
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Québec - Jésuites 1949.10.23
Bibliographie de Jacques Robert, n° 126
La Patrie, 23 octobre 1949, p. 26 et 51.
La chapelle de la rue Dauphine à Québec
UN édifice religieux, église ou chapelle, possède l'ordinaire un nom, et un seul, qui permet d'en établir facilement l'identification. Ce n'est pas le cas du monument dont je voudrais retracer l'histoire. Dès avant sa construction, monseigneur Plessis le désigne sous le titre de "chapelle de la Congrégation des hommes" ou "de la Grande Congrégation" - sans doute pour éviter toute confusion avec la congrégation établie au Séminaire de Québec; quand les Jésuites, revenus à Québec en 1819, reprennent la direction de la confrérie, le peuple de la Haute Ville prend l'habitude d'appeler l'édifice la "chapelle des Jésuites"; beaucoup plus tard, une autre appellation devient courante, la "chapelle de la rue Dauphine".
ELLE date du début du XIXe siècle. Depuis l'année 1800, sa construction est rendue nécessaire par la main-mise du gouvernement londonien sur les biens des Jésuites. Les congréganistes, réduits à chercher refuge ils ne savent en quel endroit, installés provisoirement en 1807 "dans un appartement ou chapelle au-dessus de la sacristie de l'église-cathédrale [Note 1. Cf. "Rapport de l'archiviste... pour 1932-1933", p. 51, lettre de monseigneur Plessis, 4 mai 1808.] ", réclament de l'autorité épiscopale un terrain où bâtir une chapelle convenable à leur usage et une maisonnette destinée au logement de leur aumônier. En 1817, ils reviennent à la charge. Finalement, le gouverneur Sherbrooke leur fait don d'un terrain "près du corps de garde de la porte St-Jean"; et l'évêque leur accorde volontiers l'autorisation de construire une chapelle de cent pieds de longueur sur cinquante de largeur.
DESORMAIS, l'entreprise ne subit plus de retard. Le 4 mars 1818, l'abbé Michel Dufresne, chapelain de la congrégation, et les six syndics mandatés par leurs confrères passent marché avec le sieur Pierre Giroux, maître-maçon domicilié à Beauport, pour la construction des murailles de l'édifice, des pieds-droits, des vides et des murs de refend [Note 2. Archives judiciaires de Québec. Greffe de Maître Ant.-A. Parent, minute du 4 mars 1818.]; cinq jours après, les mêmes mandataires acceptent la soumission du sieur Jean-Baptiste Caillouet, charpentier au faubourg Saint-Jean, pour tous les ouvrages en bois, charpenterie et menuiserie [Note 3. "Ibid." minute du 9 mars 1818.].
IL est dommage que le notaire instrumentant de ces deux minutes n'ait pas révélé le nom de l'architecte de cette chapelle. A défaut de cette précision, il n'est pas impossible d'en arriver à une sorte de vraisemblance reposante. Précisément à l'époque où monseigneur Plessis s'occupe activement de la chapelle des Congréganistes, il surveille de près l'exécution d'un édifice qui lui tient beaucoup à cur l'église du faubourg Saint-Roch. Quel est son conseiller, son homme de confiance? L'architecte-sculpteur François Baillargé[sic]. Quelques années plus tard, en 1821 et en 1822, c'est le même artisan qui dessine les caissons des voûtes de la cathédrale et dirige les travaux de construction de la nouvelle aile du Séminaire, dite aile de la Congrégation. Que François Baillargé, architecte diocésain et ami personnel de l'évêque, ait participé aux plans de la chapelle de la Grande Congrégation, rien ne s'y oppose, ni la chronologie ni le style du monument.
POURSUIVIS avec vigueur, les travaux sont à peu près terminés vers 1820 - tout au moins en ce qui concerne l'extérieur. La chapelle se présente alors comme un long vaisseau à deux étages de fenêtres, sans transept, couvert d'une toiture à deux versants qui se coupent presque à angle droit et qui sont pourvus d'une couronne de petite lucarnes arrondies; à cheval sur le pignon de la façade, un clocher en charpente, l'un des mieux galbés de la ville à cette époque, se dresse sur son socle trapu et domine les environs du haut de ses deux lanternes ajourées.
