Gérard Morisset (1898-1970)

1948e : Récollets

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Récollets 1948

Bibliographie de Jacques Robert, n° 220

Almanach de Saint-François d'Assise, 1948, p. 26-32.

Les Récollets et les arts en Nouvelle-France

On connaît assez bien le rôle qu'ont joué les Récollets dans l'évangélisation des nations indiennes, à l'âge héroïque de la Nouvelle-France, et dans le développement des paroisses canadiennes, tout au long du XVIIIe siècle. Mais le rôle qu'ils ont presque constamment tenu dans les arts, l'influence qu'ils ont exercée sur certaines formes architecturales, la part assez grande qu'ils ont assumée dans la construction et le décor de nos églises, n'ont jamais été l'objet d'une étude d'ensemble. Et pourtant...

Ce qui semble décourager le chercheur, c'est la perte des archives de cet Ordre dans le désastreux incendie du 6 septembre 1796; c'est aussi le peu d'œuvres qui restent d'une contribution autrefois considérable à l'activité artisanale de la nation; c'est enfin la dispersion, dans les archives de nos vieilles paroisses, des éléments d'information les plus abondants et les plus dignes d'intérêt.

Qu'on ne voie donc, dans les pages suivantes, qu'un simple essai, un coup d'œil superficiel mais aussi juste que possible sur un sujet qui a été ratement traité.

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Peu de temps après leur arrivée à Québec en 1615, les Récollets érigent leur couvent de Notre-Dame-des-Anges, que ruineront les frères Kirke en 1629, et ils entreprennent l'évangélisation des Indiens qu'attire la ville naissante. Naturellement, les images gravées deviennent un moyen de persuasion, un précieux auxiliaire de la prédication.

Ils ornent leur chapelle d' [sic] qui, écrit le Frère Sagard, Le petit Louis, un Huron, est fort intrigué par les gravures. Un jour, il entre en coup de vent chez le Père Le Caron, pour lui apprendre la mort de son congénère Oustachécoucou. Il faisait allusion, précise Sagard, à un grand tableau du

Ecartés de la Nouvelle-France en 1632, les Récollets n'y reviennent qu'en 1670. Ils ont à leur tête un homme cultivé et de bon conseil, le Père Germain Allard, futur évêque de Vence; ils comptent dans leurs rangs un peintre-architecte, Claude François dit Frère Luc, et un constructeur plein de ressources, le Frère Anselme Bardou. Quelques semaines après leur arrivée, ils jettent les bases de leur nouveau couvent et de leur chapelle - ces bâtiments sont aujourd'hui enclavés dans les édifices de l'Hôpital-général. La chapelle est particulièrement remarquable. Elle comprend une longue nef sans transept, terminée à l'abisde par un mur plat, décorée à l'intérieur par un ouvrage de sculpture sur bois qui affecte la forme d'un arc de triomphe à l'antique; c'est un souvenir de l'architecture franciscaine espagnole. Ainsi entre dans notre architecture religieuse une variété d'églises que l'un de nos évêques, monseigneur Briand, désigne dédaigneusement sous l'appellation d'églises à la récollette...

En 1693, les Récollets cèdent leur couvent de Notre-Dame-des-Anges à monseigneur de Saint-Vallier, qui y fonde l'Hôpital-général; et le Père Juconde Drué, l'artiste de son Ordre, élève sur la place d'Armes un couvent et une chapelle qu'il a dessinés de sa main; la chapelle, fort vantée par les mémorialistes du XVIIIe siècle et abîmée par le siège de 1759, était un exemple magnifique du style à la récollette. Aux Trois-Rivières et à Montréal, les mêmes religieux érigent leurs chapelles dans le même style. La mode est lancée. Jacques Leblond dit Latour s'y conforme avec beaucoup de talent dans le décor sculpté des églises de l'Ange-Gardien et de Sainte-Anne-de-Beaupré (1695-1705); Noël Levasseur en donne le chef-d'œuvre indiscutable à la chapelle des Ursulines de Québec (1732-1737); l'abbé Dargent en applique les formules avec une fantaisie toute personnelle dans le retable de l'ancienne église de la Pointe-aux-Trembles (près Montréal); et un peu partout dans le pays s'élèvent de petites églises de campagne, construites sur le même plan et décorées du même arc de triomphe qui encadre l'autel de ses colonnes et de ses baies ouvragées.

