Gérard Morisset (1898-1970)

1949.04 : Sculpteur - Boivin, Gilles

 Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Bolvin, Gilles 1949/04

Bibliographie de Jacques Robert, n° 335

Revue de l'université Laval, vol. 3, n° 8, avril 1949, p. 684-695.

Le sculpteur sur bois, Gilles Bolvin

Dans l'histoire de la sculpture canadienne du XVIIIe siècle, il est un artisan isolé qui, pendant toute sa carrière, fait un contraste singulier avec les autres sculpteurs de l'époque. Cet artisan est Gilles Bolvin.

Alors que ses concurrents, qu'ils soient de Québec ou de Montréal, s'en tiennent en général à un style relativement simple, dans lequel les éléments décoratifs du Grand Siècle jouent un rôle quasi architectural - c'est-à-dire, en somme, le rôle que jouent ces éléments dans une architecture de pierre à la Mansart ou à la Blondel -, Gilles Bolvin, lui, compose et orne ses meubles d'église à la manière espagnole: dans son style exubérant, le décor envahit littéralement les pleins et comble même les vides.

Ainsi donc l'ornemaniste se substitue à l'architecte. Et comme la matière qu'il ouvre, le bois de pin ou de noyer tendre, n'a presque point de valeur intrinsèque ni de valeur de surface, il convient de l'enrichir d'ornement [sic] aussi copieux et aussi parfaitement dessinés que possible. C'est, on le sait, l'une des lois essentielles de l'art décoratif: plus un matériau est humble, plus on lui donne de prix par le travail manuel. Cette loi, Bolvin la connaît parfaitement; mais j'ai l'impression qu'il l'applique souvent sans retenue aucune, ou plutôt avec la détermination de lui faire rendre le maximum de son effet. Est-ce, chez Bolvin, l'affirmation d'une tendance particulière de son tempérament? N'est-ce pas plutôt une sorte d'habitude esthétique due à son pays d'origine ou à son apprentissage? Ne serait-ce pas, enfin, l'effet de la collaboration, mal élucidée jusqu'aujourd'hui mais certaine, d'un homme qui s'est occupé d'art toute sa vie mais dont l'œuvre n'a jamais été l'objet d'une étude approfondie? J'essaie d'y voir clair dans les pages qui suivent; mais je ne me flatte point d'y réussir, car l'histoire de Gilles Bolvin et du Père Augustin Quintal est pleine d'obscurités et d'embûches.

Esquisse biographique

Les renseignements qu'on possède sur l'origine de Gilles Bolvin se trouvent dans son acte de mariage - le premier bien entendu. Voici le texte de ce document, tel qu'il est consigné dans l'état civil de Notre-Dame, aux Trois-Rivières.

s de la Paroisse de La Prairie de La Magdeleine diocese de Quebec dautre part, Jay (sic) soussigné Prestre recollet faisant les fonctions Curialles En cette ville ne setant trouué aucun Empeschement leur est (sic) donné La Benediction nuptialle Selon les Regles que notre mere La Ste. Eglise nous Le Prescrit En presence des temoins qui ont Signé auec L'Epoux et L'Epouse Et nous Les memes jours Et Ans que de Lautre part."

Suivent les signatures des parties et des témoins, et celle du célébrant, le récollet Pierre-Baptiste Resche.

Notre sculpteur est donc originaire de la petite ville d'Avesnes, chef-lieu d'arrondissement dans le département du nord; il est Flamand de la Flandre française, rattachée au royaume en 1668 par le traité d'Aix-la-Chapelle; et sa qualité de Flamand n'est sans doute pas étrangère à l'aimable exubérance de son art.

