Gérard Morisset (1898-1970)

1949.02 : Sculpteur - Baillairgé, François

 Textes mis en ligne le 24 février, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Baillairgé, François 1949.02

Bibliographie de Jacques Robert, n° 310.4

Technique, vol. 24, n° 2, février 1949, p. 89-94; vol. 24, n° 3, mars 1949, p. 187-191; vol. 24, n° 4, avril 1949, p. 233-238.

FRANÇOIS BAILLAIRGÉ 1759-1830

Le sculpteur

EN DÉPIT des deux longues études que j'ai naguère consacrées à l'œuvre de François Baillairgé comme architecte et comme peintre [Note 1. Cf. Technique , mars et avril 1948.], il faut bien se rendre compte qu'il est d'abord sculpteur, qu'il a des dispositions et un tempérament de sculpteur et qu'il n'est vraiment à son aise que devant un bloc de bois de pin à transformer en statue ou en présence d'une certaine surface à recouvrir de figures en relief. Fils d'un sculpteur, élève à l'Académie de Sculpture de Paris, disciple du sculpteur Stouf, artisan établi au milieu d'une population qui place la sculpture au tout premier rang des arts, François Baillairgé sait bien que, même s'il aime taquiner de temps à autre la peinture et tracer des plans d'édifices, même si ses amis reconnaissent l'universalité de son talent, il sait bien, dis-je, que son art propre est la sculpture sur bois, bas-relief et statuaire.

Et c'est bien comme sculpteur qu'il laisse une œuvre homogène, une œuvre solidement conçue et vraiment originale. Sa peinture, je l'ai écrit est âprement réaliste, médiocrement composée souvent craquelée et sombre; elle est rarement agréable; son architecture, presque toujours sérieuse, sévère même, n'a rien des grâces élégantes et parfaites, parfois molles des monuments français du milieu du XVIIIe siècle; au reste, l'une et l'autre prêtent à des sentiments contradictoires, à des commentaires tour à tour favorables et malveillants. Seule, sa sculpture est franchement indiscutable - en ce sens qu'on ne peut mettre en doute l'ingéniosité de son ordonnance, ni l'intensité de son expression plastique, ni l'ampleur de son caractère décoratif.

Bien que l'œuvre sculpturale de François Baillairgé soit d'une unité remarquable, il est possible de la diviser en trois périodes assez nettement limitées. La première couvre ses premières années de maîtrise: revenu de France en août 1781, le jeune sculpteur travaille ardument à se faire une clientèle; parfois, il ne craint pas de suivre quelque peu la mode existante - soit la mode que son père a lancée trente ans plus tôt dans le tabernacle de Sainte-Anne-de-la-Pocatière [Note 2. Ce tabernacle est aujourd'hui à Saint-Onésime (Kamouraska). Cf.Technique, septembre 1947, p. 420, fig. 1 et 2.], soit la manière des Levasseur, alors à leur déclin, et celle de Pierre Emond; mais il met habituellement en œuvre les éléments du style Louis XVI, qu'il a assimilés à Paris. La deuxième période est toute entière marquée par la collaboration de notre sculpteur au décor de la cathédrale de Québec; François Baillairgé y exécute sa partie avec une verve et une conscience qui ne se démentent point. La troisième, la plus féconde et aussi la plus éblouissante, est celle où il travaille en pleine indépendance, avec la collaboration de son fils Thomas, aux ensembles décoratifs de Saint-Joachim (Montmorency), de Lorette-ville, de la Baie-Saint-Paul, de Sainte-Marie-de-la-Beauce, de Beauceville…

Voyons-le à l'œuvre.

Premières années de maîtrise

A peine est-il arrivé à Québec à la d'août [sic] 1781, François Baillairgé est aussitôt embrigadé dans la boutique paternelle. Non qu'il y travaille à tous les ouvrages qu'entreprend son père. Sans qu'il soit possible d'en apporter des témoignages, on a vaguement l'impression que Jean Baillairgé ne confie à son fils aîné que des ouvrages délicats et fins, par exemple des statues, des bas-reliefs de conséquence ou des détails décoratifs qui exigent l'expérience du nouveau styles européen, le Louis XVI.

Que François Baillairgé ait mis la main au retable du sanctuaire de l'Islet, je n'en ai pas la preuve; mais l'ordonnance de l'ensemble, la couleur de certains morceaux et le style particulier de certains panneaux décoratifs me paraissent porter sa marque. J'en pourrais dire autant du retable du sanctuaire de Saint-Jean-Port-Joli; encore plus des magnifiques arabesques qui ornaient naguère le chœur de la cathédrale de Québec. Mais ce n'est là qu'une hypothèse invérifiable. Au reste, ce rôle d'ordonnateur d'éléments décoratifs, François Baillairgé le partage sans doute avec son père et son frère Pierre-Florent.

Sa première grande œuvre est, à n'en pas douter, le tabernacle central de l'église de Saint-Joachim; il porte la date de 1783, gravée au burin; mais il a dû être commencé l'année précédente, en même temps que le cadre du tableau de Saint-Joachim , que l'abbé Jean-Antoine Aide-Créquy avait peint en 1779, et aussi en même temps qu'un beau parement d'autel en bois sculpté et peint, qui figure au premier livre de comptes et existe encore. Le tabernacle de Saint-Joachim n'est probablement pas le plus beau de François Baillairgé; les tabernacles de Beauceville et de Saint-André (Kamouraska) sont d'une architecture plus cohérente et plus solennelle; l'ancien tabernacle de la cathédrale de Québec était d'une allure beaucoup plus imposante. Mais tel qu'il est avec ses éléments, alors tout nouveaux, de style Louis XVI, avec ses frises dyssymétriques [sic] de feuilles d'eau, avec ses bouquets de fleurs arrangés avec goût et exécutés prestement, avec son couronnement de reliquaires et de pots à fleurs, il est remarquable par la finesse de son style et la fermeté de son exécution.