En dépit de l'ostracisme de monseigneur Briand, le style à la récollette se maintient en vogue jusqu'au milieu du XIXe siècle, même un peu plus tard. Joseph Tureaux en tire parti au sanctuaire de l'île-Perrot; l'abbé Desjardins aîné le met en œuvre avec une certaine simplicité dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Québec; Louis Quévillon à l'église de Verchères en 1818, Louis-Xavier Leprohon à l'église de Saint-Nicolas en 1828, Augustin Leblanc à l'église des Grondines vers 1840, Thomas Baillargé dans les églises de Lotbinière, de Pierrefonds et de Sainte-Luce, même Ferdinand Villeneuve dans l'église de Saint-Elzéar (Beauce) appliquent, chacun avec ses variantes propres et ses préférences, les formules apparemment infécondes mais souples que le Frère Luc a, pour la première fois, imposées à sa propre chapelle de Notre-Dame-des-Anges, en 1671.

C'est d'ailleurs dans le même style que les Récollets missionnaires élèvent les églises des paroisses qu'ils desservent. Le plus actif est le Père Louis Demers, architecte à ses heures. L'évêque de Québec recherche souvent son avis; les curés, ses voisins, ont confiance en son goût; lui-même ne se plaît guère que sur un chantier de construction. Ainsi exerce-t-il une influence directe sur les églises voisines de sa paroisse, Saint-Pierre-les-Becquets.

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Ces églises, il faut les décorer, soit de sculptures, soit de tableaux. Chez les Récollets, les sculpteurs ne sont pas nombreux. A vrai dire, je n'en connais qu'un seul, le Frère Marc Coutant; après la sécularisation de sa communauté en 1796, il va s'établir à Montmagny et se livre à toutes sortes de travaux manuels, notamment à la sculpture sur bois; en 1800, il sculpte son premier morceau d'envergure, l'ancienne chaire de Saint-Pierre-de-la-rivière-du-Sud; deux ans après, il produit la seule œuvre qu'il nous reste de sa main, la chaire de Sainte-Anne-de-la-Pocatière; elle se trouve aujourd'hui dans l'église de Saint-Damase (l'Islet); c'est un ouvrage d'une élégance un peu fragile, conçu dans la pure tradition des Baillargé.

Si le Père Augustin Quintal ne manie pas lui-même la gouge et le pinceau, il a le goût du dessein et le sens de la composition décorative. Déjà en 1724, il a dessiné le plan de la première église d'Yamachihe, que la foudre a détruite en 1780. En 1734, il est curé de la paroisse des Trois-Rivières et rêve d'orner son église d'une chaire et d'un banc d'œuvre d'une majesté monumentale; précisément, il a sous la main, si je puis dire, un sculpteur récemment débarqué au pays, Gilles Bolvin; et de la collaboration du récollet-architecte et de son sculpteur de vingt-trois ans, sortent du bois de pin ces deux meubles admirables de style Régence, qui ont péri dans le sinistre de 1908, mais qui revivent sur de précieuses photographies. Les années suivantes, le Père Quintal et Gilles Bolvin poursuivent leur collaboration; les tabernacles de Lachenaie et de Boucherville témoignent de l'imagination somptueuse du récollet et de la virtuosité de Bolvin.

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C'est dans la peinture que les Récollets s'exercent le plus volontiers. Dans ce domaine, ils disposent d'un modèle qui leur montre la voie. Brillant élève de l'Ecole de Rome, ancien peintre du roi, le Frère Luc est un artiste de carrière. A peine est-il débarqué à Québec en août 1670, il trace les plans de sa chapelle, installe son atelier de peintre près du chantier de son couvent et commence à peindre pour les églises de Québec et des environs.

