Gérard Morisset (1898-1970)

1949.01 : Marionnettes

 Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Marionnettes 1949.01

Bibliographie de Jacques Robert, n° 311

Technique, vol. 24, n° 1, janvier 1949, p. 3-5.

LE PERE MARSEILLE ET SES MARIONNETTES

L'UN de nos conteurs les plus spirituels, Philippe Aubert de Gaspé, a raconté dans ses Mémoires quelques anecdotes piquantes sur le vieil amuseur que fut le père Marseille. C'était un homme à tout faire à la mode d'autrefois, fort habile de ses dix doigts et toujours serviable; c'était aussi un joyeux vivant, galant et courtois. De sa belle voix de basse-taille, il charmait les auditoires les plus difficiles de la capitale; de ses saillies cocasses, il a fait rire, pendant une cinquantaine d'années, toute la jeunesse québécoise. Longtemps l'on s'est souvenu de son masque comique et ridé.

Tout le monde l'appelait le père Marseille, parce qu'il était né dans cette ville à une époque immémoriale; mais personne ne connaissait son nom véritable; et le père Marseille, en dépit d'un état civil probablement parfait, a été inhumé en mil sept cent quatre-vingt-dix-sept sous le sobriquet qu'il a porté tout au long de son existence.

Arrivé à Québec peu d'années avant la guerre de Sept Ans, il bricole à gauche et à droite et exerce les métiers les plus disparates. Ainsi, il peint au naturel le visage et les mains des statues de bois que François-Noël Levasseur sculpte pour orner des églises ou des proues de navires; il sculpte lui-même et orne de couleurs vives les statues d'Indien fumant le calumet , que les marchands de tabac installent en guise de réclames à la devanture de leurs magasins (il en reste quelques-unes au Musée de Québec); il façonne des voiliers en miniature, des crèches de Noël, des oratoires portatifs; il moule en cire des masques mortuaires, que sais-je?...

Entre-temps, il s'intéresse à la fabrication de poupées - ces gentilles poupées du XVIIIe siècle qui possèdent tant d'élégance et de grâce; il y réussit tellement bien qu'il entrevoit la possibilité de monter à Québec un théâtre de marionnettes. Au dire d'Aubert de Gaspé, ce théâtre se trouvait rue d'Aiguillon, à quelques pas en dehors des fortifications. C'était une salle exiguë, contenant à peine une centaine de spectateurs; elle n'était éclairée que par de grosses chandelles de suif; elle était, paraît-il, décorée avec quelque magnificence, dans le goût du style Louis XIV; et à la porte du théâtre, il y avait un grenadier de haute taille, méprisant et moustachu, que le père Marseille avait sculpté dans une bûche de bois de pin et qu'il avait barbouillé de ses couleurs les plus violentes.

Parfois, Marseille et sa femme transportaient leur théâtre et leur personnel sur la place du Marché, face à la Cathédrale, ou encore chez quelque citoyen qui voulait donner le spectacle à sa famille ou à des invités de choix. S'il faut en croire la chronique, le spectacle était assez peu varié mais toujours d'une bonne tenue.

On sait peu de chose sur les épisodes, presque tous historiques, que représentaient les marionnettes du père Marseille. Les grands personnages du royaume y figuraient: un Louis XV bellâtre, une Madame de Pompadour longue et langoureuse, un Voltaire plus laid que nature, un Rochambeau volontaire et martial, un Franklin démocrate, un Montcalm au regard de feu... Il y avait aussi les personnages habituels de la comédie populaire de l'époque, Arlequin et Colombine, Jocrisse, Frontin... Mais les Marseille savent imaginer à l'occasion quelque spectacle inédit et piquant. C'était, sous l'Ancien Régime, le défilé des régiments du roi, avec leurs uniformes hauts en couleur; c'était les ports de mer de France, La Rochelle, Rochefort, Bordeaux, Marseille; C'était la machine hydraulique de la Samaritaine, à Paris... Au début du Régime anglais, les temps sont trop durs pour que les Marseille se permettent de créer des scènes nouvelles. Mais après l'échec de Montgomery en mil sept cent soixante-quinze, ils montent quelques épisodes du siège de Québec qui étaient, paraît-il, des chefs-d'œuvre d'ingéniosité et de goût.

C'est ce spectacle que les Marseille montent en mil sept cent quatre-vingt-quatorze pour une soirée mémorable qu'ils offrent au duc de Kent, père de la reine Victoria; le prince applaudit à tout rompre; mais les Marseille, voulant se surpasser, ont fait une surprise au duc; Aubert de Gaspé nous raconte l'événement à sa façon: Mais laissons la mère Marseille, ne serait-ce que pour consoler ses mânes, raconter elle-même cette scène si flatteuse pour son amour propre:

Ce fut le dernier triomphe des Marseille.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)