Deux ans plus tard, soit en 1785, François Baillairgé met la dernière main à un crucifix et à six chandeliers d'autel qui sont parmi les plus beaux accessoires décoratifs qu'on a faits chez nous à cette époque. La forme des chandeliers n'est pas nouvelle: c'est la torchère de style Régence, celle que les frères Levasseur, Vézina et Valin ont mise à la mode vers 1735; ce qui est nouveau ici, c'est le noeud: il est fait de trois têtes d'anges entourées d'ailerons - variante ingénieuse du noeud en forme d'urne. Ces sept morceaux ont coûté assez cher; on lit en effet, dans le premier livre de comptes de la fabrique de Saint-Joachim, une note de l'abbé Corbin à leur sujet: .

Les archives de la paroisse de Saint-Laurent (île d'Orléans) contiennent quelques écritures relatives à notre sculpteur. En effet, en 1786, François Baillairgé entreprend, pour l'église de cette paroisse, l'exécution de trois meubles considérables, le tabernacle central et les tabernacles latéraux. Le tabernacle du maître-autel a été remplacé vers 1865 par l'extraordinaire monument qui existe encore aujourd'hui; il a été impossible de le retrouver. Mais il en reste trois fragments: un Bon Pasteur, qui en ornait la monstrance, et deux statuettes en bois peint et doré, qui en meublaient les niches, Saint Pierre et Saint Paul. Le premier est un gros homme à longue barbe, à l'expression autoritaire et dure; il lève la tête vers le ciel et il porte les deux objets qui ne le quittent point depuis des siècles, une énorme clef et un gros livre. Le second, patron des journalistes, a une expression non moins autoritaire mais plus lucide; comme il se doit, il a une longue épée au côté gauche. L'un et l'autre ont le physique de l'emploi; ils inspirent la force et la puissance, que symbolisent à merveille leurs formes denses et trapues. Quant aux tabernacles latéraux, ils ne sont plus à Saint-Laurent; depuis l'année 1803, ils ornent l'église de l'Ange-Gardien, comme en font foi les lignes suivantes de l'abbé Jean Raimbault, curé de l'Ange-Gardien: s'empressoit d'offrir, que les Marguilliers & moi ne balançâmes point d'aller faire des propositions aux Curé et Marguillier de St Laurent. Le Marché fut conclu & les Tabernacles avec leurs garnitures de Croix & six chandeliers de bois argenté & leurs Couvertures d'indienne, achetés pour prix de soixante & douze Louis, dix-huit shellings, quatre deniers, cours de cette Province. Ce 21 Janvier 1805. (signé) Jean Raimbault." Le curé Raimbault ajoute cette note:

Ces deux tabernacles et leurs garnitures de chandeliers, d'un style beaucoup moins orné que ceux de Saint-Joachim, ont heureusement échappé au sinistre de 1931; ils sont aujourd'hui dans la nouvelle église de l'Ange-Gardien et font excellente figure au milieu des fragments de décor sculpté de Jacques Leblond dit Latour, qu'on a pu sauver du désastre.

Pour l'ancienne église de La Pérade, notre sculpteur façonne, vers 1785, écrit le chanoine Rheault dans Autrefois et aujourd'hui à Sainte-Anne-de-la-Pérade ; sans doute ces décorations ont-elles été mises de côté à l'inauguration de l'église gothique actuelle; il est donc à craindre que tout ne soit perdu.

Il faudrait exprimer la même crainte à l'égard de certains autres ouvrages de notre sculpteur. Je ne parle pas ici de menus objets, comme le jeu de chandeliers qu'il façonne en 1798 pour l'église de Saint-Antoine-de-Tilly; ceux-ci existent encore, mais en quel état: peints entièrement en noir, ils servent aujourd'hui aux offices funèbres… Je veux parler d'ouvrages plus considérables qui font l'objet de maintes écritures dans les comptes de nos anciennes paroisses.

Ainsi, à Saint-Denis-sur-Richelieu, je lis, à la date de 1784, l'entrée suivante: Dans les comptes de Saint-François (Montmagny), une mention de 1789 est ainsi libellée: Dans les archives de Saint-Henri (Lévis), le nom de notre sculpteur figure à plusieurs reprises, en 1784 et en 1785, pour des ouvrages faits au tabernacle; il touche en tout la somme de cinq cent cinquante-deux livres. Or, toutes ces œuvres sont demeurées introuvables.

A Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud (Montmagny), il n'y a plus qu'un ouvrage de François Baillairgé, mais il est magnifique; c'est le cadre sculpté et doré du tableau de Saint Pierre repentant; tableau et cadre sont l'œuvre de François Baillairgé et datent de 1797-1798.

Contribution à la décoration de la cathédrale de Québec

La participation de François Baillairgé à la sculpture ornementale de l'ancienne cathédrale de Québec - celle qui a été détruite dans l'incendie du 22 décembre 1922 - est, je le répète, difficile à préciser. A-t-il mis la main aux panneaux décoratifs du sanctuaire? A-t-il ébauché quelques-unes des nombreuses statues de bois doré qui formaient un solennel aréopage au fond du chœur? Je sais bien qu'on a écrit beaucoup de choses à ce sujet; mais comme toute vérification est impossible, il vaut mieux n'en rien dire.

Cependant, il existait dans l'ancienne cathédrale des meubles qui étaient l'œuvre personnelle de François Baillairgé, en ce sens qu'il en avait dressé le plan, qu'il en avait ébauché les éléments essentiels et qu'il en avait dirigé l'exécution. Sans doute, son père Jean et son frère Pierre-Florent l'ont-ils aidé dans la confection et dans la mise en place de ces ouvrages; François Baillairgé en reste l'auteur responsable.

En 1784, il met la dernière main à la chaire; commencée deux ou trois ans plus tôt grâce à un don de monseigneur Briand, elle est, avec le tabernacle de Saint-Joachim, une pièce de pur style Louis XVI; non seulement dans son dessin général et dans sa mouluration, mais encore dans le détail de ses consoles et de ses panneaux fleuris, de ses frises à fleur de bois et de ses bas-reliefs rehaussés de dorure. La chaire actuelle de Saint-Joachim, bien qu'elle soit beaucoup moins somptueuse, en donne une idée assez précise; quand il l'a façonnée vers 1831, Louis-Thomas Berlinguet se souvenait sans doute de la chaire de son aîné Baillairgé.

