Gérard Morisset (1898-1970)

1949.10.02 : sculpteur - Quévillon, Louis

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Quévillon, Louis 1949.10.02

Bibliographie de Jacques Robert, n° 125

La Patrie, 2 octobre 1949, p. 112 et 86.

Sur un 200e anniversaire

Louis Quévillon, fondateur de l'Ecole des Ecorres 1749-1823

AUTANT l'Ecole de sculpture montréalaise du XVIIIe est imparfaitement connue, autant l'Ecole de Quévillon, qu'on désigne souvent sous le nom d'Ecole des Ecores (on devrait dire des Accores), est auréolée d'une petite gloire légitime et durable. L'ouvrage de M. Emile Vaillancourt, Une maîtrise d'art en Canada, n'y est pas étranger; non plus que les études de MM. Barbeau et Traquair. Mais j'aime à croire que le nom même de Quévillon, facile à retenir à cause de sa résonnance sympathique et de sa rareté, a servi et sert encore à symboliser un groupe de brillants sculpteurs sur bois, et concentre sur lui une attention qui, normalement devrait se porter sur les collaborateurs du maître, Joseph Pépin, René Saint-James dit Beauvais, Paul Rollin et Olivier Dugal.

DEPUIS une quinzaine d'années, l'on ne croit plus du tout à l'assertion de l'écrivain Michel Bibaud, à savoir que l'on doit à Louis Quévillon "la renaissance de la sculpture en bois qui s'éteignoit chez nous". En réalité, Louis Quévillon n'est que l'aboutissement normal de la génération précédente de sculpteurs, celle d'Antoine Cirier, de Louis Foureur dit Champagne, de François Guernon dit Belleville, surtout de Philippe LIébert; il prolonge donc tout simplement la tradition montréalaise, en la rajeunissant un peu par son apport personnel.

SI LA PRETENTION de Michel Bibaud est insoutenable en ses termes, elle s'explique par ce que j'appellerais un glissement de vocabulaire; que l'on remplace le mot renaissance par celui de vogue, et l'affirmation de Bibaud devient à moitié vraie.

AVANT Quévillon, l'apprentissage et le compagnonnage existent sans doute chez les sculpteurs montréalais, comme partout ailleurs dans le pays. Mais alors que les maîtres-sculpteurs du XVIIIe siècle n'admettent à leur atelier qu'un nombre restreint d'apprentis, Quévillon en reçoit le plus grand nombre possible. Son atelier de Saint-Vincent-de-Paul est une sorte de pensionnat, de manufacture-école, de maîtrise régie par un règlement rigoureux et conduite sur une base d'affaires. Ses apprentis, il les loge, il les nourrit et les considère un peu comme ses enfants; il s'engage à leur enseigner non seulement la menuiserie fine, la sculpture, la dorure et le style alors en usage, mais encore la lecture, l'arithmétique et les sciences usuelles; et leur apprentissage terminé, il retient leurs services comme compagnons-sculpteurs, il les associe à ses propres entreprises, il leur procure même des commandes - probablement celles dont il n'a pas le temps d'assumer l'exécution. A leur tour, ses compagnons-sculpteurs engagent des apprentis, presque tous originaires de Montréal et des environs: Saint-James en prend près d'une dizaine; Joseph Pépin, ses cinq fils, et des recrues qui n'ont point persévéré; Rollin, deux ou trois… Ainsi la tradition de l'atelier des Accores, entretenue avec beaucoup de ferveur par un groupe d'artisans formés à la même discipline, et vivifiée par une concurrence assez forte mais toujours empreinte de camaraderie, se maintient-elle pendant plus d'un demi-siècle et s'étend-elle non seulement à la région de Montréal mais à toute la Nouvelle-France.

VOILA donc la grande innovation de notre sculpteur: la fondation d'une maîtrise d'art. S'il a pu l'entreprendre et la mener à bien, il le doit sans doute à son esprit d'initiative et à la tenacité de son caractère; mais il le doit aussi à la grande prospérité qui s'étend sur le pays après la guerre de l'Indépendance américaine. Quévillon a donc su profiter avec intelligence de la prospérité publique.