Est-il né en 1711, comme l'affirme Tanguay dans son Dictionnaire généalogique ? On l'a mis en doute, et pour cause. Cette date de 1711, le généalogiste l'a déduite, par soustraction, de l'acte de décès du sculpteur: à sa mort, survenue aux Trois-Rivières à la fin de janvier 1766, l'officier de l'état civil le dit âgé de cinquante-cinq ans. Demeuré mineur jusqu'en 1736, conformément à l'ancienne Coutume, il aurait donc contracté mariage et se serait engagé par contrat sans l'assistance de son tuteur, sans lettre d'émancipation! Cela paraît inadmissible. À moins d'imaginer une petite histoire comme celle que je vais raconter et qui, je me hâte de le dire, ne repose que sur des indices bien fragiles. Le 4 ma- [sic] [mai] 1729, le navire l'Éléphant quitte le port de la Rochelle pour la Nouvelle-France; il a à son bord le nouvel intendant, Gilles Hocquart; l'auxilliaire récemment nommé de l'évêque de Québec, Pierre-Herman Dosquet; une recrue agressive et remuante, l'abbé Bertrand de Latour; les récollets Donation [sic] Dubois et Luc Flament; et parmi les passagers, je relève des artisans de tous métiers, que Dosquet a recrutés dans sa Flandre natale et dans les contrées avoisinantes. Dans mon hypothèse, Gilles Bolvin, qui vient de perdre son père, serait le protégé de l'évêque; celui-ci lui fraie la voie, aplanit les difficultés; et comme Dosquet a beaucoup d'amis chez les Récollets, il dirige Bolvin vers les Trois-Rivières, dont le nouveau curé est précisément un récollet, le Père Augustin Quintal.

Chose certaine, Gilles Bolvin est établi aux Trois-Rivières dès l'année 1730. L'année suivante, le 18 octobre, il signe comme témoin dans un acte de vente; le notaire, Maître Pierre Petit, le désigne comme sculpteur. Après son mariage, il fait l'acquisition d'un lopin de terre rue Saint-Antoine et s'y fait construire une maison de pierre [Note 1. Elle a été détruite dans l'incendie du 22 juin 1908.]. Il devient vite un personnage considérable dans sa petite ville adoptive. En 1739, il est marguillier en charge de Notre-Dame et, en cette qualité, il signe une mise en demeure de la Fabrique des Trois-Rivières aux Frères de la Charité, enjoignant à ceux-ci d'installer un maître d'école dans la maison que leur a léguée autrefois le lieutenant général de Tonnancour. Puis il s'intéresse aux forges de Saint-Maurice et de Batiscan, dans lesquelles il place, semble-t-il, des sommes considérables. Enfin, dans l'acte de son second mariage, on le dit marchand - sans préciser cependant quelles sont les marchandises que notre sculpteur offre à sa clientèle.

Sa première femme, Marie-Marguerite Lamarque, lui donne neuf enfants. Son aînée, Marie-Joseph, née en mars 1733, fonde deux foyers: l'un avec Joseph Goubaut en 1758, l'autre avec Joseph Godfroy en septembre 1761. Une autre de ses filles, Marguerite, née en 1738, entre dans une famille trifluvienne importante, celle des Badeau. Ses autres enfants sont morts jeunes; Jean-François, né en octobre 1734, est mort au Cap-Santé en juillet 1748; Gilles-Modeste meurt à treize ans; Joseph ne vit qu'une dizaine de jours. J'ai sous les yeux des transcriptions de ces écritures d'état civil [Note 2. Je dois la plupart de ces renseignements biographiques à M. Louis Carrier, qui a eu l'obligeance de me les communiquer en 1945.]; ces enfants sont, pour une bonne moitié, les parrains et marraines les uns des autres; ainsi, au baptême de Marie-Anne en 1743, le parrain est Jean-François, un bambin d'à peine neuf ans, et la marraine, Marie-Joseph, est une fillette de dix ans; deux ans après, au baptême du , les parrains et marraines sont encore des enfants, frère et sœur du poupon.

Marie-Marguerite Lamarque meurt en 1748, on ignore en quel endroit. Dès le mois de mai de l'année suivante, notre sculpteur convole avec une jeune fille de vingt-six ans, une jeune fille qu'il connaît bien et qui est d'ailleurs la marraine d'un de ses enfants; c'est Claire Jutras, fille du major de milice des Trois-Rivières. À l'acte de mariage, dressé le 5 mai 1749, par le récollet Augustin Quintal, je vois la signature de Trifluviens notables: Godefroy, Le Gardeur de Croizille, de Gannes de Falaise, Alavoine le chirurgien, Pillard le notaire, Normandville… La famille ne tarde pas à s'accroître. En 1750, c'est un fils, Charles-Gilles; l'année suivante, c'est Jean-Baptiste, le seul enfant Bolvin qui sera sculpteur comme son père; en 1752, c'est une fille, Claire-Madeleine, et, dans l'acte de naissance, Gilles Bolvin est dit : en 1754, c'est un fils, Joseph, dont le parrain, Joseph Goubaut, est alors le de Marie-Joseph Bolvin.

