
Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Historiographie 1948.11
Bibliographie de Jacques Robert, n° :277
La Revue du notariat, vol. 51, n° 4, novembre 1948, p. 113-118; vol. 51, n° 5, décembre 1948, p. 183-189.
Réflexions sur des écritures
Certes, personne ne peut prétendre que l'ère du papier soit révolue. Le papier, ce matériau inconsistant et fragile, jamais on ne l'a tant employé, ni à des usages aussi multiples et aussi différents; jamais il n'a possédé autant d'importance sociale, autant d'importance purement actuelle; jamais il n'a servi de support à des idées aussi contradictoires, à des conceptions humaines aussi extravagantes.
Il exalte l'homme, l'énerve et le déprime; il le façonne au gré des mille signes conventionnels et des images qu'il porte; il l'enseigne et le divertit; il occupe dans son existence une place de plus en plus considérable; il apparaît à chaque acte important de sa vie, son arrivée en ce monde, son mariage, sa rentrée dans le néant; bref, il joue dans l'existence humaine d'aujourd'hui un rôle presque aussi décisif que l'électricité - cet innervement du monde, selon le mot de Valéry.
Comme il faut s'y attendre, son usage est déconcertant. Nul ne sait d'avance l'effet que produiront sur les hommes les signes qu'on trace ou qu'on imprime sur sa surface tour à tour lisse et rugueuse. Parfois les mots qu'il porte explosent tout de suite et pressent la courbe du destin; d'autres fois mais rarement, les mots gardent longtemps leur pouvoir mystérieux et n'opèrent qu'à distance, au bout d'une période de mûrissement dont nul ne peut prévoir la durée. Souvent il déroute la psychologie humaine; par exemple: judicieusement employé comme aide-mémoire, il contribue dans une large mesure à la fulgurante campagne de France, en mai-juin 1940; réduit à une rigoureuse armature bureaucratique et policière, il précipite les Allemands dans la défaite pendant les derniers mois de l'année 1944. Sournoise revanche des dossiers de la Gestapo...
Mais si le papier connaît aujourd'hui une ère de pleine floraison, il y a longtemps qu'il a vécu son âge d'or. Connu dès le Xe siècle, il est d'abord un simple substitut du parchemin; peu à peu il pénètre dans l'administration publique, dans les chancelleries et dans les monastères; puis il s'impose, tout comme l'écritoire d'ailleurs, aux écrivains, les chroniqueurs et les poètes; enfin il connaît un supplément de faveur après l'invention de l'imprimerie. Sous les Valois, précisément sous François Ier et Henri II, il entre pour ainsi dire dans les murs européennes, tout au moins dans les habitudes françaises, avec deux mesures d'administration publique: l'état civil obligatoire et la règlementation professionnelle des garde-notes. De même coup sont créées les sources principales de l'histoire; d'une part, les dates essentielles de toute existence humaine; d'autre part, les textes mêmes qui concernent l'activité de tout être normal - contrat de mariage, testament, vente, bail, concession de terrain, marché de construction, inventaire après décès, acte de foi et d'hommage, prise de possession d'une charge
En quelques années, ces écritures publiques se généralisent, tout au moins dans le pays de France; elles favorisent l'instruction; même elles contribuent à l'éclosion d'autres écritures aussi précieuses. Je veux parler des livres de comptes et des livres de raison , qui sont comme de la vie quotidienne conservant toute sa chaleur dans la calligraphie d'autrefois et le sens mystérieux des vieux mots. Le chef-d'uvre de ces paperasses jaunies est assurément les Comptes des Bastimens du Roy , qui sont restés inconnus jusqu'au milieu du XIXe siècle et qui, découverts et explorés par le marquis de Laborde et, à sa suite, par une équipe de chercheurs entraînés, ont fourni à l'historien une masse considérable de faits historiques tant sur les palais des rois de France que sur leurs pérégrinations en province et les péripéties de leur existence seigneuriale; et les érudits savent que tout ce que l'histoire du XVIe siècle doit à ces manuscrits bien tenus, aussi bien au point de vue linguistique, statistique, commercial et industriel qu'au point de vue de la vie artistique de la nation. Sans les Comptes des Bastimens du Roy , nous ne saurions presque rien de Jean Goujon, de Germain Pilon et des Clouet; et nous n'aurions que des documents imparfaits sur les guerres de religion.