DES TRENTE premières années de son existence, on ne connaît actuellement que des faits peu nombreux, de faible importance d'ailleurs. On sait qu'il a vu le jour au Sault-au-Récollet le 14 octobre 1749; on sait encore que son père, prénommé Jean-Baptiste, tenait une boutique de menuiserie fine à Saint-Vincent-de-Paul, et que Louis Quévillon a fait son apprentissage à l'atelier paternel, en compagnie de ses frères, Pierre et Jean-Baptiste.

AUSSI longtemps qu'il travaille à la boutique de Saint-Vincent-de-Paul, aussi longtemps que Philippe Liébert est reconnu comme le maître incontesté de l'Ecole de Montréal, Louis Quévillon reste dans l'ordre. Il recueille parfois quelques vagues commandes; il se fait la main, si je puis dire, sur des meubles secondaires - des crédences par exemple. La plus ancienne qu'on connaisse de lui est le "tabernacle de la Vierge" que conservent les Sœurs grises de Montréal; il date des environs de 1795 et fait contraste avec l'"autel du Sacré-Cœur", que Liébert a fignolé cinq ans plus tôt pour la même chapelle. En réalité, on trouve le nom de notre sculpteur dès l'année 1789, dans les livres de comptes de Saint-Laurent (près Montréal); on le trouve également dans d'autres archives paroissiales de la même époque. Mais ce n'est véritablement qu'après la mort de Liébert, survenue en 1804, que Louis Quévillon s'impose à la clientèle cléricale et qu'il en est jusqu'à sa mort le sculpteur inlassable et fécond.

L'ORNEMENTATION de l'église de Boucherville est sa première grande entreprise; commencée en 1803, son exécution s'échelonne sur une quinzaine d'années. Il convient ici de faire remarquer qu'avec Quévillon il s'agit souvent, non seulement de meubles isolés comme ceux de l'époque précédente, mais d'ensembles décoratifs complets, parfois fort imposants, qui comprennent retables, voûtes à caissons, tabernacles meublés de niches et de bas-reliefs, chaires et bancs d'œuvre d'une grande magnificence, tribunes ornées de rinceaux et d'entrelacs, crédences, trophées et bas-reliefs.

RARES sont les ensembles décoratifs qui nous sont parvenus intacts. Les uns ont péri dans les flammes - comme Sainte-Marie-de-Monnoir, la Pointe-Claire, Chambly, Saint-Michel (Bellechasse), la Longue-Pointe… D'autres, pour des raisons diverses, ont été tellement transformés au cours du XIXe siècle ou depuis une cinquantaine d'années, qu'il n'en reste que de misérables fragments - tels les chapiteaux de bois doré de Longueuil, les [sic] tabernacle de Saint-Cuthbert, les chandeliers de St-Laurent (près Montréal); le maître-autel de Saint-Henri (Lévis) aujourd'hui à Saint-Elzéar-de-la-Beauce… A la vérité, je ne connais que deux ensembles de Quévillon qui n'aient pas trop souffert de notre vandalisme ou simplement de notre mauvais goût; ce sont les ensembles de l'église de Verchères et de l'église de Saint-Marc; leur caractère décoratif est fort agréable.

