vierge et l'Immaculée Conception - qu'il peint en 1800 pour l'église de Saint-Pierre (île d0rléans), et arrêtons-nous un peu sur les sept [Note 8. Voir la note 5.] tableaux que l'abbé Jean-Baptiste Gatien lui commande en 1802, pour son église de la Sainte-Famille. Ils représentent la Prédication de saint François-Xavier, le Miracle de saint-Pierre, le Christ en croix, la Résurrection du Christ [Note 9. Dans une collection particulière de Québec,il existe une esquisse de cette Résurrection; bien qu'elle porte la signature de Thomas Baillairgé, elle est bien de la main de François, Au revers, une inscription manuscrite contient des renseignements précis sur les procédés du peintre; voici cette inscription :" J'ai exécuté Ce Tableau pour le Cœur de l'église de la Sainte-Famille en l'île d'Orléans, en Septembre et Octobre 1804. L'amorce a été fait de laque et de blanc rompue de jonc, et au dessus, j'ai ajouté du bleu et dimin (...) Laue; puis de jonc, et augmenté de blanc. La gloire de blanc, de jonc et de vermillon, puis diminué de rouge, se terminant par un peu de bleu, un gris sanguin (sic) retouché ça et là et jaunâtre. Les bordures des nuées de blanc et de jaune seulement, puis avec un peu de bleu et de l... et ainsi continuant à les ombrer et ajoutant du jaune et du rouge plus brun et les terminant de tond gris bleuâtre ou jaunâtre vers les bords extérieurs ou inférieurs. Ce qui a produit des nuances très douces et très légères."] et Sainte Blandine au Colisée. Dans chacun de ces tableaux, je constate le même vide de la composition. Comment se fait-il que François Baillairgé , qui ordonne avec tant de plénitude et d'aisance un groupe de statues, un bas-relief, un baldaquin d'église ou un retable, voire une façade d'édifice, soit tellement embarrassé devant une toile, des couleurs et des personnages à dessiner? Je vois bien qu'il choisit habituellement des toiles trop grandes pour les sujets qu'il a à traiter. Mais pourquoi n'arrive-t-il pas à grouper ses personnages autour de l'axe de la composition? Pourquoi faut-il que l'ensemble manque à ce point d'équilibre que les personnages paraissent basculer vers les bords du tableau? Pourquoi ces pleins massifs et encombrés et ces vides béants?... Encore une fois il est impossible de prétendre que François Baillargé ignore la composition. L'artisan qui a ordonné, avec tant de goût et un instinct quasi infaillible, tant de bas-reliefs admirables, connaît assurément la composition dans ses moindres détails.

J'avoue que le problème paraîtrait insoluble si je ne réfléchissais sur l'enseignement officiel de l'époque 1780. À l'Académie royale de sculpture, la composition proprement dite est en honneur et reste encore, de longues années, la préoccupation primordiale des professeurs et des élèves; on peut leur faire grief de la froideur désespérante de la plupart de leurs œuvres, mais non point de leur composition. À l'Académie de peinture, c'est le contraire; le souci de la composition cède le pas au morceau de bravoure, à la poursuite puérile du clair-obscur, à la sentimentalité du sujet, aux pures recherches de métier. En écrivant ces lignes je songe aux grandes toiles bien peintes, mais médiocrement meublées de Jean-François Lagrenée, le propre maître de François Baillairgé; je songe précisément à la Vision de Saint-Antoine de l'église de la Baie-du-Febvre et à trois ou quatre autres tableaux de Lagrenée qui nous viennent de la collection Desjardins; je songe encore aux graves défauts de composition de certaines œuvres du grand maître de l'époque, Louis-Jacques David - par exemple, l'Enlèvement des Sabines, Léonidas aux Thermopyles, la Distribution des Aigles... En somme, tout se passe comme si François Baillairgé, pendant son stage à l'Académie de peinture, avait désappris la composition...