Sous Louis XIV, les archives publiques prennent encore plus d'importance. L'état civil est organisé sur tout le territoire; la fonction de notaire, de précaire qu'elle était au siècle précédent, devient l'une des fonctions publiques les plus solides de la royauté; les livres de comptes et de raison se multiplient; le système postal commence à prendre forme; la presse, apparue en 1631 avec la Gazette de France de Théophraste Renaudot, ne cesse de progresser après la Fronde; les journaux intimes sont de plus en plus nombreux; les mémoires redeviennent à la mode C'est l'âge d'or du papier écrit et imprimé.
Toute cette paperasse est habituellement bien faite, tenue avec beaucoup de soin et de propreté. Le scribe couche sa prose sur un beau papier vergé, jaunâtre et souple, avec une plume d'oie soigneusement taillée; il écrit souvent au son, car il existe alors peu d'ouvrages qui remplissent le rôle de nos dictionnaires modernes; mais il écrit une langue bien articulée, une langue réaliste dont la syntaxe est juste et l'expression nuancée; et quand il utilise un formulaire, les phrases ont cette construction élégante et souple, ce balancement aisé et ce pittoresque dans l'expression qui leur viennent d'un usage immémorial et de l'apport des garde-notes les mieux doués.
Or c'est en plein âge d'or des écritures publiques et privées que s'édifie la Nouvelle-France au milieu du XVIIe siècle. Les Coutumes de Paris et de Rouen introduisent chez elle les écritures habituelles de la mère-patrie. L'état civil est de règle dès la fondation de Notre-Dame de Québec; dès 1640, des notaires tiennent minutes et répertoires dans la pièce la moins minable de leurs pauvres habitations; chaque printemps, les vaisseaux du roi apportent au gouverneur et aux fonctionnaires les instructions du gouvernement de Versailles, bien calligraphiées sur des feuilles de grand format; et après la fondation du Conseil souverain en 1663 et de la Prévôté, la Nouvelle-France n'a plus rien à envier au Vieux Monde sous le rapport des écritures: actes de l'état civil, jugements et délibérations du Conseil souverain, archives de la Prévôté et archives notariales, comptes paroissiaux et conventuels, livres de raison et de famille, archives administratives, lettres spirituelles et correspondances, tous ces papiers aujourd'hui jaunis servent alors à établir ou à conserver des droits personnels ou collectifs; à ces monceaux de pièces d'archives, il ne manque même pas les journaux intimes, puisque les Jésuites écrivent leur Journal et que les missionnaires, dans leurs huttes noires et enfumées, couchent sur le papier les hauts faits de leur ministère chez les Peaux-Rouges - et ce sont les Relations .
Tous ces papiers, et aussi une certaine gloriole avivée par le romantisme, ont suscité chez nous bien des vocations. La matière historique, on l'avait pour ainsi dire sous la main; on n'avait qu'à bouger le bras vers quelconque des dépôts d'archives et il en sortait de quoi faire un livre d'honnête épaisseur. Il n'est donc pas étonnant que notre littérature soit faite aux deux tiers de livres d'histoire et que dans tout écrivain de la Nouvelle-France un historien soit presque toujours présent, prêt à intervenir en faveur du passé.
Mais le papier noirci de nos dépôts d'archives n'a pas la même nature ni la même importance historique. Il y a des écritures de caractère absolu ou plutôt catégorique, qui laissent peu de place à la discussion; tels les actes de l'état civil, les jugements, les tutelles, curatelles et inventaires après décès Il y a des documents naïfs qu'il faut savoir interpréter, sinon l'on risque de glisser dans l'erreur; tels les rapports administratifs, les correspondances, les journaux intimes et autres écritures personnelles, pièces qui rendent habituellement un seul son de cloche. Il y a enfin des documents qui, valables par eux-mêmes, n'acquièrent pleinement leur signification que si on les rapproche de certains autres documents qui en sont pour ainsi dire les complémentaires; tels certains contrats notariés (comme les ventes de biens-fonds avant la mise en vigueur du cadastre), les procès-verbaux d'arpentage, les concessions des fiefs, les marchés de maçonnerie et de charpenterie, les brevets d'apprentissage
Examinons un moment les écritures de caractère catégorique. Quelques-unes d'entre elles sont fort à la mode depuis la publication du Dictionnaire généalogique de monseigneur Tanguay et des Jugements et délibérations du Conseil souverain - pour ne signaler que ces deux ouvrages. Les études des biographes et des généalogistes en ont acquis une précision qui a longtemps fait défaut à nos historiens, et il faut s'en louer. Mais cette catégorie de documents comporte de copieuses séries de pièces qu'ignorent un grand nombre de nos chercheurs. Je veux parler des jugements des Plaidoyers communs et de la Prévôté, des tutelles et des curatelles, surtout des inventaires généraux et des inventaires après décès.