SI grande est la vogue de Quévillon entre les années 1805 et 1823 que rares sont les églises de cette époque qui n'ont pas été ornées de quelque meuble de sa façon. Le biographe de notre sculpteur cite plus d'une vingtaine d'églises qu'il a décorées. Dans l'état actuel de nos connaissances, il convient de doubler ce nombre. Car Louis Quévillon n'est pas seulement un sculpteur habile et fécond; il est encore un homme d'affaires averti. Pendant que ses compagnons-sculpteurs manient la gouge et le ciseau à l'atelier de Saint-Vincent-de-Paul, Quévillon, lui, parcourt la province en quête d'entreprises. Dès 1803, il s'insinue dans les bonnes grâces des marguilliers de Nicolet; l'année suivante, il est à Saint-Grégoire; en 1805, il est au Cap-Santé et à Sainte-Croix, puis à Saint-Charles-sur-rivière-Boyer et à Saint-Michel (Bellechasse); en 1806, il travaille aux meubles de l'église de Saint-Henri (Lévis); les années suivantes, il est à la Rivière-Ouelle; vers 1813, il échoue auprès des marguilliers de Kamouraska, qui lui préfèrent les sculpteurs David… Les entreprises que Louis Quévillon assume dans la région québécoise deviennent si nombreuses et prennent tant d'importance, qu'il doit y amener quelques-uns de ses meilleurs compagnons; c'est ainsi qu'on peut lire dans les archives de Saint-Michel et de Saint-Henri les noms d'Urbain Brien dit Desrochers, d'Amable Charron et d'Etienne Bercier. Au reste, bien des gens finissent par croire que Quévillon a son domicile à Saint-Michel, tant il y fait des séjours prolongés.

C'EST TOUT bénéfice pour lui, et tout autant pour ses disciples. Amable Charron s'installe à Saint-Jean-Port-Joli, et orne, de ses immenses gloires et de ses statues-cariatides, l'église de sa paroisse adoptive et celles de l'Islet, de St-Roch-des-Aulnaies, de Ste-Anne et de la Rivière-Ouelle; Chrysostome Perrault, spécialisé dans les voûtes à rosettes dorées, construit celle de l'Islet, qui a été impitoyablement remplacée en 1869 par une vulgaire voûte de plâtre; le même Perrault construit également l'ancienne voûte de la Rivière-Ouelle et la voûte actuelle de St-Jean Port Joli [sic]; Etienne Bercier, un Monrtéalais [sic], fignole les sanctuaires de Beaumont, de Saint-Vallier et de Saint-Gervais, ces deux derniers disparus respectivement en 1904 et en 1872; Olivier Dugal, de Terrebonne, bâtit la magnifique voûte de Saint-Augustin (Portneuf); Louis-Basile David, autre Montréalais, façonne des meubles délicats pour l'église de St-Jean (Ile d'Orléans) et sculpte la voûte de l'église de la Sainte-Famille; David-Fleury David, du Sault-au-Récollet, entreprend l'ornementation de l'église de l'Ile aux Coudres; la société Séguin, Berlinguet et Dugal, trois sculpteurs originaires de la région montréalaise, exécute plusieurs entreprises de sculpture dans les environs de Québec. Bref, les disciples de Quévillon, les compagnons de l'atelier des Accores sont si actifs et si populaires que l'abbé Jérôme Demers, architecte diocésain tout puissant et protecteur des Baillairgé, s'en indigne et forge le terme de "quévillonnage" pour stigmatiser comme il convient le style des disciples de Quévillon.

L'ESPRIT de l'atelier des Accores ne s'est pas éteint à la mort de Quévillon en 1823; il s'est prolongé pendant la première moitié du siècle. Je pourrais même soutenir qu'il a produit ses œuvres les plus achevées entre 1825 et 1850. Amable Gauthier à Saint-Isidore (Laprairie), Louis-Thomas Berlinguet à Saint-Rémy, Urbain Brien dit Desrochers à la Rivière-du-Loup-en-Haut et à Saint-Grégoire (Nicolet), Louis-Xavier Leprohon à l'île Perrot, André Achim à Vaudreuil, Charles Desnoyers à Saint-Jean-Baptiste (Rouville), Jean-Baptiste Barret à Saint-Mathias, tous ces artisans des Accores ont maintenu la tradition avec beaucoup d'ingéniosité, d'adresse manuelle et de fine sensibilité. Leurs ouvrages ont un air de famille indéniable; mais ils possèdent leurs caractères particuliers. Car l'enseignement de Louis Quévillon n'a rien de vulgairement scolaire ni d'académique; il est libéral, vivant et souple. On le constate à la visite du monument le plus parfait qui soit sorti de l'atelier: l'intérieur de l'église de Saint-Mathias. Commencé en 1808 par Louis Quévillon lui-même, il a été continué en 1822 par René Saint-James dit Beauvais, ensuite par son camarade Paul Rollin; finalement, c'est Jean-Baptiste Barret qui a achevé l'ouvrage vers l'année 1840; chaque meuble a son style propre, oui; mais l'ensemble est d'une parfaite unité et, j'ajoute, d'un charme incomparable.