Parmi ses dernières peintures religieuses, il convient de signaler une Assomption de la Vierge et une Education de Marie placées dans les chapelles latérales de l'église de Saint-Laurent (île d'Orléans). La première est une copie, ou plutôt une transposition assez plaisante d'un tableau fort admiré des Québécois dans les premières années du XIXe siècle. [Note 10. Il s'agit ici d'une Assomption que le gouverneur de Gaspé, François Lemaistre, a donné à la cathédrale de Québec en 1797. Elle a péri dans le sinistre de 1922. On l'a attribué à Charles Lebrun. En réalité, elle valait mieux que cette attribution fantaisiste...] La seconde est également une transposition, faite d'après une gravure, de la composition bien connue de Rubens. L'une et l'autre ont été peintes en 1804.

Le peintre de portraits

L'œuvre de portraitiste de François Baillairgé se présente tout différemment. Chose bizarre, elle ne possède ni les mêmes qualités ni les mêmes défauts.

C'est une peinture terreuse, presque monochrome, dont les ocres sont les éléments de base; peinture presque sans modelé, simplement étalée à la brosse, sans aucune recherche d'éclat; peinture de sculpteur, qui ne vaut que par les plans; peinture de bourgeois moyen qui s'adapte parfaitement au caractère des personnages qu'elle représente. Elle est aujourd'hui en fort mauvais état. Ces portraits, suspendus pendant longtemps dans des salles enfumées ou au-dessus d'âtres fumants, vernis à plusieurs reprises et sans discernement, sont extrêmement sombres et gravement craquelés; quelques uns sont destinés à périr à brève échéance, tant ils sont abîmés par la chaleur et l'humidité; trois ou quatre ont disparu ces dernières années, que nous ne connaissons plus que par la photographie.

Tout leur intérêt artistique réside dans une sorte de réalisme paysan, naïvement sincère, plein de familiarité et de bonhomie; réalisme d'artisan jovial et sans façon, tout d'une pièce, mais avec des finesses à peine murmurées, des sourires narquois, des sous-entendus spirituels, de bonnes grosses histoires débitées à demi-mots, un sentiment humain d'une chaleureuse cordialité; réalisme de la vision et réalisme du pinceau, avec juste ce qu'il faut d'artificielle tenue pour ne pas tomber dans le vulgaire, avec juste ce qu'il faut de vivacité, de naturalisme et de couleur locale pour se distinguer d'une certaine peinture fade et ennuyeuse.

Le plus intéressant de ces portraits est assurément celui de François Ranvoyzé; [Note 11. François Ranvoyzé est né à Québec en 1739; il y est mort en octobre 1819.] il a été peint vers 1790. Le grand orfèvre y paraît affable accueillant, de belle humeur; même au repos, ses traits restent souriants; son expression est celle d'un homme qui manie finement et goûte la plaisanterie; de sa physionomie délurée se dégage une indolence consciente enveloppée de sourire; le fond de son caractère, c'est le goût du fignolage, la fantaisie de l'imagination, le caprice. L'étude de l'œuvre de Ranvoyzé, surtout de son style décoratif, confirme les traits de caractère de ce portrait; et l'on reste étonné que le peintre ait pu, d'une main lourde et avec de médiocres couleurs, rendre d'une manière si juste et si subtile la physionomie morale d'un homme au quant-à-soi habituellement réservé.

Le portrait de Madame François Ranvoyzé, née Vénérende Pellerin, prêterait sans doute à des commentaires analogues si l'on connaissait mieux la vie du personage. En 1772, elle unit sa destinée à celle du jeune orfèvre; elle mène désormais l'existence obscure mais heureuse malgré tout de ces bourgeoises de la fin du XVIIIe siècle qui, dans les portraits d'elles qu'on a su conserver, esquissent gentiment un léger sourire. Madame Ranvoyzé, elle, ne sourit pas ou si peu; elle est attentive et curieuse; elle n'appréhende elle ne sait quoi d'insolite et de rare. La peinture n'est guère séduisante; ce qui l'est un peu, c'est l'expresion énigmatique de ce visage tendu par la curiosité et un soupçon de crainte.