La deuxième madame Bolvin meurt prématurément à l'automne 1754, à l'âge de trente et un ans. Le veuf, accablé de travaux et déjà tourmenté par de sérieux revers de fortune, ne tente pas tout de suite un troisième mariage. Au reste, la guerre de Sept ans est là toute proche; et elle fera la vie dure aux artisans. Non que Gilles Bolvin manque de commandes; au contraire, c'est l'époque où notre sculpteur exécute ses entreprises les plus considérables; les ensembles, aujourd'hui fragmentaires, de Berthier-en-Haut et de l'Assomption, de Champlain et de La Pérade datent de la fin du Régime français. Mais le coût de la vie ne cesse d'augmenter; les moyens de transport deviennent difficiles; la monnaie de carte est démonétisée… Vers 1760, Gilles Bolvin doit entrer en composition avec ses créanciers.

L'année suivante, il est à la Pointe-aux-Trembles (Neuville). Peut-être travaille-t-il à quelque meuble de l'église - par exemple, le somptueux baldaquin en noyer tendre, sur la construction duquel les renseignements sont si rares. Quoi qu'il en soit, c'est à Neuville qu'il rencontre celle qui sera sa troisième femme, Angélique Béland; il l'épouse le 26 octobre 1761, dans l'église de Neuville. Revenu aux Trois-Rivières au printemps 1762, Gilles Bolvin devient un personnage effacé. On ne sait presque plus rien de son activité artisanale ni de son existence. Sa troisième femme meurt à l'automne 1764; et lui-même la rejoint au tombeau moins de deux ans après: il a été inhumé aux Trois-Rivières le 31 janvier 1766.

Son œuvre

On a vu qu'en arrivant aux Trois-Rivières, Gilles Bolvin trouve un protecteur, qui est en même temps un artiste à sa manière; c'est le Père Augustin Quintal, récollet. Qui est ce récollet et quel rôle joue-t-il dans la carrière de notre sculpteur? Joseph Quintal, plus connu sous le nom de Frère Augustin, est né à Boucherville en décembre 1683; entré chez les Récollets en 1706, il fait profession l'année suivante et est ordonné prêtre en 1713. Au couvent de Québec, il fait la connaissance du Père Juconde Drué, l'architecte de son Ordre, et travaille sous sa direction. En 1715, il édifie sa première œuvre, l'ancienne église d'Yamachiche; les années suivantes, il participe à l'érection de quelques petites églises de la région trifluvienne; en 1734, curé de la paroisse des Trois-Rivières depuis cinq ans, il entreprend d'orner son église de meubles sculptés. Précisément, il a sous la main, si l'on peut dire, un sculpteur plein de talent et de ressources techniques, Gilles Bolvin. Désormais la carrière de notre sculpteur est intimement liée à celle de Quintal.

Celui-ci exerce éventuellement son ministère à La Pérade, à Batiscan et à Champlain - et il y avait autrefois dans ces églises des meubles dessinés par lui-même et sculptés par Bolvin. Quintal, on vient de le voir, est originaire de Boucherville - et il y a, dans l'église de cette paroisse, un riche tabernacle de sa composition, exécuté par Bolvin. Quintal est, vers 1737, missionnaire dans les environs de Montréal - et l'on peut voir encore aujourd'hui, dans l'église de Lachenaie, un somptueux tabernacle dû à la collaboration des deux artistes. Enfin, Quintal joue plus ou moins le rôle de conseiller artistique des curés du gouvernement des Trois-Rivières - et dans cette région quelques ouvrages sculptés témoignaient naguère des connaissances architecturales du Récollet et de la virtuosité de son interprète. Je ne veux pas dire que, laissé à lui-même, Bolvin n'eût rien produit d'original; mais que de la collaboration intime de ces deux artisans, sont sorties des œuvres d'excellente tenue et d'un style savoureux.