Trois ans plus tard, en 1787, notre sculpteur entreprend la construction et la sculpture du baldaquin. C'est, au dire du Père Charland, une entreprise de vingt-cinq mille livres (soit près de vingt mille dollars de notre monnaie). François Baillairgé en trace le plan; son père Jean, en rédige avec soin le devis explicatif; quant à l'exécution de l'ouvrage, François et son frère Pierre-Florent s'en chargent au cours des années suivantes. Ce baldaquin, je l'ai vu, je l'ai observé à maintes reprises. J'en conserve le souvenir d'une œuvre très hardie, d'une rare distinction de dessin, d'une sculpture nette et vigoureuse, d'une somptuosité tout olympienne. Dans cet ensemble éminemment décoratif, deux groupes de personnages attiraient le regard par la perfection de leur ordonnance: au-dessous du baldaquin, c'était l'Immaculée Conception entourée d'angelets; au sommet, le Christ de la résurrection, entouré de nuages, formait le couronnement normal de l'œuvre. Certains critiques ont vu dans cet ouvrage des défauts de construction. Dans son Précis d'architecture , daté de 1828, l'abbé Jérôme Demers, rapportant les paroles de l'architecte Blondel sur les baldaquins, écrit ces phrases: Erreur ! Source du renvoi introuvable.iale et Cathédrale de Québec. Ce couronnement est d'un bon goût. Son plus grand défaut est d'être supporté par des Thermes au lieu de l'être par des colonnes, comme l'artiste qui l'a élevé en convenoit lui-même; mais le périmètre du sanctuaire est trop resserré pour que l'on ait pu y introduire des colonnes". (J'ai déjà fait remarquer que ce ne sont pas des thermes (établissements de bain), ni des termes (sortes de dieux-bornes) qui supportaient ce baldaquin; ce sont des cariatides ailées formant consoles.) Pourquoi des colonnes, si les consoles suffisent à l'équilibre de l'ensemble? Ici, le critique s'est fourvoyé…

Enfin, je voudrais écrire quelques mots des deux derniers ouvrages de sculpture que notre artisan a façonnés pour l'ancienne cathédrale de Québec; ce sont le tabernacle central en 1797 et le banc d'œuvre en 1799. Le tabernacle, je le répète, n'existe plus depuis 1922; mais il est possible de s'en faire une idée très juste en examinant le tabernacle de l'église de Saint-André (Kamouraska) ou encore une photographie du tabernacle qu'il y avait naguère dans l'ancienne église de Louiseville. Au reste, l'un et l'autre retomberont dans mon propos à la fin de ma prochaine étude.

Le banc d'œuvre, commandé à notre sculpteur en 1799 par monseigneur Plessis et par l'orfèvre François Ranvoyzé, alors marguillier en charge de Notre-Dame, différait sensiblement des bancs d'œuvre habituels de la région de Québec. Il comportait une banquette en noyer noir, sobrement décorée; un retable traité à l'ionique, avec pilastres cannelés, chapiteaux, bases et médaillon historié; et au-dessus, un dais conçu en entablement, dominé par une statue de l'Assomption entièrement dorée. Dans la région de Montréal, certains sculpteurs avaient alors l'habitude de traiter le couronnement de leurs bancs d'œuvre dans le genre même de l'abat-voix des chaires à prêcher - on sait que l'un et l'autre meuble se font face; mais c'était un simple dais symétrique à l'abat-voix, par conséquent de dimensions exiguës. A l'ancienne cathédrale de Québec, le dais du banc d'œuvre était un véritable membre architectonique, vaste, de forme carrée, s'avançant dans le vide bien au delà de la banquette des marguilliers.

Des bancs d'œuvre de ce genre, il y en avait quelques-uns dans la région québécoise. Il n'en reste guère que deux: celui de l'église de Lotbinière, que Thomas Baillairgé a façonné en 1832; et celui de l'église de Lauzon que François Fournier, artisan de Montmagny, a sculpté vers 1840 d'après un dessin de son maître Thomas Baillairgé.

Bas de vignettes:

FIG. 1. QUÉBEC. Musée de l'Université Laval. Portrait du sculpteur Pierre-Florent BAILLAIRGÉ (1761-1812) dessiné à la sanguine par François BAILLAIRGÉ vers 1790. IOA

FIG. 2. SAINT-JOACHIM. Tabernacle du Maître-autel façonné en 1783, par François BAILLAIRGÉ. Le tombeau est de François et de Thomas BAILLAIRGÉ, il date de 1816. IOA

FIG. 3. ANGE-GARDIEN (Mont.). Tabernacle latéral en bois sculpté, façonné vers 1786 par François BAILLAIRGÉ pour l'église de Saint-Laurent. IOA

FRANÇOIS BAILLAIRGÉ 1759-1830

Le sculpteur (suite)

L'ŒUVRE sculpturale la plus importante de François Baillairgé est assurément le décor de l'église de Saint-Joachim. Avec l'aide de son fils Thomas, il l'a menée à bien de 1816 à 1825. Il a eu tout le temps nécessaire pour la concevoir avec une certaine ampleur, l'exécuter à loisir à son atelier de la rue Ferland et la polir sur place avec le soin méticuleux qu'il apportait à chacune de ses entreprises.

Si la réalisation de cet ouvrage ne commence qu'en 1816, il y a déjà plusieurs années que le projet est à l'étude. Dès 1783, l'abbé Jean-Baptiste Corbin, curé de la paroisse depuis quatorze ans, commande à notre sculpteur le maître-autel en bois doré dont j'ai écrit quelques mots dans mon étude précédente. Les années suivantes, l'abbé Corbin voudrait bien confier au sculpteur l'exécution de quelques meubles en bois sculpté; mais il faut qu'il veille à la garde-robe de ses chantres et de ses enfants de chœur; il faut surtout qu'il renouvelle l'orfèvrerie de l'église, dont presque toutes les pièces remontent au début du XVIIIe siècle; et François Ranvoyzé et Laurent Amyot coûtent si cher à la fabrique qu'il ne reste plus de louis d'or pour la sculpture. Mais le curé Corbin n'oublie point le décor de son église; de temps à autre, il en entretient son ami l'abbé Jérôme Demers, procureur du Séminaire et professeur d'architecture dans la classe de physique; il rêve pour son église d'un baldaquin sculpté qui encadrerait le magnifique tabernacle qu'il a en partie payé de son argent. Sur ses vieux jours, c'est-à-dire vers 1807, il y pense plus que jamais; et dans son testament olographe, il institue l'Œuvre et fabrique de Saint-Joachim son légataire résiduaire, non pour acquitter une dette quelconque ou pour entreprendre quelque ouvrage mal défini, mais pour orner l'église qu'il a bâtie et pour enrichir la paroisse qu'il a desservie pendant quarante-deux ans.

