
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Québec 1949.07
Bibliographie de Jacques Robert, n° 225
Bulletin des recherches historiques, vol. 55, no. 7-8-9, juillet-août-septembre 1949, p. 131-137.
QUEBEC, VILLE SACRIFIEE
Longtemps Québec n'est qu'une humble, une misérable bourgade. Avec tous ses pouvoirs discrétionnaires, Champlain n'en est que le capitaine paternel, besogneux et plein d'initiative; avec toute leur bonne volonté, les Québecois de l'âge héroïque sont des loups de mer attirés par le mirage de l'inconnu, hardis et goguenards, pas plus disciplinés qu'il ne faut. Aux abords de la grève, c'est un hameau de petites maisons de bois appuyées à l'"Abitation", dans chacune desquelles se trouvent des meubles branlants et des provisions de bouche, des armes, des avirons, des fourrures et des bibelots de traite. Et au cours de tout le siècle, la méchante petite ville s'étire lentement le long d'un sentier de galets pratiqués à la diable sur le rivage, au pied du "Cap-aux-Diamants".
Les hommes, marins devenus soldats par nécessité, puis devenus commerçants et bourgeois par habitude ou par ambition, hésitent longtemps à gravir la falaise. Ils préfèrent rester tout près de l'eau. Tous les jours, ils guettent les marées et l'embrun et ne quittent pas des yeux leurs embarcations soigneusement entretenues; ils ne peuvent concevoir d'autre vie que celle de la mer, existence tour à tour excitante et molle qui alimente leurs rêves et flatte leur fantaisie. Même après l'érection de l'église paroissiale en 1647 et du séminaire en 1668, même après la construction de l'Hôtel-Dieu et du couvent des Ursulines, ils se sentent encore trop attirés par les choses de la mer pour quitter le frais rivage du Saint-Laurent.
Vers la fin du siècle, cette population pittoresque et remuante a son église, Notre-Dame-de-la-Victoire, ses magasins et ses entrepôts, ses voûtes de pierre et ses quais de bois; elle a son palais, l'Intendance, érigé à la pointe extrême de son développement; elle a ses chantiers maritimes à la Pointe-à-Carcy; elle a ses négociants et ses coureurs de bois, ses artisans et ses marchés publics. Elle vit toujours de la mer; elle en tire sa subsistance, ses joies et ses deuils; et elle lui doit l'aisance, parfois la richesse - car c'est de la mer qu'arrivent les vaisseaux du roi et le ravitaillement de la métropole, et que viennent, chaque printemps, les Indiens glorieux et dépenaillés qui apportent aux négociants les riches fourrures des pays d'en haut.
Vient un temps où l'étroite bande de terre qui s'étend de la falaise au fleuve n'offre plus d'espace, ou si peu, aux nouveaux arrivés. Il leur fait aller s'établir ailleurs. Et alors les bourgeois les plus sédentaires et les mieux rentés, les artisans et les fonctionnaires se résignent à prendre le chemin de la ville haute. C'est l'époque où l'administration fait reconstruire le château Saint-Louis; où l'ingénieur du roi érige les portes de la ville et les bastions indispensables des remparts; où l'évêque entreprend la construction de son palais; où les grands bourgeois - Les Riverin et les Prat, les Crespin et les Perrault - font construire, pour abriter leur famille et leurs richesses, de vastes habitations de pierre, toutes simples à l'extérieur à cause de l'inclémence du climat, mais pourvues à l'intérieur de toutes les commodités alors souhaitables et d'un luxe aimable et discret. Les architectes Claude Bailiff et François de La Joue, Jean Maillou et Hilaire Bernard dit Larivière donnent à la bourgade, qui décidément veut grandir, l'aspect d'une petite ville de la province française.
Pendant les années de paix du gouvernement de Beauharnois, des maisons s'élèvent sur les terrains vagues de l'enceinte fortifiée; la cathédrale s'agrandit et se pare d'un décor de sculpture en bois doré; le collège des Jésuites, nouvellement reconstruit, émerveille les voyageurs par la finesse de son style et la majesté de son architecture; les couvents et les hôpitaux doublent de dimensions; les entrepôts de la ville basse s'adossent à la falaise en une série d'arceaux de pierre faits en forme de voûte; et à l'intérieur des maisons bourgeoises, les arts décoratifs de la vieille France, interprétés par des artisans imaginatifs et sensibles, s'épanoussent en meubles de noyer et d'érable, en tapisseries et en panneaux sculptés, en vases de terre et en portraits de famille, en ouvrages de céramique et de ferronnerie, surtout en argenterie domestique. Et toutes ces uvres d'art, de formes plaisantes et simples, rappellent les ouvrages les plus parfaits des meilleurs artisans de France.