Les jugements des cours inférieures, les tutelles et les curatelles ne possèdent guère qu'un intérêt épisodique - encore qu'on y trouve parfois des détails qui éclairent subitement des faits restés fort confus jusque-là. Mais les inventaires après décès - et ils sont fort nombreux en raison de la communauté de biens qui était presque de rigueur autrefois entre époux - sont une source précieuse et abondante de renseignements, pour qui veut étudier à fond la civilisation de la Nouvelle-France, l'état de fortune de ses habitants et les indices matériels de leur bien-être ou de leur pauvreté; bien plus, ils contiennent, tout comme les livres de comptes des fabriques et les livres de raison, tant de mentions sur l'économie domestique à travers plus de deux siècles, sur la grande industrie de la traite des fourrures avec les Indiens, même sur la linguistique et la phonétique d'autrefois, qu'ils en deviennent comme l'une des bases essentielles de toute étude historique, objective et concrète.
Les plus anciens de ces inventaires remontent au milieu du XVIIe siècle. Sauf de rares exceptions, ils témoignent de l'extrême pauvreté de nos ancêtre [sic] à l'âge héroïque de la Nouvelle-France. Mais à mesure que le pays se peuple par l'arrivée des colons, que les négociants arrondissent leur patrimoine dans la traite et la navigation lointaine, que les artisans s'élèvent par leur labeur à la condition de bourgeois et que les coureurs de bois, infatigables et rusés, reviennent des pays d'en haut avec d'abondantes cargaisons de peaux de tout poil, à mesure que le paysan, travailleur et peu chargé d'impots [sic], engrange ses grains et vend ses produits à la ville, la prospérité apparaît dans la colonie, timidement d'abord sous la seconde administration de Frontenac, puis franchement sous Beauharnois, entre 1730 et 1740. La prospérité publique, c'est bien ce qu'indiquent les inventaires après décès de cette époque pacifique - à condition, bien entendu, d'en consulter un grand nombre.
L'Inventaire des uvres d'art de la province possède plusieurs centaines de ces inventaires. Ils s'échelonnent sur un laps de plus d'un siècle et demi, soit de 1660 à 1820; ils contiennent des détails importants et précis sur l'existence intime de nos ancêtres sur leurs affaires, sur leurs créances et leurs dettes, sur l'état de leurs meubles et de leurs uvres d'art, sur leurs propriétés immobilières, parfois sur leurs querelles familliales et leurs difficultés domestiques; tous sont dressés avec beaucoup de soin et de conscience par des notaires qui connaissent bien la Coutume et qui ont l'expérience de la vie; au reste, ils sont assistés dans leur tâche par des estimateurs de profession.
Nous verrons, dans une prochaine étude, les services que les inventaires peuvent rendre à l'histoire.
II
Que la Nouvelle-France ait été fondée à l', c'est la constatation que fait tout chercheur sérieux qui désire puiser aux sources même de l'histoire, c'est-à-dire aux papiers des acteurs de cette belle aventure.
Ceux-ci ont de qui tenir. Car le fondateur de Québec est un écrivain. Il n'est pas d'explorations qu'entreprenne Samuel Champlain sans qu'il apporte dans ses bagages son écritoire et son cahier de notes; et il se garde d'oublier sa boîte d'aquarelle, son bâton d'encre de Chine et ses pinceaux, car il est dessinateur habile tout autant qu'écrivain curieux et précis. Chacun peut s'en rendre compte en parcourant, à la bibliothèque John-Carter-Brown à Providence, le manuscrit du voyage de Champlain en Floride et à Mexico - , comme il l'appelle; et à la suite du texte, soixante-deux dessins rehaussés d'aquarelle témoignent de l'esprit d'observation et de la facilité manuelle du grand explorateur.