Au reste, le testament de Corbin existe encore dans le répertoire de Maître Joseph Planté, dépôt du 5 février 1811; et je ne puis résister à l'envie de transcrire ici même la clause qui concerne le décor de l'église de Saint-Joachim: décoration de l'Église, principalement à faire faire ou un retable dans le Rond-Point, ou si on trouve l'ouvrage aussi propre & moins dispendieux, quatre colonnes rondes chargées de quelques beaux ornements de sculpture surmontées d'un entablement avec son architecture, frise & belle corniche, dans lesquelles le tabernacle sera enchassé & au dessus duquel entablement sera aussi enchassé le tableau de Saint-Joachim [Note 3. L'abbé Corbin veut ici parler du tableau de la Présentation de la Vierge , que l'abbé Jean-Antoine Aide-Créquy avait peint en 1779; il existe encore.] dans un cadre d'architecture chargé aussi de divers ornements & qui s'élévera jusqu'à la voute, ce qui sera facile à faire à présent qu'il y a une sacristie bâtie. Que si au tems de mon décès cette décoration se trouvoit déja faite & payée, alors ce leg que je fais à mon Église sera employé à lui faire faire des ornements propres, du linge s'il en est besoin & un banc d'œuvre nouveau, si je ne l'ai fait faire de mon vivant."

Après la mort de l'abbé Corbin en 1811, son successeur, l'abbé François-Ignace Ranvoyzé [Note 4. Fils de l'orfèvre François Ranvoyzé. Né à Québec en 1773. Il semble bien que c'est à lui qu'il faille attribuer le poinçon F.I.R. qu'on trouve parfois sur des ustensiles domestiques: pendant ses vacances, le jeune Ranvoyzé aurait travaillé à l'atelier de son père.], prend son temps dans l'exécution des volontés du défunt; ce n'est qu'en 1816 que les marguilliers acceptent le legs de Corbin et qu'ils prennent la résolution de l'employer à l'ornementation de leur église; il a fallu, d'ailleurs, l'intervention des deux exécuteurs testamentaires du défunt curé pour faire aboutir les négociations. Et le 26 mars 1816, François Baillairgé écrit son contentement à l'abbé Robert, procureur du Séminaire, qui, avec son confrère Demers, a pesé sur les décisions des parties: l se joint à moi et promet se vouer à l'exécution exacte et complette pour la perfection des dits ouvrages. & nous sommes Monsieur avec Reconnoissance vos serviteurs…" Cette lettre porte la signature de François et de Thomas Baillairgé [Note 5. Cf. Archives du Séminaire de Québec. Lettres, Carton S, n° 129.].

Saint-Joachim, chef-d'œuvre de Baillairgé

Le devis et le marché relatifs aux ouvrages de Saint-Joachim sont aux Archives du Séminaire; ils ont été publiés dans les Vieilles églises de la province de Québec , p. 231 et suivantes; il est donc inutile de les reproduire ici. A part le tabernacle central qui date de l'année 1783, l'œuvre des Baillairgé à Saint-Joachim comprend: le tombeau du maître-autel, avec ses consoles richement fleuries et son bas-relief représentant les Trois Maries au tombeau le matin de Pâques ; le baldaquin, avec son soubassement orné de bas-reliefs et de trophées, ses quatre Évangélistes en bois doré, ses quatre colonnes réunies par des festons de feuilles et de fleurs, sa gloire centrale où sont sculptés les instruments de la Passion; le retable du sanctuaire, avec ses grand [sic] bas-reliefs, ses trophées et ses chutes de fleurs; les rosaces de la voûte, avec leurs têtes d'anges; les retables latéraux (précisons toutefois que la corniche du sanctuaire et des croisillons éxistait [sic] depuis 1798 et était l'œuvre de François Guérard).

Il faut voir cet ensemble sur place et le contempler longuement pour s'en faire une idée juste, pour en comprendre l'esprit - cet esprit Louis XIV qui s'est assoupli et allégé par les découvertes d'Herculanum et de Pompéi -, pour en saisir l'élégance et la finesse. Il me souvient d'avoir entendu cette réflexion que le baldaquin de cette église est . Voire! Au contraire, ce hors d'œuvre - l'expression est juste, mais elle ne me gêne pas - est un admirable exemple d'architecture désintéressée, éminemment décorative, parfaitement adaptée au retable et à la courbure gracieuse de l'abside. Ses colonnes, haut perchées sur un double socle, ont une allure svelte et martiale à la fois; son couronnement, somptueux et léger, s'accorde à l'architecture du retable; sa base, bien assise, est rendue plus stable, dirait-on, par les quatre Évangélistes en bois doré, qui semblent converser entre eux à voix basse [Note 6. Cf. Technique , janvier 1948, p. 28, fig. 1.]; enfin, ses bas-reliefs, où figurent les symboles des évangélistes et d'aimables trophées, fourmillent de détails émouvants - tel l'Ange de saint Mathieu, éphèbe aux formes ramassées, qui se détache en diagonale sur un panneau de rochers et de nuages -, telle la Vierge de douleur qui figure sur le dé de la colonne de droite, femme du peuple aux yeux mouillés de larmes (Fig. 1).

