Gérard Morisset (1898-1970)

1949.11.20 : Église - L'Acadie

 Textes mis en ligne le 3 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - L'Acadie 1949.11.20

Bibliographie de Jacques Robert, n° 128

La Patrie, 20 novembre 1949, p. 26, 51, x, 21.

Un chef-d'œuvre d'architecture religieuse: L'ÉGLISE de L'ACADIE [Note 1. S. M. : Le texte des articles n° 128, 318 et 029 est pratiquement le même.]

DES églises paroissiales qu'il nous reste du XVIIIe siècle et du XIXe - elles ne sont pas nombreuses, - les mieux conservées sont assurément celles du Cap-de-la-Madeleine, de Saint-Jean-Port-Joli et de Saint-Mathias, celles de Lacadie et de Lauzon, de Saint-Roch-de-l'Achigan et de Saint-André (Kamouraska). Et parmi ces églises, qui ont gardé en somme l'ensemble de leurs caractères d'autrefois, la moins restaurée, la seule presque intacte est l'église de Lacadie.

ET J'EN vois la raison dans une particularité topographique. Parce qu'il n'est point en bordure d'une grande route, le village de Lacadie est comme soustrait à l'action impérieuse de la mode, donc à peu près indemne de restaurations; et par bonheur, l'église paroissiale a été peu touchée pendant les cent quarante-huit années de son existence. Voilà pourquoi le voyageur qui, avant d'arriver à Saint-Jean, quitte la grand'route et s'engage vers l'ouest, ne tarde pas à apercevoir le fin clocher, puis la silhouette pure de cette charmante église. Suivons-le dans sa visite; car le monument en vaut la peine.

L'EGLISE de Lacadie a été construite au tout début de XIXe siècle, c'est-à-dire à l'époque la plus brillante de notre architecture religieuse. Dès l'année 1795, le grand-vicaire Denault, alors curé de Longueuil, en fixe le site et les dimensions; le 2 septembre 1800, on procède à la pose de la première pierre; le 23 décembre de l'année suivante, le gros œuvre est terminé et l'église, ouverte au culte.

QUEL en est l'architecte? Les archives de la Fabrique sont muettes sur ce point. Mais si je songe aux habitudes des ecclésiastiques de cette époque, j'en arrive à la conclusion que ce n'est pas un seul homme qui est l'auteur de ce beau monument; c'est un groupe d'hommes - les uns, amateurs d'architecture; les autres, artisans de carrière. De concert avec l'évêque de Québec, Pierre Denault, on l'a vu, fixe le site et les dimensions de la future église; paraît ensuite un autre homme d'église - Pierre Conefroy, curé de Boucherville - qui vient de terminer la rédaction d'un devis auquel il travaille depuis plusieurs années et qui, d'accord avec l'Ordinaire, impose aux entrepreneurs les prescriptions méticuleuses et complètes qu'il a couchées sur le parchemin; paraissent enfin les exécutants, les maîtres-maçons Odelin et Mailloux et le maître-charpentier Joseph Nolette. Et de la collaboration de ces quatre personnages va surgir un édifice de proportions attachantes, une œuvre d'art parfaite.

CAR SI JE compare cette église aux autres qui ont été érigées à la même époque - par exemple, Boucherville, Saint-Marc (Verchères), la Présentation (St-Hyacinthe), Saint-Roch-de-l'Achigan, Saint-Nicolas (Lévis), Lauzon -, je trouve entre ces monuments des ressemblances frappantes, un air de famille indéniable. Mais j'y trouve aussi des caractères particuliers, qui donnent à chacun de ces édifices sa physionomie propre, son individualité intime. A Lacadie, ce sont les proportions majestueuses du pignon; c'est le dessin pur, l'élan prodigieux du clocher à double lanterne; c'est la faible saillie du transept, dont chaque croisillon a l'aspect d'un contrefort, plutôt que d'une chapelle; c'est l'allure martiale de la façade; c'est enfin la parfaite légitimité de cette admirable pyramide qui coiffe avec tant de distinction la butte qui s'élève un peu au-dessus de la rivière. Je cherche à me représenter cette église telle qu'elle était quand elle est sortie des mains soigneuses des entrepreneurs: sa couverture en bardeau de cèdre devait être peinte en rouge indien; ses murailles en cailloux des champs étaient sans doute plus colorées, plus vivantes que les murailles actuelles; et la flèche de bois peint, avait probablement un galbe moins fragile que l'actuelle flèche recouverte en fer blanc. Mais ne boudons pas trop le présent: telle que l'ont faite les générations du XIXe siècle et du XX, l'église de Lacadie est l'un des monuments qui marquent le mieux les aptitudes de nos ancêtres pour l'art de bâtir, leur sens des proportions et leur science du dessin.