Après les malheurs de la guerre de Sept Ans, les Québecois ne se laissent pas abattre par les épreuves et ne perdent pas leur temps à gémir. Ils reconstruisent leurs habitations dévastées; ils relèvent de leurs ruines leurs églises, leurs chapelles et leurs entrepôts; ils étendent leur commerce aux "Isles" et jusque chez les Indiens de l'ouest; bref, ils poursuivent leur labeur quotidien dans la tradition française la plus vivante et la plus pure. En moins de dix ans, c'est la prospérité revenue. Les fortunes recommencent à s'édifier; non pas tant les grosses que les moyennes, généralement plus stables; les artisans ne suffisent bientôt plus à la tâche; les coureurs de bois n'ont jamais joui de tant de vogue et de prestige; les maîtres-maçons reconstruisent la ville et l'agrandissent à l'image de l'ancienne, avec plus de variété dans les formes, plus de richesse dans les matériaux, plus de largeur dans le style; les ouvriers du bâtiment luttent d'adresse dans tous les corps de métier de l'architecture domestique; et des artisans de talent - comme François Baillairgé, François Beaucourt et Laurent Amyot - s'en vont faire leur apprentissage en France et rapportent de leur séjour à Paris le secret de l'excellence des arts français et les éléments du style Louis XVI.
C'est l'âge d'or de la petite ville. Les mémorialistes de l'époque marquent la magnificence de son site, le charme étrange de ses rues étroites et de ses ruelles, le caractère éminemment français de ses monuments et de ses habitations; ils font remarquer l'aspect imposant de ses fortifications, l'urbanité et l'insousciante fantaisie de ses citadins, la subtilité et la perfection de ses arts populaires; ils notent bien d'autres choses: le développement rapide de ses faubourgs, l'expansion de son commerce dans toutes les directions, l'extraordinaire activité de ses chantiers maritimes de l'Anse-au-Foulon, l'animation qui ne cesse de régner dans la ville, la gaîté des habitants et leur goût très vif pour les jeux de société. Mais ce qui les frappe davantage, c'est le caractère français de la ville, si bien qu'ils croient voir ici l'image idéale de telle ville fameuse de Normandie ou de Bourgogne.
Ce caractère éminemment français, je le retrouve dans le fin sourire et dans les ouvrages plaisamment dyssymétriques du grand orfèvre Françaois Ranvoyzé; dans la prose gamine et souriante de Bédard le journaliste; dans les statues vivantes et les bas-reliefs sereins de François Baillargé;[sic] dans les spirituels portraits de Louis Dulongpré et d'Antoine Plamondon; dans les chansons naïves de Pierre-Florent Baillairgé; dans les vases d'argent savamment martelés de Laurent Amyot et de François Sasseville; dans les magnifiques habitations de l'époque mil huit cent dix, qui apparaissent avec tant de fine simplicité sur le plan en relief de Jean-Baptiste Duberger et sur les fraîches aquarelles de George Heriot et de Cockburn, de John Grant et de Bainbridge.
Malheureusement, cet âge d'or ne dure guère; et pendant une grande partie du XIXe siècle, la fortune de Québec reste incertaine. Certes la ville est encore, et pour une cinquantaine d'années, la métropole maritime du pays; c'est elle qui fournit à la nation ses architectes les plus ingénieux, ses sculpteurs les plus habiles, ses peintres les mieux doués - tels Antoine Plamondon et Théophile Hamel -, ses poètes, ses compositeurs et ses historiens; certes elle récupère tout à fait son caractère de ville fortifiée après la reconstruction de ses murailles en pierre verte et de sa citadelle en étoile; sans doute sa population industrieuse augmente normalement en nombre et son esprit d'invention ne cesse de s'exercer dans tous les domaines.
Mais voici venir les malheurs, et ils ne manquent pas à la pauvre ville. Ce sont d'abord les épidémies, celle de 1832 et celle de 1846, saignées désastreuses au cur même de la population. C'est ensuite la dépression économique des environs de mil huit cent quarante-cinq, à la suite de laquelle s'esquisse le premier exode des québecois vers la république américaine. Surtout, ce sont les sinistres, les grands incendies des quartiers populaires; en 1845, à un mois d'intervalle, deux vastes conflagrations détruisent les quartiers Saint-Roch et Saint-Jean; en moins de quarante ans, les sinistres réduisent en fumée des milliers d'habitations et à l'indigence plus du tiers de la population citadine.