Les bas-reliefs du retable, plus grands et plus visibles, attirent davantage l'attention. Ils sont au nombre de six. Quatre médaillons de trois pieds huit pouces de diamètre, représentent l'Adoration des bergers, l'Adoration des mages, Jésus au milieu des docteurs et la Présentation au temple ; les deux autres, vastes rectangles cintrés de six pieds neuf pouces de hauteur et de trois pieds deux pouces de largeur, représentent la Foi et la Religion .

Influence de Clodion et évocation de Germain Pilon

Ces bas-reliefs - surtout la Foi - sont vraiment remarquables. Pour peu qu'on se laisse pénétrer par la souveraine aisance de leur composition, surtout par la douceur mélancolique des visages et les attitudes des personnages qui y sont figurés, des souvenirs se lèvent dans l'esprit. On pense d'abord, et instinctivement, à Clodion, ce petit maître du XVIIIe siècle dont François Baillairgé a certainement pu voir des œuvres à Paris même; on pense ensuite à un sculpteur français du XVIe siècle, que les Baillairgé ne connaissaient probablement pas, Germain Pilon. C'est la même verve nerveuse dans la technique, les mêmes audaces dans les méplats des visages et des vêtements, la même frémissante sensibilité dans les expressions; c'est encore le même esprit, teinté de réflexion, de sagesse et de légère sensualité, de sentiment tendre et très fin.

Au reste, les autres bas-reliefs de Saint-Joachim, qu'ils soient figuratifs ou simplement ornementaux, possèdent les mêmes qualités et exhalent la même impression. Et si l'on veut analyser cette impression, l'on voit qu'il y entre le réalisme robuste du XVIe siècle, un tout petit peu de l'aimable frivolité du XVIIIe siècle, un soupçon de rudesse paysanne et un brin de romantisme naissant. Est-il possible de faire un plus bel éloge des Baillairgé que d'évoquer, devant leur ensemble décoratif le plus achevé, le grand Germain Pilon et le gracieux Clodion?

Ce somptueux ensemble décoratif, dont l'exécution est absolument conforme aux plans et devis qui sont annexés à la minute du 22 mars 1816, n'a pu être terminé qu'en 1825. Par les comptes de la fabrique, on constate qu'il a coûté plus de mille louis - soit une somme de plus de trente mille dollars de notre monnaie. Au cours du XIXe siècle et jusqu'à ces dernières années, il est resté intact. Récemment la pose du système de chauffage en a altéré quelque peu la partie inférieure: des radiateurs cachent de petits panneaux du lambris, fournis de trophées.

Chose curieuse, la sculpture de Saint-Joachim n'a provoqué que peu de commentaires. L'abbé Jérôme Demers en écrit quelques mots dans son Précis d'architecture daté de 1828; mais ce qu'il en dit est peu de chose et ne concerne pas d'ailleurs la sculpture même; qu'on en juge: Aux yeux du professeur d'architecture, l'espacement des modillons est un détail qui l'emporte sur la sculpture et le bas-relief…

Et pourtant comment être insensible à la magnificence de cette sculpture? Car elle est toute proche du sentiment populaire; elle s'adresse au cœur même du peuple pour qui elle a été faite; elle ne présente guère que des types villageois et paysans, qui paraissent endimanchés dans leurs vêtements conventionnels. Voyez le bas-relief du tombeau du maître-autel; il représente les trois Maries au tombeau [Note 7. Cf. Technique , janvier 1948, p. 30, fig. 4]; ce sont trois femmes toutes jeunes, trois gentilles villageoises vêtues simplement mais avec une certaine coquetterie, distinguées et souples dans leur maintien, surprises à la vue de l'ange qui, confortablement assis sur la dalle du tombeau, leur désigne, d'un bras musclé et d'une main énergique, la direction qu'a prise le Christ en quittant le sépulcre. Tout dans ce bas-relief, est plaisant et savoureux: l'ineffable naïveté des visages qu'on devine animés par la crainte, le fin drapé des tuniques et des robes, les bocaux d'aromates qui bordent le tombeau, les nuages plats qui se profilent à l'horizon, même le coteau lointain du Golgotha que dessinent deux oliviers trapus. Et comme ce bas-relief est simple de construction, de dessin et de technique! On y suit chaque coup de gouge; on y perçoit les coups de ciseau, fermement appliqués d'une main sûre; on admire l'artisan de cette œuvre parfaite, qui, avec des moyens fort ordinaires, sans complication ni virtuosité inutile, exprime un sentiment aussi ténu que le fragile effroi des jeunes femmes devant le tombeau vide [Note 8. On retrouve les mêmes qualités dams les Disciples d'Emmaüs , bas-relief que Thomas Baillairgé a façonné en 1827 pour le maître-autel de Sainte-Anne-de-Beaupré; cet ouvrage existe encore. Cf. Technique, janvier 1948, p. 30, fig. 3. ].

On touche ici à l'un des sommets de la sculpture canadienne. Assurément, tels bas-reliefs de Noël Levasseur à la chapelle des Ursulines de Québec, telle Madone de Paul Jourdain dit Labrosse, telle statue de Pierre-Noël Levasseur comme la Madone de l'ancienne Congrégation des Jésuites de Québec, tels panneaux sculptés de Liébert ou de Quévillon, telles pièces de sculpture de Gilles Bolvin ou de François-Noël Levasseur sont des morceaux aussi éloquents que les Trois Maries au tombeau ; mais ils n'en possèdent ni la souplesse du modelé ni la finesse du dessin. Même dans l'œuvre de François Baillairgé, rien ne dépasse le bas-relief du maître-autel de Saint-Joachim, pas même les ouvrages de l'église de la Baie-Saint-Paul.

A la Baie-Saint-Paul

Ces ouvrages François Baillairgé les entreprend quelques mois après ceux que je viens de décrire. C'est ce que nous apprend une lettre que notre sculpteur écrit le 7 juin 1816 aux syndics de la Baie-Saint-Paul. A la suite de Marius Barbeau, j'en cite quelques passages:

s.