Pour sa communauté, il compose une Assomption aux tons passés de fresque; pour la cathédrale, il brosse une grande Sainte Famille qui a disparu au cours du siège de 1759; pour l'Hôtel-Dieu, il imagine quelques tableaux d'un caractère vaguement romantique - comme le Christ tombant dans son sang après le supplice de la flagellation; pour les Ursulines, il fignole une tendre Madone raphaélesque, de pieuses allégories et des ex-voto; il portraiture l'évêque, monseigneur de Laval, et son ami, l'intendant Jean Talon; puis il travaille pour les églises de la côte de Beaupré, l'Ange-Gardien, le Château-Richer, Sainte-Anne-de-Beaupré, Saint-Joachim; pour le sanctuaire de la Sainte-Famille (île d'Orléans), il peint une Sainte Famille tout attristée, comme il y en a quelques-unes dans son œuvre. A son retour à Paris en 1672, il ne se désintéresse pas de la Nouvelle-France; il continue de peindre pour nos églises et il expédie en 1675 à l'église des Trois-Rivières un Ex-voto d'une grande somptuosité de couleur et d'un caractère très décoratif.

L'œuvre du Frère Luc à Québec est trop importante par le nombre et la tenue pour ne pas susciter des vocations artistiques. Vers la fin du XVIIe siècle et pendant tout le XVIIIe, le couvent de Québec ne manquera guère de religieux qui cultivent la peinture pendant leurs loisirs. Ce sont eux qui, après 1693, ornent la chapelle de la place d'Armes et commettent de laborieuses copies des meilleurs ouvrages du Frère Luc - comme le tableau des Stigmates, conservé aux Archives de la Province. Parmi ces artistes intermittents, quelques noms se détachent de l'anonymat: le Père Juconde Drué, architecte, dessinateur et expert, dont il ne reste aucune œuvre; le Frère Antoine Martin de Limo, mort jeune, dont on connaît un dessin topographique représentant la rivière Duchesne, à Lotbinière; le Père Augustin Quintal, déjà nommé; le Père François Brekenmacher...

Les deux derniers méritent plus qu'une mention. Après une carrière bien remplie, le Père Quintal se repose enfin dans l'un ou l'autre des trois couvents de sa communauté. Mais il ne reste pas inactif. Songeant à la pauvreté des chapelles des missions lointaines, il lave de grandes aquarelles édifiantes qu'il leur fait parvenir par ses confrères. L'église de Saint-Basile de Madawaska en possède deux qui portent l'inscription suivante: Il existe sans doute d'autres images de ce genre, anonymes et délaissées, qui sont l'œuvre du récollet.

L'existence du Père François Brekenmacher est mal connue; mais quelques-unes de ses œuvres ont échappé aux injures du temps et des hommes. Dès 1732, il s'exerce au dessin documentaire; il écrit au ministre de la Marine, à Versailles: En 1735, le Père François peint un tableau pour l'église de Berthier-en-Bas, comme en fait foi l'entrée suivante des livres de comptes: La même année, son nom paraît a plusieurs reprises dans le premier livre de comptes de Varennes; le Père François peint un tableau de Sainte Anne qui existe encore. En 1742, il brosse une grande composition de Saint François-Xavier pour l'église de Saint François-du-Lac. Après avoir bien examiné la Sainte Anne de Varennes, on se rappelle quelques peintures éparses, qui possèdent les mêmes caractères de dessin et de couleur. Par exemple, une Madone conservée au presbytère de Saint-Bernard (Dorchester); deux peintures, une Immaculée Conception et un Saint Charles Borromée, acquises en 1752 par la fabrique de Saint-Pierre-de-la-rivière-du-Sud; l'Ex-voto de Notre-Dame-de-Liesse, à l'église de la Rivière-Ouelle; le portrait du Père Crespel... On se trouve ainsi en présence d'une série d'ouvrages peints qui ont des traits communs et un coloris presque identique; leur attribution au Père François est vraisemblable.

