Gérard Morisset (1898-1970)

1949.11.13 : Église - Oka

 Textes mis en ligne le 3 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Oka 1949.11.13

Bibliographie de Jacques Robert, n° 127

La Patrie, 13 novembre 1949, p. 18.

Le trésor de la Mission d'OKA

L'ETABLISSEMENT indien du lac des Deux-Montagnes, plus connu de nos jours sous le nom d'Oka, remonte au premier quart du XVIIIe siècle. En quelques mots d'histoire, c'est la réserve indienne du pied de la montagne de Montréal que, pour des raisons matérielles et morales qui nous sont quasi inintelligibles, on a transportée d'abord au Sault-au-Récollet (mission de la Nouvelle-Lorette), puis au fond de la baie des Deux-Montagnes.

ET dès les premières années, cette nouvelle mission manque d'unité et de cohésion. D'un côté, ce sont les Iroquois; de l'autre, ce sont les Algonquins; et, mêlés à ces peuplades qui se querellent sans cesse et à propos de rien, d'autres Indigènes élisent domicile - si l'on peut dire - dans la partie est du territoire; de sorte qu'avec les années, l'établissement devient difficile à gouverner. Quoi qu'il en soit, les Sulpiciens organisent la mission avec une certaine énergie et beaucoup d'esprit de suite. Aux environs de l'année 1733, les deux villages, iroquois et algonquin, sont déjà établis sur la pointe d'Oka; l'église est en voie de construction - une église en pierre de dimensions moyennes, aussi bien proportionnée que l'ancienne église de Lachenaie, placée à quelques mètres du rivage dans un décor de saules et de peupliers; un modeste fortin de pieux, flanqué de deux bastions en étoile, s'élève déjà face à la rivière des Outaouais. Certes, ce n'est point le somptueux poste fortifié que le gouvernement de Versailles rêve de construire d'après le plan qu'a dressé l'ingénieur Charles-Gaspard Chaussegros de Léry; mais c'est une bourgade qui possède son enceinte et son église, une bourgade dont la vie civile et religieuse est déjà rythmée par un certain nombre d'actes collectifs. Cette mission, les Sulpiciens et le roi de France vont l'enrichir d'œuvres d'art nombreuses et magnifiques.

LES premières richesses d'Oka consistent en tableaux religieux. Disons tout de suite qu'ils ont été sauvés dans le sinistre de l'ancienne église, en 1877, et qu'ils ornent aujourd'hui l'église et la sacristie que Perrault et Mesnard ont érigées vers 1880 sur les décombres de la première église.

A partir de l'année 1735 et jusqu'à la guerre de Sept Ans, le supérieur de la mission et l'abbé Picquet font venir de France près d'une vingtaine de peintures. Les unes, œuvres de l'artiste parisien Nicolas Lefebvre, sont, aussitôt reçues, posées dans les édicules de pierre qui viennent d'être construits au flanc de la montagne ouest; ce sont des paraphrases habilement conçues de compositions flamandes - notamment de Rubens - qui sont exécutées avec une certaine largeur de touche et dans un coloris où les jaunes ambrés et les bruns encadrent des vermillons d'une sombre éloquence. Les autres, compositions édifiantes et têtes d'expression, sont destinées à l'église de la mission et à la résidence des Sulpiciens; parmi leurs auteurs, je relève les noms des artistes parisiens Frontier et Jean-Baptiste Van Loo.

QUELQUES années plus tard, on constatera que les grandes peintures de Nicolas Lefebvre, imprudemment exposées aux intempéries, menacent de s'abîmer tout à fait dans leurs édicules humides; on les transportera dans l'église et on les remplacera par de vastes bas-reliefs en bois sculpté et peint, qui reproduisent les mêmes sujets que les toiles; ces bas-reliefs sont l'œuvre d'un artisan français qui a vécu au Canada et y est mort à la fin du XVIIIe siècle, François Guernon dit Belleville; ils sont d'un art fruste; bien sûr; mais ils sont vivants de couleur et de modelé. Vers 1785, le même sculpteur a façonné quelques meubles pour l'église; il n'en reste qu'un chandelier pascal, qu'on a sauvé de l'incendie de 1877.

LE véritable trésor d'Oka, c'est son orfèvrerie. Elle n'a pas la somptuosité de celle de la mission de Caughnawaga, ni la diversité de celle de Lorette. Toutefois, elle est remarquable. Parmi ces morceaux en argent massif, quelques-uns sont des dons du roi de France Louis XV - telle la statue de la Madone dont il sera question tout à l'heure; d'autres proviennent des Sulpiciens mêmes et ont servi à la mission de la montagne de Montréal; quelques pièces ont été commandées vers la fin du XVIIIe siècle à un orfèvre québecois qui s'est habituellement occupé d'argenterie et de traite des fourrures, Jonas ou Joseph Schindler.

AJOUTONS que le trésor d'Oka comprend plusieurs pièces de l'époque Louis XIV. Par exemple, un grand ciboire tout ciselé, qui porte le poinçon du célèbre orfèvre parisien François Jacob et la date de 1689; un calice de la même époque, magnifiquement orné de têtes d'anges et de feuilles d'acanthe, qui porte les initiales d'un orfèvre parisien dont je n'ai pu jusqu'ici retrouver le nom; quelques menues pièces d'orfèvrerie de formes à la fois archaïques et denses.