[Note 9. François Baillairgé désigne ici Flavien, fils de Pierre-Florent Baillairgé, né à Québec en 1792, mort à Beauport en 1847.]lus vite que nous, c'est qu'ils font tout si simple et si plat qu'ils y peuvent employer plus de mains… [Note 10. Cf. BARBEAU, Au cœur de Québec , Québec, 1934, pp. 115 et suiv]"

On sait, par un dessin conservé dans les archives de la Baie-Saint-Paul, en quoi consistait cette nouvelle entreprise: c'était le décor du sanctuaire, la chaire à prêcher et le banc d'œuvre. Le retable du sanctuaire a été dispersé vers 1907, à la démolition de l'ancienne église. Une partie de la chaire, la cuve, se trouvait naguère dans la collection de monsieur Paul Gouin; c'était un ouvrage richement sculpté: au centre, un médaillon représentait le Christ bénissant (Fig. 2); sur les angles abattus se trouvaient des niches peuplées de bustes en bois doré; la partie inférieure avait disparu. Le banc d'œuvre, lui, a été dépecé; il n'en reste qu'un grand panneau, un Saint Paul en bois doré, qui se trouve au Musée de la Province (Fig. 3).

Beauceville et Saint-André (Kamouraska)

L'ancien maître-autel de Beauceville date de la même époque - exactement de l'année 1815. S'il faut en croire l'abbé Demers [Note 11. Cf. Notes sur la paroisse de Saint-François de la Beauce. Québec, 1891, pp.77-78.], . Sans doute, le monographe veut-il dire que ces deux ouvrages ont un certain air de famille, en ce sens qu'ils offrent l'aspect d'une basilique à coupole comme Saint-Pierre de Rome; mais là s'arrête la ressemblance. A Beauceville, la coupole est de modestes dimensions, la sculpture ornementale est sobre; et la sculpture figurative comprend trois bas-reliefs: le Bon Pasteur, le Christ à la colonne et Saint Joseph ; ce Bon Pasteur, solide, triste et désabusé, ce Christ à la colonne, personnage gras, tordu et affaissé sur lui-même, et ce Saint Joseph un peu bellâtre, qui semble se dandiner en tenant son bâton fleuri, on les retrouve sur d'autres tabernacles de François Baillairgé; par exemple, à l'ancien tabernacle de Louiseville, qui a été détruit dans le sinistre de 1925; ensuite dans le tabernacle actuel de Saint-André (Kamouraska), qui date de 1825-1828 et qui est beaucoup plus imposant que celui de Beauceville. Mais à Saint-André, le Bon Pasteur semble plus vaillant et le Saint Joseph esquisse un gracieux sourire.

Le tabernacle de Beauceville n'est plus dans l'église depuis de longues années; il est à la sacristie. Mais l'antependium en bois sculpté que notre artisan avait façonné en 1815 se trouve toujours à la base du maître-autel actuel. C'est un large bas-relief composé de motifs juxtaposés: au centre, un médaillon ovale représente la Vierge tenant son Enfant ; deux angelets ailés, toute grâce et tout sourire, tiennent le médaillon à la manière des petits Amours du XVIIIe siècle; à chaque bout, d'énormes brûle-parfum laissent échapper de leur claire-voie d'épais nuages de fumée.

Ce n'est pas le seul ouvrage du genre dans l'œuvre de François Baillairgé; à la chapelle de l'Hôpital-général de Québec, l'autel du Saint-Cœur de Marie est posé sur un tombeau qui porte les mêmes motifs: une Madone aussi souriante, des angelets aussi potelés et des encensoirs aussi ventrus.

Bas de vignettes:

1- SAINT-JOACHIM, église - Vierge de douleur en bois sculpté et doré. H. 0' 11" L. 0' 7 1/8" Œuvre de François et de Thomas Baillairgé, 1816-1825. IOA

2- Détail de la chaire de l'ancienne église de la BAIE SAINT-PAUL, sculptée vers 1816 par François BAILLAIRGÉ. IOA

3- QUÉBEC - Musée de la Province - bas-relief de SAINT PAUL provenant de l'ancienne église de la Baie-Saint-Paul, façonné vers 1816 par François BAILLAIRGÉ. IOA

FRANÇOIS BAILLAIRGÉ 1759-1830

Le sculpteur (suite)

A l'église de Neuville

Dans son dernier livre, The Old Architecture of Quebec, M. Ramsay Traquair exprime l'opinion que le baldaquin de l'église de Neuville serait l'œuvre des Baillairgé; et comme cet ouvrage est magnifique, il faudrait l'attribuer à l'artisan le plus talentueux de la dynastie, François Baillairgé. Cette opinion ne me paraît pas soutenable; car on trouve, dans les délibérations des marguilliers, une note qui nous apprend que ce baldaquin était presque terminé en 1778, c'est-à-dire l'année même où François Baillairgé a quitté Québec pour la France. Laissons donc cet admirable baldaquin - quitte à y revenir plus tard, si des documents nouveaux nous sont révélés -, et écrivons quelques mots des trois autels de Neuville.

Ils sont l'œuvre de François Baillairgé. Les autels latéraux datent de l'année 1801; le maître-autel, de l'année suivante. Le 21 juin 1801, le curé Poulin de Courval représente à ses marguilliers . Les fabriciens ne se font pas tirer l'oreille, car le 8 juillet suivant, ils comparaissent devant Maître Planté, notaire à Québec, et font marché avec notre sculpteur pour deux ; en raison de l'importance de ce contrat, il convient d'en citer d'autres extraits: [Note 12. Il s'agit des hospitalières de l'Hôpital-général de Québec, qui avaient succédé aux Ursulines dans la dorure des meubles d'églises.]ux frais de ladite fabrique - Et s'oblige en outre ledit Sieur Baillairgé de peindre les dits autels de façon de marbre chez les dites Dames Doreuses, s'il en obtient la permission de Monseigr. L'Évesque, sinon ils seront rapportés à son atelier pour y être peints selon les avis de messire l'abbé Desjardins et de telles couleurs qu'il jugera à propos…" Ces deux morceaux, de lignes assez banales ont coûté mille livres: les frais de la dorure se sont élevés à 1148#. Aujourd'hui, ils sont peints en blanc. Ils ne valent que par le bas-relief de leur tombeau: à gauche, un Ange-Gardien ailé, qui pourrait être l'une des jeunesses du village (Fig. 1); à droite, une Sainte Anne énergique, dont la figure a beaucoup de caractère (Fig. 2).