Tels étaient la chaire et le banc d'œuvre de l'ancienne église des Trois-Rivières, dont le Père Jouve a raconté l'histoire dans les Franciscains et le Canada . Aux Trois-Rivières [Note 3. Paris, 1934, pp. 136 et suiv.]. L'ingénieur Louis Franquet, qui a vu ces deux meubles en 1752, a été particulièrement frappé par la chaire:

 

Hélas! Ces meubles ont péri dans le sinistre du 22 juin 1908. Il en reste heureusement de bonnes photographies. Examinons-les à loisir. À l'époque où ces meubles furent exécutés, le style Louis XIV était éteint depuis quelques années; l'art de la Régence l'avait détrôné; et celui-ci était en train de se transformer lentement en Louis XV. Mais en Nouvelle-France, les styles évoluaient avec moins de rapidité. Aussi bien, le Père Quintal conçut-il la chaire et le banc d'œuvre de son église paroissiale dans le style Louis XIV. Tous les ornements du Versailles de l'époque 1700 étaient là, groupés avec profusion sur la chaire et son abat-voix, utilisés avec modération et beaucoup plus de goût dans l'architecture du banc d'œuvre, magistralement interprétés par un exécutant qui, en suivant les dessins de Quintal, n'oublie point les gabarits d'atelier de sa Flandre natale.

La chaire, de plan hexagonal, était ornée comme un bahut d'autrefois; ses panneaux rectangulaires, symétriques et chargés d'ornements, sa frise un peu maigre et sa cimaise décorée d'oves renversés lui donnaient l'allure majestueuse des plus beaux morceaux du Grand Siècle. Au-dessus, l'abat-voix s'avançait dans le vide comme un énorme dais; c'était un entablement classique surmonté d'un baldaquin; l'ange qui le couronnait, un ange sonnant deux trompettes à la fois, était une addition du début du XIXe siècle - sûrement une œuvre de François Normand; et dans cet ensemble imposant, le regard était attiré par la frise pendante de l'architrave, vigoureusement dessinée et pourtant légère comme une dentelle de soie.

La même frise décorative, les mêmes éléments classiques se retrouvaient dans l'ordonnance du banc d'œuvre. Mais, au lieu des multiples panneaux sculptés de la chaire, c'étaient quatre pilastres cannelés qui servaient d'appui à un dais finement proportionné, pilastres séparés par une série de panneaux qui rappelaient les portes massives de la chapelle de Versailles; sur le dais, une statue de la Madone était une addition postérieure, du même goût que l'ange de la chaire.

Dans ces meubles composée [sic] avec tant de vigueur et d'esprit décoratif, les détails étaient à la hauteur de l'ordonnance. La sculpture était large et nerveuse, toujours dense; les frises et les entrelacs s'enroulaient avec une robuste élégance; les panneaux étaient bien fournis de trophées et de corbeilles remplies de fruits. Et comme pour mieux dater son œuvre, le sculpteur avait buriné sur la chaire les armes de Pierre Rigaud de Vaudreuil-Cavagnal et, sur le banc d'œuvre, les armes de Godefroy de Tonnancour, qui était alors respectivement gouverneur et lieutenant général de la ville des Trois-Rivières. Enfin, sur la corniche de la chaire, il avait sculpté le signe symbolique de l'Ordre religieux auquel appartenait le Père Quintal: un bras ni [sic] [nu] croisé sur un bras vêtu de bure.

À Lachenaie et à Boucherville

À défaut des authentiques chefs-d'œuvre de l'ancienne église des Trois-Rivières, c'est à Lachenaie et à Boucherville qu'il faut aller si l'on veut se rendre compte du talent de Quintal et de la virtuosité manuelle de Bolvin. Il s'agit de maîtres-autels en bois doré, meubles de dimensions imposantes et d'une éblouissante richesse. Leur ordonnance est la même, à quelques détails près. Le tabernacle de Lachenaie a été commencé en 1737 et terminé vers 1744; celui de Boucherville a été exécuté entre 1745 et 1750.