Tout autre est le portrait du Frère Louis Bonami, conservé à la procure du Séminaire de Nicolet [Note 12. Après l'incendie de leur couvent en 1796, les Récollets se sont dispersés. Le Frère Louis exerce quelques années la fonction de procureur au collège de Nicolet; en partant, il y laisse son portrait.]; il date des années 1790-1795, le bon Récollet qui sera le dernier survivant de sa communauté et mourra en 1848 à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, a un peu moins de trente ans quand il pose devant son peintre. C'est un solide gaillard au teint coloré, à la mine réjouie, au sourire facile; nulle complication dans l'expression du personnage ni dans la technique du peintre; tout est simple, composition, dessin et couleur.

Au reste, ce sont les mêmes qualités qu'on retrouve dans quelques autres portraits que François Baillairgé a peints à la même époque. Par exemple, le portrait du Docteur Jacques Dénéchaud, peint en 1790 et conservé à l'Hôtel-Dieu de Québec; le portrait du Docteur Pierre de Salles Laterrière, fort abimé par un restaurateur maladroit; les portraits de certains membres de la famille Baillargé - Jean, le premier du nom, et sa femme, madame François Baillairgé le sculpteur Pierre-Florent Baillairgé...

Seul le portrait du Notaire René Boileau [Note 13. Cf. DROLET. Zouariana, Montréal 1898. - Dans les mémoires de René Boileau, publiées à la fin de cet ouvrage, on lit à la date du 14 janvier 1793: " Monsieur Baillargé, artiste-peintre a commencé mon portrait en miniature."] fait exception dans l'œuvre de François Baillairgé. Peint à l'aquarelle, il est façonné de touches distinctes, très légères, appliquées avec une grande souplesse manuelle; on dirait que l'artiste a voulu imiter de près les miniatures françaises de l'époque 1775; la réussite est parfaite.

Enfin, Maximilien Bibaud [Note 14. Cf. BIBAUD Mémorial des honneurs étrangers confiés à des Canadiens, Montréal 1885, p.53.] nous apprend , en une sèche mention que François Baillairgé a peint une Mort de Montgommery qui a été gravée par des artistes américains. J'ignore où se trouve la peinture originale et j'avoue que je n'ai jamais vu d'épreuves des gravures qui en ont été faites. Si l'affirmation de Bibaud est exacte, - et je n'ai pas de raison d'en douter - la composition de François Baillairgé doit être, non une reconstitution purement historique, mais une œuvre en quelque sorte authentique; car l'artiste, âgé de près de dix-sept ans lors du siège de Québec par les Bostonnais, a certainement eu connaissance du pitoyable exploit du 31 décembre 1775.

Bas de vignettes:

FIG. 1. NICOLET, Séminaire, Portrait du Frère Louis Bonami, récollet, par François BAILLAIRGÉ vers 1795. IOA PHOTO: Service Ciné-photographie

FIG. 2. QUÉBEC. Hôtel-Dieu. Portrait du Docteur Jacques Dénéchaud, par François BAILLAIRGÉ vers 1790. IOA PHOTO: Service Ciné-photographie

FIG. 3. QUÉBEC. Collection particulière, Portrait de l'orfèvre François Ranvoyzé, par François BAILLAIRGÉ, vers 1790. Cl. Jean-Fr. Rousseau. PHOTO: Service Ciné-photographie

FIG. 4. QUÉBEC. Collection Particulière, Portrait de madame François Ranvoyzé, née Vénérende Pellerin, par François BAILLAIRGÉ Cl. Jean-Fr. Rousseau. PHOTO: Service Ciné-photographie

FIG. 5. CHAMBLY. Collection particulière. Portrait de René Boileau, miniature par François BAILLAIRGÉ, 1793. IOA. PHOTO: Service Ciné-photographie

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)