Tout autre est le maître-autel. Ce meuble somptueux et imposant a été construit en 1802 à l'aide des souscriptions des paroissiens. Le tabernacle à coupole, composé comme une façade de basilique romaine, ne comporte que de la sculpture ornementale, d'ailleurs très sobre. En revanche, le tombeau, qui a conservé son imitation de marbre, est d'une ornementation abondante: au centre, un médaillon de Saint François de Sales - le patron de l'église - nous montre l'évêque de Genève tel qu'on le voit sur des portraits anciens; mais ici il est soucieux: il baisse la tête et semble méditer sur des problèmes ardus; des bords du médaillon se détachent deux festons de lourdes fleurs qui vont s'accrocher aux angles du tombeau (Fig. 3).

Que de choses à écrire de l'œuvre abondante et soignée de notre sculpteur! Il conviendrait, je le sais bien, d'insister sur la chaire qu'il a construite en 1804 pour l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies et qui est aujourd'hui le meuble le plus élégant de l'église de Sainte-Louise (l'Islet); sur les statues de Saint Louis et de Saint Flavien qu'il a sculptées vers 1805 pour l'église de l'Ile-aux-Coudres [Note 13. Cf. MAILLOUX, Histoire de l'Ile-aux-Coudres, Montréal, 1879, p.65.];sur la chaire de l'église de Montmagny, qui vient d'être détruite par le feu; sur le baptistère qu'il a façonné en 1813 pour l'église de Saint-Michel (Bellechasse); sur le tombeau d'autel de Saint-Onésime (Kamouraska), qui provient de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et sert de support au tabernacle de Jean Baillairgé; enfin, sur bien d'autres ouvrages de sculpture sur bois, dont les comptes de nos anciennes paroisses nous apprennent l'existence. Mais il faut savoir se borner. Terminons donc cette longue étude par deux ensembles décoratifs qui étaient autrefois fameux par leur magnificence et qui sont réduits de nos jour à des fragments; je veux parler de la sculpture des églises de Loretteville et de Sainte-Marie-de-la-Beauce.

Vestiges d'un somptueux décor

En prenant possession de la cure de Saint-Ambroise (Loretteville) en 1824, l'abbé Cooke, futur évèque des Trois-Rivières, écrit ses impressions de nouveau curé à son ami l'abbé Louis-Joseph Desjardins: $ [sic] … Commençons par l'église. C'est une des plus belles églises du pays; l'or brille partout; la chaire et le banc d'œuvre surpassent ceux de la cathédrale de Québec. La voûte, carottée [Note 14. S'il vous plaît de lire carreautée, canadianisme qui se passe de définition.] dorée et fleurie, fait penser au paradis. Enfin, cette église est presque parfaite… [Note 15. Cf. Les Ursulines des Trois-Rivières, Montréal, 1898, t. III, p. 116]" Il n'y a dans ce propos aucune exagération. En 1824, la toute petite église de Saint-Ambroise - Thomas Baillairgé l'agrandira par la façade en 1835 - est l'une des plus richement ornées de la région de Québec. Sa voûte à caissons, qu'a façonnée en 1816 la société de sculpteurs montréalais Séguin, Berlinguet et Dugal, est mieux proportionnée au vaisseau de l'église que la voûte pourtant admirable, de Saint-Augustin (Portneuf), qui est l'œuvre des mêmes sculpteurs; sa chaire et son banc d'œuvre, dont on peut se faire une idée en examinant la chaire et le banc d'œuvre de Lotbinière, sont deux meubles couverts d'ornements et de bas-reliefs figuratifs; et sur le mur de la façade est adossé un baptistère monumental en bois sculpté, peint et doré à la feuille, dont le principal ornement est un bas-relief représentant le Baptême du Christ . A la fin du siècle dernier, on démolit la charmante église de Saint-Ambroise et on en disperse les meubles et les morceaux décoratifs, qui ne conviennent point, pense-t-on, à la nouvelle église. Seuls deux bas-reliefs ne trouvent pas preneurs - probablement à cause de leurs grandes dimensions; abandonnés dans un hangar, ils échappent à l'incendie en 1907. Depuis trois ans, ils sont déposés au Musée de la Province, où ils font excellente figure à côté des statues peintes de Louis-Thomas Berlinguet.

L'un de ces bas-reliefs représente Saint Ambroise en vêtements épiscopaux, mître en tête, chape sur les épaules, la main gauche posée sur un livre; le médaillon, de forme ovale, est entouré de fleurs et de roses (Fig. 4). Le modelé est à fleur de bois, comme dans les bas-reliefs de Saint-Joachim. L'autre panneau sculpté, le Baptême du Christ , est d'un relief beaucoup plus accusé (Fig. 5): les saillies ont près de vingt centimètres. Le sculpteur a traité son sujet en forme de niche cintrée, sommée d'un fronton en bâtière; le tympan de cette niche est fourni de motifs rayonnants; et au point de rencontre de ces motifs, un vide en demi-lune amène naturellement le sculpteur à articuler sa composition sur cette sorte de gloire ; la tête de Jean-Baptiste est donc le point central de la composition; il a fallu à l'artisan un sens très vif des vides et des pleins pour ordonner ses deux personnages sans encombrement ni espace inoccupé. L'ensemble est bien équilibré par un jeu très souple de plans et de lignes obliques qui se répandent en une libre harmonie.

Dans la sacristie de Saint-Bernard

Reste le cas du décor de Sainte-Marie-de-la-Beauce. Il est plein d'embûches. Essayons pourtant d'y voir clair.