LOUIS QUEVILLON, ornemaniste excellent et grand chef d'école, a droit à nos hommages.

Bas de vignettes:

[1]- [Photographie de Gérard Morisset] Nul écrivain de chez nous n'a fait davantage pour faire connaître les œuvres d'art de nos ancêtres que M. GERARD MORISSET, membre de la Société Royale du Canada et directeur de l'Inventaire des œuvres d'art de la province de Québec. Né au Cap-Santé en 1898, M. Morisset a fait ses études classiques au Collège de Lévis. Après avoir pratiqué le notariat pendant quelques années, M. Morisset obtenait une bourse du gouvernement français pour étudier en France. Après avoir passé cinq ans à Lyon et à Paris, M. Morisset revint à Québec pour y devenir directeur de l'Inventaire des Œuvres d'Art. A ce titre, M. Morisset a parcouru en tous sens notre province pour y étudier et photographier les œuvres des artisans canadiens-français: peintres, sculpteurs, ébénistes, orfèvres, architectes, etc. Outre une collection de 30,000 photographies, M. Morisset a amassé une documentation formidable, presque inépuisable sur ces œuvres d'art.

[2]- Une belle œuvre du sculpteur Quévillon. C'est en 1795 que le sculpteur Louis Quévillon exécuta le tabernacle en bois doré de la chapelle des Sœurs Grises de l'hôpital général de Montréal. Ciné-Photo provincial.

[3]- Les magnifiques stalles de Vaudreuil. Ces stalles de l'église de Vaudreuil ont été exécutées en 1805 par le célèbre sculpteur Louis Quévillon dont ce sera dans quelques jours le 200e anniversaire de naissance. Ciné-photo provincial.

[4]- L'œuvre de Quévillon à Verchères. L'Annonciation, bas-relief en bois sculpté conservé à l'église de Verchères, est une œuvre de Louis Quévillon, exécutée vers 1818. Ciné-photo provincial.

[5]- La signature du sculpteur Quévillon. Il paraît que Louis Quévillon n'était pas très ferré sur l'orthographe. En tout cas le curé de Varennes n'a pas voulu prendre de risque. Il a préparé lui-même ce document daté du 6 août 1803 que Louis Quévillon a signé, reconnaissant ainsi avoir reçu "Cinq Cent Cinquante livres ancien Louis pour parfait payement des ouvrages" qu'il avait faits pour l'église de Varennes.

QUELQUES ŒUVRES DE LOUIS QUEVILLON

1- C'EST au sculpteur Louis Quévillon que l'on doit l'ornementation de l'intérieur de l'église de Saint-Mathias, comté de Rouville. Pour l'exécution de ce travail, Quévillon se fit aider de ses disciples René Saint-James, Paul Rollin et Jean-Baptiste Baret. Service provincial de ciné-photographie.

2- C'EST au début du siècle dernier que Louis Quévillon sculpta le sanctuaire de l'église de Saint-Marc-de-Verchères. Service provincial de ciné-photographie.

3- LE TABERNACLE de l'église de la Pointe- Fortune est encore une œuvre de Louis Quévillon (1749-1823). Il avait d'abord décoré l'église de Rigaud. Service provincial de ciné-photographie.

4- LA SCULPTURE du retable et des meubles de l'église de Verchères a été exécutée entre 1816 et 1820 par Louis Quévillon, qui a fait école. Service provincial de ciné-photographie.

 

 

 

web Robert DEROME

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