Pendant la première moitié du XVIIe siècle, les chroniqueurs ne manquent pas. Sagard est un notateur consciencieux et plaisant; Ducreux prend probablement ses notes en français, mais c'est en latin solennel qu'il écrit le texte de son Historiæ canadensis seu Novæ Franciæ libri decem ; Le Caron et Lejeune sont des épistoliers féconds; Charles Garnier nous renseigne abondamment sur la vie apostolique de l'époque; et souvent, dans les huttes incommodes et enfumées dont parle Brébeuf, à la lueur vacillante d'un flambeau de suif, une main de missionnaire, pas toujours malhabile, trace des bribes de la flore et de la faune du pays et fait connaître au loin les petits événements qui se déroulent dans la brousse silencieuse du pays des Hurons.
Dès l'année 1621, l'état civil de Notre-Dame s'ouvre sur le baptême d'un fils d'Abraham Martin. En 1632, avant même le retour de Champlain, un desservant de Notre-Dame aiguise sa plume d'oie et trace ces mots sur le premier feuillet d'un registre: En 1636, le 16 juillet, l'entrepreneur en maçonnerie Guyon, notaire improvisé, reçoit le premier contrat de mariage de nos archives judiciaires - de sorte que Maître Guyon infirme la célèbre boutade du Sganarelle de Molière:
Peu d'années après l'établissement des Trois-Rivières et de Montréal, ces deux bourgades possèdent leur état civil et leurs notaires d'occasion. Et à mesure que s'effectuent les concessions de fiefs, à un rythme d'abord lent, puis à une cadence qu'accélère l'initiative intelligente de Jean Talon, des paroisses surgissent çà et là - Sainte-Foy, Beauport, Sainte-Anne, l'Ange-Gardien, la Pointe-Lévy, la Baie-Saint-Paul, la Pointe-aux-Trembles, Varennes, Boucherville, Laprairie -, dont les curés et les marguilliers du banc organisent l'état civil et les redditions annuelles du marguillier en charge.
Ces écritures sont des sources précieuses d'information pour quiconque veut comprendre quelque chose dans la force et les faiblesses de notre système paroissial, dans l'organisation de l'artisanat d'autrefois, dans l'économie domestique de nos besogneux ancêtres, même dans les particularités de leur langage et de leur vocabulaire. Car on trouve de tout dans les livres de comptes paroissiaux: de longues délibérations écrites en un style de paraphrase vraiment savoureux; des ordonnances circonstanciées qui disent bien ce qu'elles veulent dire; le prix des denrées, du bois et de la pierre à diverses époques et, par ricochet, les gages des artisans et des ouvriers; on y trouve parfois des actes sous seing privé et des notes relatives à des événements locaux qui ne figurent nulle part ailleurs.
Voici un exemple typique de ces épisodes historiques de rien du tout, qui sont susceptibles de rectifier parfois l'idée qu'on se fait d'un événement qu'on croit bien connaître. On sait qu'après la chute de Québec en 1759, la flotte anglaise a remonté lentement le fleuve, probablement dans l'espoir de couper la retraite à l'armée française; des chroniqueurs affirment que les canonniers britanniques se sont amusés à tirer du canon sur les églises pas trop éloignées de la rive. Le fait n'est pas douteux. Dans le premier livre de comptes des Grondines, je lis cette mention: Une livre dix sols, soit trente sous; quelques semaines auparavant, les canonniers tiraient plus juste sur les voûtes des maisons de la Basse Ville! Quoi qu'il en soit, c'est, sauf erreur, la seule mention du genre qu'on trouve dans les comptes des paroisses du Saint-Laurent.