Si j'ouvre le premier livre de comptes de Sainte-Marie à la date de 1810, je tombe sur la mention suivante: Le retable de la chapelle du collège des Jésuites [Note 16. L'ancien retable des Jésuites occupait le site de l'Hôtel de Ville actuel. Sa chapelle, vers 1741, était ornée d'un retable à la récolette qui figure sur la gravure de Richard Short (1759), et de deux retables latéraux faits en forme de portiques.] se trouvait donc à cette époque à l'Hôtel-Dieu de Québec, soit que les Hospitalières en eussent fait l'acquisition de leurs propres deniers, soit que monseigneur Plessis leur en eût fait don, comme la chose s'est produite pour certaines pièces d'orfèvrerie des Jésuites. Et notre sculpteur est chargé de réparer ce retable et de l'adapter au sanctuaire de Sainte-Marie. Mais là ne se borne pas son travail; car l'entrée suivante du livre de comptes marque bien que notre sculpteur a assumé à Sainte-Marie une entreprise considérable: Au reste, de 1810 à 1819, notre sculpteur touche du marguillier en charge de Sainte-Marie la somme de neuf mille livres, qui lui est versée Mais en examinant d'autres entrées des comptes, on en arrive à la conclusion que Baillairgé, en plus de poser l'ancien retable des Jésuites, façonne le maître-autel et les autels latéraux de l'église; et ce sont les religieuses de l'Hôpital-général de Québec qui posent la dorure en feuilles sur ces ouvrages. Qu'est devenu l'ancien retable des Jésuites? Mystère. Que sont devenus les trois autels de François Baillairgé? Autre mystère. Ils ont disparu vers 1860, à la fin de la construction de l'actuelle église de Sainte-Marie. Le maître-autel aurait été donné, paraît-il, à l'église de Saint-Elzéar (Beauce); le fait est possible; mais le tabernacle actuel de Saint-Elzéar - on le sait pas [sic] une mention précise des comptes de la fabrique - provient de Saint-Henri (Lévis) et il est l'œuvre certaine de Louis Quévillon.

En attendant que les érudits locaux veuillent bien nous renseigner sur les pérégrinations de ces meubles d'église, baladons-nous un peu dans la Haute-Beauce et dans le pays environnant; dirigeons-nous vers un petit patelin haut perché, que peu de gens connaissent parce qu'il est à l'écart des grandes routes, derrière un bourrelet de collines. C'est Saint-Bernard, comté de Dorchester. L'intérieur de l'église, sculpté par les Dion de Lévis, ne contient aucun meuble antérieur à 1870. Mais à la sacristie…

Au premier coup d'œil - par une après-midi brumeuse de novembre -, j'aperçois deux paires d'ailes dorées qui se détachent sur la blancheur de la muraille; puis une sorte de baldaquin à rideaux; enfin, un énorme tabernacle fait en forme de cartouche, dont la porte est ornée d'un bas-relief. Regardons maintenant de près.

Dans toute l'École canadienne, c'est une pièce unique en son genre. A la base, un vaste tombeau en forme de sarcophage romain, orné de deux festons de feuilles de laurier qui retombent aux deux bouts, et d'un médaillon central où sont figurés le pélican et ses petits. Ce sont là des motifs traditionnels. C'est le tabernacle qui déroute par son ordonnance. Il comporte deux prédelles semées de flots simplistes et maladroits, une vaste armoire qui a l'aspect d'un cartouche de style Louis XV et qui porte au centre un bas-relief du Bon Pasteur, enfin une sorte de retable composée de deux anges adolescents, demi-nus, entourés de lourds nuages en spirale et encadrés de leurs ailes curieusement arrondies (Fig. 6).

Il ne faut point chercher de cohésion dans cet ensemble. La rupture d'échelle entre le Bon Pasteur et les anges ailés est trop évidente pour ne pas sauter aux yeux; les ornements des prédelles paraissent être d'une autre main; et à force d'examiner cet ensemble étrange, on s'aperçoit qu'il est fait d'éléments divers raccordés arbitrairement ou mal soudés les uns aux autres. Mais si j'examine chaque détail - par exemple, l'attitude et l'expression du Bon Pasteur, la vivacité, la fraîcheur d'expression et l'anatomie des deux anges, la technique des nuages et des ornements du cartouche -, j'en arrive à la conclusion qu'il s'agit ici d'une œuvre de François Baillairgé, contemporaine de l'entreprise de Saint-Joachim.

Cette œuvre provient-elle de Sainte-Marie? Est-elle faite, comme je le crois, d'éléments disparates qui proviendraient et du maître-autel de Sainte-Marie et des adjonctions que notre sculpteur aurait faites à l'ancien retable des Jésuites? Nul document ne m'autorise à l'affirmer. Mais au terme de cette étude sur l'excellent sculpteur qu'est François Baillairgé, ce que je sais bien c'est que nul autre que lui ne pouvait, au début du XIXe siècle, donner à ces figures inoubliables tant de vie et de distinction.

Bas de vignettes:

FIG.1. Médaillon du tombeau de l'autel de l'Ange-Gardien, à Neuville, façonné en 1802, par François BAILLAIRGÉ. IOA

FIG. 2. Médaillon du tombeau de l'autel de Sainte-Anne, à Neuville, façonné en 1802, par François BAILLAIRGÉ. IOA

FIG. 3. NEUVILLE. Maître-autel en bois sculpté et doré, façonné en 1802 par François BAILLAIRGÉ. IOA

FIG. 4. LORETTEVILLE, église - Panneau décoratif en bois sculpté, peint et doré, ornant autrefois le champ du banc d'œuvre de l'église de 1798. Dans le médaillon, bas-relief représentant saint Ambroise, patron de l'église. H. 6' 7 1/2 " L. 3' 4 1/2 Façonné en 1815 par François et Thomas BAILLAIRGÉ. Enlevé de l'église à sa démolition en 1891. Déposé au Musée de la Province. IOA

FIG. 5. LORETTEVILLE - Église - le Baptême du Christ en bois sculpté et doré, se détachant sur un fond peint en blanc. Tympan en bois sculpté et doré. H. 8' 1" L. 3' 4 1/2" Façonné en 1815 par François et Thomas BAILLAIRGÉ, pour le baptistère de l'église construite en 1798. Enlevé de l'église à sa démolition en 1891; conservé aujourd'hui au Musée de la Province. IOA

FIG. 6. SAINT-BERNARD (Dorchester) - Tabernacle et tombeau en bois sculpté et doré. Ouvrages attribués à François BAILLAIRGÉ, vers 1815. IOA

 

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)