TEL que nous apparaît ce monument harmonieux et simple sur les deux aquarelles que James-Pattison Cockburn lave vers l'année 1830 pour illustrer les "Mémoires" de Lady Aylmer [Note 4. Cf. "Rapport de l'archiviste... pour 1834-1835[illisible], plances comprises entre les pages 280 et 281.]; tel apparaît-il encore sur la chromo-lithographie que Bourne publie deux ans plus tard d'après un dessin de Sproule. Mais l'image la mieux réussie de cette charmante chapelle est un dessin de A.-J. Russell; il l'a exécuté probablement en 1833 [Note 5. Cf. "Hawkins' Picture of Quebec". Québec, 1834, pl. 164-165[illisible]. - C'est l'artiste Sproule qui a lithographié ce dessin.]; d'une fenêtre de la maison d'angle de l'actuelle place d'Youville, l'artiste a représenté la Grande Congrégation à-demi masquée par les murailles des fortifications - on n'en voit que l'étage des fenêtres hautes et la toiture; et, mieux que Cockburn et Sproule, il a su rendre la silhouette pure et le prodigieux élan de ce petit clocher, dont les dimensions modestes sont comme agrandies par le jeu magique des proportions.
J'AJOUTE que sur l'une des aquarelles de Cockburn, on distingue nettement le perron de la façade, rendu nécessaire par la forte déclivité du terrain; c'est ce perron qui formera plus tard galerie et qui embarrassra considérablement les autorités au cours de chacune des restaurations du monument.
A l'époque 1830, l'intérieur de la chapelle est tout juste habitable. "Perfectly plain in its interior", écrit Alfred Hawkins en 1834. Dix ans après, le rédageur du "Guide Cowans" écrit une réflexion analogue: "Its tin roof and spire are conspicuous above the ramparts. The interior is without ornament."
C'EST qu'après l'active campagne de 1818, la Grande Congrégation n'est plus en mesure d'entreprendre d'autres travaux. Elle essaie d'abord, mais en vain, de récupérer les meubles qui faisaient autrefois sa splendeur et son orgueil. Elle se contente donc d'utiliser un mobilier doccasion[sic]; et sans fausse honte, elle se résigne à la pauvreté, à des murailles nues et frustes, à une fausse voûte de planche marquée de têtes de clous, à une statuaire de plâtre peint en tons suaves.
L'ERE du dénuement commence à prendre fin peu après le retour des Jésuites. Mais avec quelle lenteur; j'ajouterais volontiers, avec quelle hésitation! Ce grand vaisseau rectangulaire, j'ai l'impression qu'on ne sait comment l'orner. Il y faudrait sans doute, suivant le style du milieu du XIXe siècle, un décor sculpté à la manière d'André Paquet: une voûte avec doubleaux à caissons et à rosettes, des trophées et des gloires en reliefs dorés, une corniche d'un style corinthien assez libre - au reste, André Paquet en donne vers ce temps-là d'admirables exemples à Deschambault, à Lévis, à Ste-Luce et ailleurs. Mais il semble que les congréganistes reculent devant la dépense. Ne viennent-ils pas d'ériger à grands frais l'imposante résidence de la rue Dauphine, qui porte précisément la date de 1856? L'ornementation de la chapelle est donc remise à plus tard.
L'OCCASION manquée ne se présentera plus. En 1887, on orne la voûte, non en bois aculpté suivant la tradition, mais avec des motifs décoratifs peints en trompe-l'il; c'est d'ailleurs le parti qu'on adopte dans les restaurations subséquentes. La seule entreprise louable que les congréganistes mènent à bien à la fin du XIXe siècle, c'est le mobilier de la nef. Je ne parle pas ici du maître-autel, dont le plan et l'exécution se ressentent de la décadence du dessin dans notre architecture, mais des stalles. Le grand ébéniste québecois Philippe Vallières en a donné le dessin en 1887 et en a surveillé l'exécution; façonnées en bois de noyer tendre, elles sont composées avec beaucoup de goût et de simplicité et elles possèdent un caractère décoratif excellent. Avec le tableau de la "Présentation au temple" que Théophile Hamel a peint vers 1860 pour orner le retable central, avec les peintures de "Saint Joseph" et de "l'Apparition du Sacré-Cur à Marguerite-Marie" qu'Eugène Hamel a exécutées en 1888 pour les retables latéraux, c'est tout ce qui reste de beau et de reconnaissable du monument gracieux et sans prétention qu'était naguère la chapelle de la rue Dauphine [Note 6. Même les buffets d'orgues ont disparu. Le buffet du petit orgue acquis à Londres en 1858 ne pouvait servir qu'à un minuscule instrument; mais le buffet de l'orgue que Napoléon Déry a façonné en 188[illisible]?]. Car depuis les travaux de l'année 1931...