Parfois, les entrées des livres de comptes sont plaisamment ironiques. Témoin ces deux mentions. En 1777, les fabriciens de la Sainte-Famille (île d'Orléans) commandent une balustrade pour leur église; et voici les entrées relatives à cet ouvrage:
Payé pour le plan de la balustrade (illisible)
Payé au mesme pour avoir tourné les balustres (illisible)Payé quatre pots d'eau de vie pour avoir aidé à les tourner (illisible) Quelques années après, en 1807, la foudre tombe sur l'église de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud; et le curé d'écrire candidement au livre de comptes:
Payé pour raccomoder les fracas du tonnerre (illisible).
Les concessions de fiefs et de terres sont des sources d'information encore plus précieuses. Car elles nous livrent le secret, non seulement de l'histoire locale de chaque commune, mais du développement du pays tout entier - tout au moins la partie de la Nouvelle-France qui pouvait normalement se développer avec l'unique système de transport maritime qui existait alors. Ces concessions se trouvent, pour la plupart, dans les greffes des notaires du Régime français; par exemple, les premières concessions des terres de Beauport ont été rédigées vers 1641 par Guillaume Tronquet, ancien secrétaire du gouverneur de Montmagny.
Que de matière historique à extraire des minutiers d'autrefois! A part les concessions de fiefs et de terres, il convient de signaler les contrats de mariage et les testaments; les marchés de construction, dont le grand nombre s'explique par le fait qu'une seule habitation exigeait alors un premier contrat avec le maître-maçon, un autre avec le maître-charpentier, un troisième avec le maître-menuisier et, souvent, un quatrième avec le maître-serrurier; les procès-verbaux d'arpentage et de bornage, qui étaient parfois l'uvre de notaires arpenteurs ou de maçons; les inventaires après-décès et les partages de successions; les tutelles et curatelles; les brevets d'apprentissage, relatifs à tous les corps de métier
Je remarque que ce sont les brevets d'apprentissage et les inventaires après décès qui m'ont permis d'asseoir sur des bases solides l'histoire de nos premiers orfèvres, au début du XVIIIe siècle. Le point de départ de cette histoire est une ordonnance de Raudot, datée du 2 mai 1708; l'intendant autorise l'orfèvre Michel Levasseur, nonobstant l'engagement qu'il a pris avec Pierre Gauvreau de ne point enseigner son art à d'autre apprenti, de prendre Jacques Pagé dit Quercy à son atelier et de lui apprendre l'orfèvrerie. Dans l'inventaire après décès de Pierre Gauvreau, en 1717, je vois un certain François Chambellan qui se porte acquéreur des outils de l'arquebusier-orfèvre défunt; et ce François Chambellan, je le retrouve trois fois dans le minutier de Maître Dubreuil, notaire à Québec; car il passe brevet avec trois apprentis qui feront plus tard leur marque dans l'orfèvrerie canadienne: son beau-frère Claude Monmellian, Michel Cotton, cordonnier qui en a assez de l'alène, et François Le Febvre, bijoutier et jouaillier". Le reste de l'histoire est venu, pour ainsi dire, par surcroît.
De toutes les écritures notariales, ce sont, je crois, les inventaires après décès qui enrichissent le mieux l'arsenal de l'histoire. Ils sont généralement bien faits; descriptifs et circonstanciés à souhait, ils sont peut-être, de toutes les écritures anciennes, les plus révélatrices et les plus indiscrètes; ils nous font connaître, avec une abondance et une précision de détails inouïes, la famille du défunt, son domicile, le nombre de pièces qu'il avait à sa disposition, ses hardes, ses meubles, son argenterie et sa faïencerie, ses uvres d'art et ses tableaux, ses provisions de bouche et de chauffage, ses outils ou les instruments de sa profession, ses propriétés immobilières, ses dettes et ses créances, donc ses créanciers et ses débiteurs, enfin ses papiers personnels, mémoires et lettres En fait de documents historiques, je me demande s'il est possible de trouver beaucoup mieux que les inventaires après décès.
Parmi ceux qui ont été publiés, le plus considérable et aussi le plus digne d'intérêt est assurément celui de Vaudreuil, le premier gouverneur de ce nom. J'indiquerais ensuite l'inventaire de Jean Crespin (1734), marchand et conseiller au Conseil supérieur; puis l'inventaire de l'orfèvre Jacques Pagé (1742), l'un des plus complets du genre, celui de Gaspard Chaussegros de Léry (1756) et celui de l'entrepreneur Dominique Janson dit La Palme, d'une densité remarquable.