Par bonheur on a conservé dans les archives de Lachenaie le contrat manuscrit intervenu le 10 février 1737 entre les marguilliers du banc et notre sculpteur; en voici le texte tel que monsieur Jules Bazin l'a relevé en 1939 pour le compte de l'Inventaire des œuvres d'art :

de façon et de la même grandeur de ceux de l'hotel (sic) de trois Rivières, y compris les boetes pour les mettre dans les barque [Note 4. Pour comprendre ce passage, il faut réfléchir qu'autrefois un meuble comme un tabernacle était transporté en barque, par parties; par exemple, les prédelles étaient séparées les unes des autres et la coupole centrale était toujours un élément détachable de l'ensemble. Parvenue au lieu de destination, chaque partie était ajustée aux parties voisines. - Les épingles dont il est question quelques mots plus loin désignent probablement les tiges de fer qui servaient à retenir chacune des parties.] le dits Tabernacle et les epingles la Somme de neuf cent trente liures, laquelle ditte somme totale sera payé au dit Sr. Bolvin Sçavoir celle de trois cent liures en argent dans le mois de mars prochain de l'année 1737, item trois cent liures en blez au prix courant prit a l'eglise ou argent a l'obtion (potion) [sic] de dits marguilliers au temps que le dit Sr. Bolvin livrera le dit tabernacle qui sera dans le mois d'aoust de 1738 et le trois cent trente liures derniers aussy en blez ou argent a l'oltion (option) des dits marquiers dans le cour du mois de juin mille sept cent trente neuf car ainsy sont convenu en semble les dits marquiers et Sr. Bolvin. - Les dits Sr. Marquiers prennent pour construction du dit tabernacle, les gradins de l'adroite le corp de l'entablement de la gauge (gauche) auec les Reliquaires. Sera observé le cadre de la porte du soleil de ladroite, et sur la porte une branche de vigne d'un côté et de l'autre des epitz de blez, les deux niche seront garnies d'une Vierge d'un côté et de l'autre un saint Joseph et par dessus le tabernacle sera terminé d'un globe avec une croix enrichy, fais double a Lachenay le 10 février, 1737, le dit pierre truchon a declaré ne Sçavoir siner de ce enquy après lecture faite."

Suivent les signatures de Daunay et de Gariépy, de Gilles Bolvin et du curé Lacombe; et en une calligraphie admirable, la signature de l'architecte:

Ce contrat ne constitue pas les seules écritures que possède Lachenaie sur le tabernacle de Bolvin. Si je jette un coup d'œil sur le premier livre de comptes, je constate que les fabriciens se préoccupent de leur tabernacle dès l'année 1735, c'est-à-dire deux ans avant la signature du contrat qu'on vient de lire. En 1736, je vois, par la mention suivante, que le projet se précise: Le travail est sans doute commencé, puisque cette même année le marguillier en charge transcrit cette entrée: Dès 1739, le du tabernacle est livré, comme on le constate par l'entrée suivante: L'année suivante commence l'opération de la dorure; c'est la qui, en sa qualité d'économe des religieuses de la Congrégation, transige avec la fabrique de Lachenaie sur tout ce qui concerne la dorure du tabernacle; son nom revient à plusieurs reprises, ainsi que le nom de , de qui l'emploi n'est pas précisé. Ce n'est qu'en 1744 que est livré aux doreuses. Je passe sous silence plusieurs entrées du deuxième livre de comptes et je n'en cite qu'une seule, la plus caractéristique du groupe:

Le tabernacle de Boucherveille [sic] est, je l'ai dit tantôt, postérieur de quelques années à celui de Lachenaie; aussi bien exécuté que celui-ci, il est encore mieux composé; ou plutôt, il est d'une ordonnance parfaite. C'est un meuble monumental de style Régence, orné d'une extraordinaire profusion d'éléments décoratifs, exécuté avec une verve et une adresse qui confondent l'imagination. Ses motifs ornementaux sont d'une grande variété. Sans doute y voit-on des ordres d'architecture, des entablements tout unis, des colonnes galbées, des entrelacs et des arabesques, des feuilles d'acanthe et des niches peuplées de statues, des frontons et des panneaux dentelés. Mais on y voit aussi des reliquaires en forme de chapelle espagnole, de nombreuses têtes ailées et des visages boudeurs, des cornes d'abondance, des balustrades ventrues et des frises chargées d'ornements; on y voit encore des fruits et de [sic] légumes: la poire voisine avec l'orange, le raison [sic] avec la prune, le melon d'eau avec le concombre - comme si l'artisan avait choisi comme modèles les plus beaux produits de son potager et de son verger pour en faire offrande à Celui qui est toute simplicité…

Je viens de parler de chapelle espagnole. Devant le tabernacle de Boucherville - comme devant le tabernacle de Lachenaie, d'ailleurs - on ne peu [sic] se défendre d'une impression bizarre: celle que l'on éprouve, devant certains retables de Séville ou de Tolède, qui datent de l'ère à la fois mystique, sanguinaire et généreuse que fut le XVIe siècle. Dans l'Espagne de Charles-Quint et de Philippe II, l'art a souvent un caractère sombre, un réalisme tragique, une exubérance exaltée, presque inhumaine. Mais à Boucherville comme à Lachenaie, l'art est aimable et souriant; magnifiquement décoratif, il peint l'âme un peu compliquée mais heureuse du récollet Quintal et la fine sensibilité de l'artisan Gilles Bolvin.