PENETRONS à l'intérieur. Ce long vaisseau de trois travées, que termine une abside gracieusement arrondie, est couvert d'une voûte en anse de panier brisé, dont la courbure est d'une telle originalité et d'une telle plénitude de dessin que cette nef, pourtant large de cinquante-quatre pieds, en paraît encore plus vaste. A Lacadie - tout comme dans les églises du Cap-Santé, de Lotbinière et de Lauzon -, les proportions sont étudiées avec tant de soin, le dessin de chaque élément épouse avec tant de constance le mouvement même du thème général, la mouluration, les saillies et les vides sont si bien adaptés au vaisseau de l'église que, de l'ensemble, se dégage une impression plaisante de stabilité, d'aisance souveraine et de perfection paysanne. L'ornementation sculptée de cette nef - elle est tour à tour large et fine, parfois d'une maladresse et d'une ingéniosité charmantes, toujours gentiment décorative - l'ornementation de cette nef, dis-je, accentue l'impression plaisante que je viens d'indiquer. Certes, cette somptueuse sculpture sur bois n'est plus tout à fait ce qu'elle était vers l'année 1823. Ici, comme en bien d'autres églises, le restaurateur est passé, avec ses vilaines brosses chargées de couleurs médiocres, avec son sans-gêne insupportable, surtout avec ses prétentions esthétiques - oui, esthétiques! Lacadie n'y a pas échappé. Heureusement, les dégâts n'ont à peine dépassé la voûte: dans les rosaces, se trouvent des copies médiocres de compositions illustres; et ne parlons pas de feuilles d'or massif, recouvertes de bronze à l'huile de banane: c'est la monnaie courante de notre déplorable déveine… Le reste est à peu près intact.

CET ensemble décoratif - encore une fois, l'un des mieux conservés que nous ayons en ce moment - est l'œuvre d'un sculpteur originaire de la Suisse et transplanté au Canada dans le dernier quart du XVIIIe siècle, Georges Finsterer, et d'un autre sculpteur sur bois, Daniel Finsterer, fils de Georges, né à Lacadie en 1791; tous deux étaient paroissiens de Lacadie. Le père était-il un ancien disciple de Louis Quévillon, l'un des nombreux artisans de l'atelier des Acores à Saint-Vincent-de-Paul? Ou bien, n'avait-il pas travaillé quelque temps sous la direction de Philippe Liébert? Actuellement, on n'en sait rien. Quoi qu'il en soit, c'est à Georges Finsterer qu'il faut attribuer le maître-autel, magnifique meuble en bois sculpté et doré, dont les formes générales et certains détails rappellent quelques ouvrages de Liébert- comme le maître-autel de Vaudreuil et le tabernacle de la Crèche d'Youville, à Montréal, ouvrages qui datent respectivement de 1792 et de 1790; le maître-autel de Lacadie date des années 1892-1893; et quoi qu'on en ait dit, il évoque, dès le pemier coup d'œil, l'art très vivant de Liébert.