L'inventaire après décès de l'orfèvre Paul Lambert dit Saint-Paul, dressé le 28 novembre 1749 et les jours suivants par Maître Dulaurent, notaire à Québec, est l'un des plus importants de l'époque au double point de vue historique et artistique. En ses 71 pages manuscrites, il nous fait pénétrer, dès les premières mentions, dans l'intimité d'un artisan modeste de l'Ancien Régime. Il nous décrit ses meubles et son avoir; il signale l'un après l'autre ses outils d'orfèvre, ce qui est extrêmement précieux au point de vue technique; surtout il nous fait connaître, en un plaisant mélange de citations et de paraphrases, les clients que notre orfèvre avait à satisfaire quand la maladie l'a terrassé au début de septembre 1749. On devine qu'il s'agit là des livres de comptes de l'orfèvre; ces écritures ont disparu, comme la plupart des pièces du même enre [sic]; mais les citations et les paraphrases de Maître Dulaurent en tiennent lieu - et l'on touche ici du doigt l'importance documentaire de nos minutiers qui, en certains cas, se substituent légitimement à des pièces détruites.
Je n'insiste pas sur la valeur historique de cette pièce, puisque je l'ai mise en relief dans mon livre sur Paul Lambert. Et je termine cet essai par l'examen d'un autre inventaire précieux, celui de Philippe Liebert, sculpteur à Montréal.
Ce Bourguignon, né à Nemours vers 1732 et arrivé en Nouvelle-France peu de temps avant 1759, est mort à Montréal le 27 septembre 1804. Quelques jours après, exactement le 10 octobre, Maître Louis Huguet-Latour, petit-fils de l'orfèvre et tout jeune notaire puisque le présent acte porte le numéro 16, procède à l'inventaire des biens de la communauté qui a existé entre le défunt, sculpteur et sa veuve, Marie-Françoise Lenoir; l'un des estimateurs est Louis Champagne, lui-même sculpteur, accordeur d'orgues et organiste à ses heures; l'autre estimateur, François Trinque, m'est inconnu.
Il se trouve au domicile de Liebert les objets qui meublent les intérieurs des bourgeois de l'époque; de la ferblanterie de cuisine, de la faïencerie et de la céramique, un assez grand nombre de vases en cuivre rouge et en étain, des outils de sculpteur et de menuisier, un tour à tourner, des provisions de bouche en quantité Mais il se trouve encore beaucoup de choses qui marquent que le défunt n'est pas un bourgeois comme un autre, mais un bourgeois que les choses de l'art intéressent. Par exemple:
Deux tableaux estimés neuf livres les deux (illisible)Un monument en platre estimé Six livres (illisible) Un piedestal avec un homme à cheval estimés trois livres( illisible)
Quatre tableaux d'arts libéraux estimés Les Quatre (illisible) Un livre d'architecture estimé six livres (illisible). Un livre d'architecture plus grand estimé quarante sols (illisible).
Un livre de dessins estimé deux livres huit sols (illisible).
A cette liste fragmentaire, il faudrait ajouter la mention des croquis du sculpteur, de ses boîtes de peinture à l'huile et d'aquarelle - car Liébert a laissé quelques portraits peints -, de ses instruments à dessin - par exemple . Ne disons rien de la boutique du sculpteur ni du magasin de lingerie de madame Liébert, et sautons au vingt-huitième feuillet où Maître Huguet-Latour inventorie les dettes actives du défunt. La première mention se lit en ces termes:
Ainsi donc, c'est Philippe Liébert qui a assumé l'exécution du décor sculptural de l'église de Châteauguay - soit le tabernacle et le retable du sanctuaire en bois sculpté -, pour la somme de cinq mille livres; et il aurait peut-être fallu attendre de longues années pour apprendre ce fait, puisque le premier livre de comptes de Châteauguay a disparu depuis longtemps et que rien ne nous indiquait que Maître Louis Demers eût passé le contrat intervenu entre les parties.
Je reviendrai peut-être quelque jour sur d'autres faits de ce genre.