À Berthier-en-Haut

Des deux meubles de l'ancienne église des Trois-Rivières, il ne reste, je l'ai noté tout à l'heure, que des photographies et des gravures. À l'église de Berthier-en-Haut, il reste des fragments, d'admirables fragments des ouvrages que notre sculpteur a entrepris en 1759. Essayons de les retrouver dans l'abondante et fine sculpture qu'Amable Gauthier et Alexis Millette ont prodiguée dans cette église, aux environs de 1830.

À défaut du premier livre de comptes de Berthier, qui s'est perdu Dieu sait quand, consultons le greffe de Maître Pillard, notaire aux Trois-Rivières. À la date du 28 février 1759, je trouve un acte de dépôt qui s'intitule: Voyons ce qu'il raconte.

des piédestaux en bas relieves convenable, et de deux statue St. pierre & St. jean entre les colonnes coroné chacun par deux anges qui ne sont pas encore sur le plant, le tout livrable dans l'été de lannée prochaine 1760, qui sera veust et visité si besoin est par lingenieur le plus expert, et c'est pour le prix et some de quattre mille cinq cents livres Sçavoir mille livres en avance sous l'hypotecq des biens du dit Sieur bolvin, mille livres cette étée prochain autant que ledit ouvrage sera avancé, et les deux milles cinq cent livres restant en posant ledit ouvrage, promettant gratuitement un chadelier paschal par dessus le marchez faist a berquest chez Mr. Destaller le jour et an susdit et doné en double du present a Mondit Sieur Destaller."

Suivent les signatures et l'acte de dépôt passé , tous deux de la ville des Trois-Rivières.

En dépit des termes mêmes du contrat qu'on vient de lire, ce n'est pas un que Gilles Bolvin s'engage à sculpter; c'est un maître-autel, dont le tombeau, bombé à sa partie supérieure, est profilé suivant la mode romaine de l'époque. Au reste, on constate, par les entrées des redditions de comptes des années 1769 et 1770, qu'il s'agit bien d'un tabernacle, d'un tombeau d'autel et d'un jeu de chandeliers; Bolvin ne réussit pas d'ailleurs à parfaire ses ouvrages, pour la raison que je dirai dans un instant. Quant au chandelier pascal, que le sculpteur a promis , je présume qu'il n'a pas été exécuté, et pour la même raison. Car, au début du plus ancien livre de comptes de Berthier, je lis cette déclaration désabusée des fabriciens:

À lire les entrées de la reddition de comptes de 1769, on voit que le tabernacle a été doré chez les Ursulines de Québec, moyennant la somme approximative de quinze cents livres; que les chandeliers ont été argentés par les mêmes artisanes, pour la somme d'une centaine de livres; et que, contrairement à la coutume de l'époque, le transport de ces pièces de sculpture s'est fait, non par eau, mais par la route.

L'entreprise de Bolvin à Berthier est donc restée en plan; un autre sculpteur l'a terminée. Est-ce le fils de Bolvin, ce Jean-Baptiste qui, à la date de 1769, vient d'avoir ses dix-huit ans? N'est-ce pas plutôt Amable Gauthier qui, entre 1827 et 1830, a façonné, avec une grande largeur de style et beaucoup d'adresse, le baldaquin, le retable et la voûte de Berthier? Quoi qu'il en soit, il est sûr que le tombeau actuel, le tabernacle, la monstrance et les prédelles, les trophées et les reliquaires sont du ciseau de Bolvin; la partie supérieure n'est point de lui; quant aux chandeliers, ils sont, depuis nombre d'années, dans la salle de la sculpture canadienne, au château Ramezay.