EN outre, de l'éminent orfèvre de Paris, Guillaume Loir, qui a façonné tant et de si beaux vases liturgiques pour les églises de la Nouvelle-France, la mission possède un calice de facture simple et savante, qui date de l'année 1745, et une statue en feuilles d'argent massif représentant la Vierge et l'Enfant, qui porte le poinçon de jurande des années 1731-1732, c'est un don personnel de Louis XV; avec son socle en ébène orné de plaques d'argent ouvragé, l'ensemble a plus de trois pieds de hauteur. La Vierge, jeune femme mince dont la taille est très haute et le port de la tête altier, porte son enfant sur son bras gauche; de la main droite, elle tient avec fermeté le sceptre royal, comme la plupart des Madones du XVIIIe siècle. Cette statue est assurément l'une des plus belles œuvres d'art français que nous ayons. Le maintien plein de majesté de la jeune mère, la pose familière et l'expression étonnée de l'enfant Jésus, le profil serein de la Vierge et la souplesse de son corps jeune, l'admirable composition de l'ensemble et le soin apporté à l'exécution des moindres détails, la science vivante du drapé, tout dans cette œuvre est parfait; je ne connais guère que deux autres morceaux de l'Ecole parisienne qui puissent lui être comparés: le crucifix de Caughnawaga, de l'orfèvre Alexis Loir, et les statuettes en argent de saint Joseph et de la Vierge, que le même Guillaume Loir a façonnées vers 1740 pour la mission de la Jeune-Lorette, près Québec.

CONTINUONS l'examen du trésor d'Oka. On y trouve quelques ouvrages d'orfèvrerie beaucoup moins importants que la majestueuse Madone de Guillaume Loir, mais tout aussi parfaits de métier. Tel un plateau de l'orfèvre montréalais Salomon Marion, qui est un modèle de grâce et de fine technique; tel un gobelet d'argent, qui paraît avoir été la coupe d'un calice et qui porte le poinçon I. F. R., tout probablement la marque de l'abbé Ignace-François Ranvoyzé, le fils de l'illustre orfèvre québecois François Ranvoyzé; tel un autre plateau de Guillaume Loir, dépourvu de tout ornement.

ENFIN les deux pièces d'orfèvrerie qu'il me reste à signaler sont l'œuvre d'un orfèvre suisse originaire de la ville de Glaris, Joseph ou Jonas Schindler; arrivé à Québec l'année même de la signature du traité de Paris, Schindler s'est d'abord occupé de la fabrication d'instruments d'optique, ensuite d'argenterie destinée à la traite des fourrures avec les Indiens de l'Ouest; au reste, il a été le premier fournisseur des "Bourgeois du Nord-Ouest" et il a vécu quelque temps dans la ville de Détroit. De cet orfèvre, dont le premier métier semble avoir été la serrurerie, on ne connaissait jusqu'ici que de rares ouvrages d'église - comme les encensoirs des églises de Pierrefonds et de la Pointe-Claire. A la mission d'Oka, il est représenté par deux ouvrages importants: un bénitier en argent massif qui, par la robustesse de ses formes et de sa mouluration, rappelle les anciens mortiers des pharmaciens; un encensoir à cassolette très ample, de galbe bien étudié, dont l'unique décor est fait de fines gravures au burin. Ces deux morceaux ne possèdent évidemment point l'élégance souveraine ni la délicatesse de la Madone de Guillaume Loir, encore moins le majestueux élan du calice de François Jacob; ils n'en constituent pas moins des ouvrages d'honnête tenue, dont le caractère domestique, pourrais-je dire, n'est pas déplaisant du tout.

IL faudrait encore signaler deux petites lampes de sanctuaire en argent, dont la silhouette accuse le milieu du XVIIIe siècle, et quelques menues pièces d'orfèvrerie française, qui ne portent malheureusement aucune marque susceptible de les identifier; ces œuvres d'art valent par la plénitude de leurs formes et complètent un trésor déjà si riche.

CERTES, j'aimerais m'étendre quelque peu sur des peintures du XVIIe siècle et du XVIIIe, qui ornent la salle commune du presbytère. J'y vois une Ame peinte, qui est une copie, faite d'après une gravure, d'une composition bien connue du Frère Luc - j'ignore le nom du copiste; un portrait de l'un des premiers missionnaires d'Oka, l'abbé Picquet, personnage à la figure franche et à l'expression énergique; un autre portrait, fort abîmé, représentant monsieur de Terlaye… Mais ces tableaux, médiocrement conservé, ne nous donnent qu'une pauvre idée de ce qu'ils étaient autrefois.

AVANT le sinistre de l'année 1877, le trésor comptait beaucoup d'autres œuvres d'art; par exemple, des wampuns façonnés avec des cailloux de grève, des perles, même des os; il y en avait de fameux; ils appartiennent maintenant à des musées.

ENFIN, signalons une bannière marquée aux armes des rois de France; elle a servi de drapeau aux Indiens des Cinq-Nations, au cours de la Guerre de Sept Ans; et ce sont les symboles mêmes de ces tribus que les religieuses de la Congrégation Notre-Dame de Montréal ont brodés à la face de l'oriflamme; au revers, c'est une longue inscription latine au pied de laquelle sont les armoiries royales et le monogramme des Sulpiciens. Autrefois, cet oriflamme était rutilant de couleurs; de nos jours, il a perdu beaucoup de son éclat, mais ses harmonies sont douces, fort discrètes.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)