HEUREUSEMENT que subsiste le trésor de la chapelle. Non un trésor somptueux et abondant, comme ceux de nos paroisses du XVIIIe siècle; mais un trésor restreint à quelques pièces parfaites. Les deux chefs-d'uvre de ce trésor sont assurément les statues en bois de "Saint Joseph" et de la "Madone", qui proviennent de l'ancienne Congrégation - celle qui occupait une chapelle dans l'église des Jésuites [Note 7. L'ancien collège des Jésuites se trouvait sur l'emplacement de l'Hôtel de Ville; il a été démoli stupidement en 1878. L'église des Jésuites, comme on l'appelait autrefois, était accolée à l'aile sud du collège; fort abimée pendant le siège de 1759, elle a été démolie à la fin du XVIIIe siècle.]. Elles datent des années 1750-1751. Leur auteur, Pierre-Noël Levasseur [Note 8. Né à Québec en 1690, mort dans la même ville en 1770. - Du même sculpteur, on peut voir deux statues de "Saint Pierre" et de "Saint Paul" dans l'église de Charlesbourg.], appartenait à l'illustre dynastie de sculpteurs sur bois qui ont laissé de si belles uvres dans la région québecoise. Ce qui est admirable dans le "Saint Joseph", c'est la noblesse et l'aisance de la pose, le réalisme saisissant de la chevelure et des mains, le caractère d'autorité et de fermeté de l'expression du visage, la franchise et la largeur de la technique. Qu'on est loin, avec cet ouvrage fortement pensé et exécuté avec une adresse imperturbable, qu'on est loin, dis-je, de la fadeur des productions de nos gâcheurs de plâtre!
SI la "Madone" n'est pas plus belle que le "Saint Joseph" - au point de vue esthétique, bien entendu -, elle est beaucoup plus attachante. Comme la plupart des Madones anciennes, elle porte sur son bras gauche l'enfant Jésus, et de la main droite, elle retient son ample manteau qui s'épand en plus lourds et serrés sur son pied gauche. Le geste des bras de l'enfant Jésus est à la fois naïf et sentimental, bien expressif. Le maintien réservé de la vierge, l'expression énigmatique, même un peu troublante de son regard, l'arrangement élégant et simple de sa coiffure, surtout l'extrême souplesse de son attitude, tout dans cette statue exhale le charme mystérieux des plus belles Madones de l'Ile-de-France; non les Madones mondaines et volontiers frivoles de l'époque de Caffieri et de Clodion; mais les Madones du Moyen Age finissant, ces jeunes femmes aimantes et distinguées qui regardent leur enfant avec un sourire infiniment spirituel et évitant de penser à l'avenir. Avec le "Beau Dieu de Vaudreuil" de Philippe Liébert (1792), la "Madone" de Pierre-Noël Levasseur est l'un des chefs-d'uvre de la sculpture canadienne [Note 9. Le contrat relatif [illisible]].
LES autres uvres d'art que je voudrais signaler brièvement sont des pièces d'orfèvrevie: un "calice" en argent massif de grande taille, orné de têtes d'anges, de feuilles d'acanthe ciselées et de billettes, façonné à la plus belle époque du style Louis XIV par un artisan de la jurande de Paris; une statuette en feuilles d'argent de "Saint Ignace de Loyola", martelée et ciselée vers l'année 1710 par l'illustre orfèvre parisien Adrien Daveau; enfin, un "encensoir" et sa "navette", également en argent massif, façonnés vers 1820 par l'orfèvre québecois bien connu Laurent Amyot [Note 10. Né à Québec en 176[illisible]].
LE calice, parce qu'il ne porte aucune marque d'orfèvre ni de jurande, est probablement un don du roi Louis XIV à l'une des missions indiennes des Jésuites; il en existe quelques autres du même genre au Séminaire de Québec, au Palais épiscopal et à la cathédrale, chez les Dames Ursulines, à Lorette et au Musée Notre-Dame à Montréal; il en existe d'autres également dans certains trésors français, notamment à Notre-Dame de Paris, à Saint-Fermain-l'Auxerrois et à Chartres.
L'ENCENSOIR de Laurent Amyot, l'un des plus parfaits de cet orfèvre, est d'une construction savnte[sic] et d'une technique irréprochable. Quant à la statuette de "Saint Ignace de Loyola," elle n'a point de prétention à l'élégance; mais, comme le "St Joseph" de Levasseur, elle a beaucoup de caractère, tant dans la pose du personnage que dans le geste de la tête rejetée en arrière; l'ornementation de la chasuble, exécutée au ciselet, est d'une virtuosité étourdissante; elle reproduit en ses moindres détails les dessins de broderie - et ils sont magnifiquement décoratifs - de la chasublerie de l'époque.
Bas de vignettes:
[1] La façade de la Grande Congrégation telle qu'elle était il y a une vingtaine d'années. Cf. Livernois, Québec.
[2] Saint Joseph en bois sculpté et doré. yvre de Pierre-Noël Levasseur, 1750.
[3] La chapelle de la Grande Congrégation, d'après une aquarelle de James-Pattison Cockburn, exécutée vers 1830 pour Lady Aylmer. IOA
[4] Madone et Enfant en bois sculpté et doré. uvre de Pierre-Noël Levasseur, 1750. IOA
[5] Encensoir et navette en argent massif, façonnés vers 1820 par l'orfèvre québecois Laurent Amyot. IOA.