Et ailleurs…

Peu de temps avant d'entreprendre le maître-autel de Berthier, Bolvin s'engage à construire dans l'église de l'Assomption trois retables en bois sculpté. Le contrat doit exister quelque part, dans un minutier notarial inexploré, puisqu'on lit dans le premier livre de comptes de l'Assomption, à la date de 1757: L'année suivante, le sculpteur touche une somme de treize cents livres; ce qui porte les trois retables à la somme approximative de trois mille deux cents livres. Le forgeron qui fournit les (ferrures) répond au nom de Pelletier. Le capitaine de barque n'est pas nommé, ni ses hommes; mais le curé de l'Assomption ne les oublie point, s'il faut en juger par la mention suivante:

Le retable central, proportionné au tout petit vaisseau qu'était l'ancienne église de l'Assomption, a disparu au milieu du XIXe siècle, au cours des travaux de reconstruction ou plutôt d'agrandissement de l'église, dirigés par l'architecte Victor Bourgeau. Mais on a heureusement conservé les retables latéraux; ce sont les minuscules et gentils portiques d'ordre corinthien, qui sont relégués depuis 1857 en arrière de l'église. Coïncés entre leurs colonnes, les autels latéraux d'autrefois devaient paraître singulièrement petits.

Il ne convient pas d'insister sur ces ouvrages de pure architecture ornementale; non plus que sur les travaux du même genre que Gilles Bolvin exécuté [sic] pour les anciennes églises de LaPérade et de Champlain.

À La Pérade, il construit le retable du sanctuaire, qui a disparu vers 1855. , écrit le monographe de la paroisse de LaPérade, l'abbé Rheault;

À l'église de Champlain, c'est également un retable qu'on demande à Bolvin de façonner; transformé vers 1810 pour être utilisé dans l'église qu'on vient d'élever, il a disparu définitivement en 1879, au cours de la construction de l'église actuelle.

Influence de Gilles Bolvin

Chose digne de remarque, ce n'est pas de son vivant que Gilles Bolvin exerce quelque influence sur les sculpteurs de l'École canadienne. Il semble bien que ni les Levasseur ni les Baillairgé n'aient pu voir ses œuvres; il est certain que ni Foureur dit Champagne ni Philippe Liébert n'ont utilisé ses gabarits ou ses trucs d'atelier. L'influence de Bolvin est donc posthume. Elle s'est probablement faite sentir sur l'œuvre de son fils cadet, Jean-Baptiste; mais il reste si peu de chose de ses ouvrages - un tabernacle à l'église de Saint-François-du-Lac -, qu'il est difficile de se prononcer à ce sujet. Il faut en dire autant de deux sculpteurs d'Yamachiche, Pierre et Jean-Baptiste Hardy, qui ont recueilli directement la succession de Bolvin et ont beaucoup travaillé dans la région des Trois-Rivières et dans la vallée de la Richelieu; mais nous ne connaissons leurs œuvres que par des fragments.

Après la mort des Hardy, on a l'impression que la sculpture trifluvienne entre en sommeil. Pendant près de trente ans, ce sont des sculpteurs de Québec - les Baillairgé -, et des artisans de l'École des Accores - Louis Quévillon et ses disciples -, qui façonnent les retables et les meubles destinés aux églises de la région trifluvienne.

Aux environs de 1810 apparaît un artisan qui, tout imprégné de l'art de Bolvin, va en quelque sorte le ressusciter et lui faire produire des œuvres d'une grande richesse décorative; cet homme est François Normand. Son chef-d'œuvre est l'ancien maître-autel de l'église de Gentilly, qui est aujourd'hui dans l'église de Daveluyville. Peut-on parler, à propos de François Normand, d'art personnel? Où s'arrête l'influence de Bolvin, où apparaît le goût propre de Normand? C'est à voir…

Quoi qu'il en soit, il n'est pas le seul à accueillir l'art de son aîné. Urbain Brien dit Desrochers à l'église de Saint-Grégoire (Nicolet) et Amable Gauthier à l'église de Berthier-en-Haut se rappellent l'exubérance décorative des meubles d'église des Trois-Rivières, de Lachenaie et de Boucherville; après eux, Alexis Millette et Augustin Leblanc cèdent parfois au même goût, avec une sorte de retenue aimable; plus près de nous, c'est avec Louis Caron une sorte de magnificence débridée, où les formes ne jouent plus qu'un rôle de remplissage. La vraie tradition n'existe plus que dans ses défauts les moins défendables.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)