LES RICHES retables du sanctuaire, la voûte, la tribune de l'orgue et la chaire sont, on en est certain, l'œuvre de Daniel Finsterer. Quand il en assume l'exécution en l'année 1812, il vient d'avoir vingt ans; en moins d'une dizaine d'années, il mène à bien cette importante entreprise décorative. Aussi bien est-ce un ensemble d'une grande homogénéité de dessin et d'exécution. J'ai sous les yeux des détails photographiques de cette abondante sculpture dorée. J'y trouve quelques faiblesses, oui; mais je me demande jusqu'à quel point le sculpteur en est responsable - rappelons-nous les méfaits du restaurateur; ensuite je me demande jusqu'à quel point ces faiblesses mêmes - et elles sont désarmantes de naïveté - nuisent au caractère décoratif de la composition générale; en tout cas, elles sont plus attachantes, elles attirent davantage le regard que la perfection purement académique de certains décors modernes. Chose certaine, des connaisseurs fervents retournent à Lacadie pour y retouver, avec le même plaisir, les arabesques candidement chantournées de ses panneaux et de ses écoinçons; mais ils ne retournent point à Saint-Pierre-Claver ni à l'Ancienne-Lorette, probablement parce qu'ils ont vite épuisé la perfection compassée de leur décor… Il y a des livres qu'on aime à relire et des œuvres d'art qu'ont tient à revoir; ce sont les ouvrages dignes d'intérêt, les seuls qu'il importe de se souvenir.

PUIS-JE en dire autant des autres œuvres qui, pour ainsi dire, complètent le décor sculptural des Finsterer? Je le voudrais bien, mais… des trois tableaux que Louis Dulongpré a peints vers 1802 pour orner les trois retables du sanctuaire, il n'en reste que deux: Saint René et Marie au tombeau: le premier ne comporte que peu de retouches et ne manque pas de certaines qualités picturales; mais le second, entièrement repeint, en est devenu méconnaissable. Par contre, les quatre grandes peintures - il serait plus juste de les appeler des copies - qu'Yves Tessier, qui se disait "peintre d'histoire" à Montréal, a brossées de 1826 à 1828 et qui sont aujourd'hui marouflées sur les murailles de la nef, n'ont pas trop souffert du temps et des hommes; j'y retrouve avec plaisir une excellente copie de la Vision de saint Jérôme qu'Yves Tessier a faite d'après une autre copie qui se trouve dans l'église de Varennes et qui a pour auteur François Beaucourt; l'original est d'un artiste français qui a joui d'une certaine vogue vers 1725 pour avoir dessiné un certain nombre d'épisodes du sacre de Louis XV à Reims, Pierre d'Ulin; chose curieuse, cet original se trouve à Québec, au musée de l'Université Laval; il nous est venu en 1817, avec les autres tableaux de la collection Desjardins. Les trois autres tableaux d'Yves Tessier, honnêtement peints, représentent 3 autres docteurs de l'Eglise, saint Grégoire, saint Ambroise refusant l'entrée du temple à Théodose et saint Augustin guérissant un malade.

LES autres tableaux de l'église valent à peine qu'on s'y arrête. Mais au presbytère, on trouve le portrait d'un ancien curé, l'abbé René-Pascal Lanctôt; c'est une œuvre de Louis Dulongpré. "Au physique, écrit l'historien de Lacadie, M. Lanctôt n'était pas grand, mais il était gros et brun… Au moral, il était aimable et spirituel…" Tel on le voit sur l'image fatiguée et un peu lourde de Dulongpré; le prêtre qui a pris l'initiative de la construction de l'église de Lacadie y apparaît comme un brave homme sans prétention, simple, un peu désabusé.

SORTONS maintenant de l'église. Je ne vous propose point de monter dans la première lanterne du clocher; mais s'il vous était possible de grimper là-haut, vous y verriez l'une des plus anciennes cloches façonnées au Canada; elle porte la date de 1790 et elle a coûté plus de deux mille livres; le nom du fondeur est inconnu. La même remarque s'impose à l'égard de l'entrepreneur qui, vers 1821, a construit le presbytère actuel, l'un des plus imposants de la région montréalaise. La même remarque s'impose également aux stèles du cimetière; elles ne sont pas plus belles ni mieux faites qu'ailleurs. Sauf une: sur le monument de la famille Roy, on aperçoit avec étonnement un médaillon en bronze colorié qui représente la Madone et son enfant dans un décor de feuilles de lierre; les morceaux de ce genre sont rares dans les cimetière de la campagne; aussi bien cherche-t-on une signature au bas de ce médaillon: et on lit distinctement le nom du sculpteur bien connu Philippe Hébert, et la date de 1897.

 

web Robert DEROME

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