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Je ne saurais terminer cette légère esquisse sans écrire quelques mots des portraits de récollets qui sont parvenus jusqu'à nous.

Le plus ancien est assurément celui du Frère Luc; je l'ai découvert, et dessiné, sur un Ex-voto conservé en France, dans la petite église de Neuville-les-Loeuilly (Somme); en hommage à Notre-Dame de Foy, le Frère Luc s'est peint lui-même tenant un petit tableau qui représente un enfant tombant du haut d'un pont de bois (allusion à un épisode de la jeunesse du peintre [Note 1. Cf. MORRISSET (Gérard). La Vie et l'œuvre du Frère Luc. Québec, 1944, p. 16 et pl. I.]).

En suivant l'ordre chronologique, il faut franchir toute la première moitié du XVIIIe siècle pour trouver d'autres effigies de récollets. L'une, celle du Père Crespel que j'ai signalée plus haut, est particulièrement intéressante; on y voit un homme corpulent, plein de bienveillance, les traits plaisants et réguliers, les yeux sombres et vifs; le métier même de la peinture est excellent. Le portrait du Père de Berrey sur son lit de mort - il est décédé en 1800 - est un dessin à la plume qui pourrait bien être de la main de François Baillargé; il n'a rien à voir avec le portrait qu'a fabriqué vers 1838 le peintre amateur Vital Durocher, en s'aidant des souvenirs plus ou moins précis des paroissiens de Saint-Eustache...

C'est encore le peintre-sculpteur François Baillargé qui a brossé, vers 1795, les portraits des Frères Alexis et Louis Demers, conservés au Séminaire de Québec; c'est également lui qui a exécuté, une dizaine d'années plus tard, le spirituel et solide portrait du Frère Louis Bonami, conservé à la procure du Séminaire de Nicolet - on sait que le Frère Louis a occupé quelque temps le poste de procureur de la maison.

Le même Frère Louis, surnommé parfois , a maintes fois posé devant les artistes. Vers 1830, Louis Dulongpré le représente affalé dans un fauteuil, la figure inquiète, le corps lourd et engoncé dans une bure raide. Quelques années plus tard, Joseph Légaré, qui s'est lié avec le vieux récollet, le portraiture une première fois assis [Note 2. Cf. Almanach de saint François, 1927, p. 78.] et une seconde fois debout, se baladant dans la campagne, la démarche encore alerte et le teint rosé. Le même artiste est l'auteur du portrait du Frère Marc Coutant, le sculpteur [Note 3. Cf. Ibid., p. 77.].

Quant au portrait du Frère Paul Fournier, l'homme à tout faire du Palais épiscopal de Montréal, c'est le peintre Atkinson qui l'a exécuté vers 1840; il l'a représenté debout, regardant par dessus ses lunettes, des pinces à la main, en train de réparer un chapelet...

Bas de vignettes:

[1] QUEBEC - Ursulines, La sainte famille à la Huronne, peinte en 1671 par Claude Claude [sic] FRANÇOIS dit Frère LUC, récollet. IOA

[2] QUEBEC - Ursulines. Retable à la récollette en bois sculpté, peint et doré. Œuvre de Noël LEVASSEUR, 1732-1727[sic]. IOA

[3] LACHENAIE - Tabernacle du Maître-autel, sculpté de 1737 à 1742 par Gilles BOLVIN d'après les dessins du Père Augustin QUINTAL, récollet. IOA

[4] QUEBEC - Musée de l'Université Laval. Portrait du Frère Louis Bonami, récollet, peint vers 1835 par Joseph LEGARE. IOA

[5] SAINT-DAMASE (L'Islet) - Chaire en bois sculpté et doré, façonnée en 1802 par le Frère Marc COUTANT, récollet, pour l'église de Sainte-de-la-Pocatière[sic]. IOA

 

 

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