Je sais bien qu'après chaque conflagration, des propriétaires éclairés et soigneux reconstruisent leurs maisons sur les mêmes murs ou d'après des plans qui s'écartent peu de l'architecture traditionnelle - et l'un des plus beaux exemples de ce genre de reconstruction se trouve à l'angle des rues d'Aiguillon et Saint-Augustin. Mais il n'en est pas moins vrai que la ville s'appauvrit au rythme même de ses malheurs, que les immeubles reconstruits ne valent pas ceux qu'ils remplacent, que les maisonnettes de bois qu'on érige à la hâte après chaque sinistre ne possèdent guère qu'une qualité douteuse de pittoresque. Bref, tous les ans, Québec perd une part de son caractère.
Qu'il s'agisse d'épidémies, de crise économique ou d'incendies, rien ne sert de maugréer, puisque ce sont des fléaux contre lesquels les québecois d'antan étaient bien mal protégés. Mais il existe une autre cause d'appauvrissement, et celle-ci vient de l'homme. C'est la démolition volontaire et inutile. La première grande sottise de ce genre date de 1878; cette année-là, on démolit au pic et à la mise l'ancien collège des Jésuites, l'un des édifices les plus imposants et les plus fastueux de la ville.
Depuis cette première sottise, les démolitions se poursuivent à un rythme constant. Chaque année, un certain nombre de belles maisons d'autrefois disparaissent pour faire place à des édifices médiocres; chaque année, un certain nombre de maisons sont transformées avec tant d'indiscrétion, même de brutal sans-gêne, qu'elle en deviennent méconnaissables; chaque année, Québec perd un fleuron de sa belle couronne d'habitations françaises. Quiconque se livre à la photographie en sait quelque chose; et les québecois qui ont eu la précaution de conserver leurs anciennes photographies savent parfaitement que, depuis plus d'un demi-siècle, leur ville perd peu à peu son caractère français et devient implacablement ce qu'on appelle une ville moderne, c'est-à-dire une ville banale, mal construite et laide par dessus[sic] le marché. Et l'appauvrissement de la ville se fait à un rythme tel qu'il est facile de prévoir, par une simple règle de mathématique, qu'avant longtemps il ne restera plus de vieille ville que les fortifications et... de belles images.
Sous le firmament,
Tout n'est que changement.
Tout passe!
chantaient autrefois les malheureux Acadiens sur les navires qui les portaient en exil. Que ce chant-là a raison! Surtout en Nouvelle-France, dont la devise parle suffisamment par elle-même sans qu'il faille s'imposer la tâche fatigante de se souvenir. Que viendraient donc faire les morts dans un petit monde d'êtres inconséquents et agités, qui prennent à peine le temps de vivre? Pourquoi nous rappelleraient-ils, à nous qui avons une si haute opinion de notre intelligence et de notre goût, qu'ils ont sué et peiné de leur vivant et qu'ils ont laissé, en grand nombre, des preuves incontestables de leur talent, de leur sensibilité et de leur adresse? N'en ont-ils pas assez du témoignage non équivoque que nous leur rendons bruyamment un certain jour de juin?
Ce qu'il y a de profondément tragique dans notre destinée, c'est que nous glorifions magnifiquement nos ancêtres pour en tirer un supplément de vanité et que, dans le même temps, nous détruisons avec inconscience, froidement, les plus belles choses qu'ils nous ont laissées. Point n'est besoin de rappeler ici la longue et déplorable kyrielle de nos pertes artistiques et de nos sottes démolitions; chacun n'a qu'à regarder autour de soi et s'émouvoir de notre appauvrissement. Point n'est besoin, non plus, de faire appel au respect du passé, au respect de l'uvre d'art; c'est peine perdue dans un pays où le respect n'est plus qu'une qualité ancestrale. Il ne reste donc que l'argument de l'intérêt.
Eh bien, que les québecois se rappellent que ce sont ses vieilles maisons qui font de Québec une ville agréable et accueillante, une ville bien française; que c'est cette ville française - avec des affiches en français, si c'est possible - que les touristes viennent visiter; et que le jour où elle n'existera plus, les touristes intelligents - et il y en a - iront ailleurs. Qu'ils prennent garde qu'ils possèdent une poule aux ufs d'or, oui; mais qu'ils n'ont point le droit de lui enlever, l'une après l'autre, ses plusmes; qu'ils ont encore moins le droit de la tuer. Qu'ils réfléchissent bien à ceci: le jour où la vieille ville ne sera plus, la renommée de Québec sera devenue une mauvaise plaisanterie.