Gérard Morisset (1898-1970)

1949.12.11 : Sculpteur - Berlinguet, Louis-Thomas

 Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Berlinguet, Louis- Thomas 1949/12/11

Bibliographie de Jacques Robert, n° 129

La Patrie, 11 décembre 1949, p. 26 et 50.

LE SCULPTEUR Louis-Thomas BERLINGUET

ON a écrit assez peu de chose sur l'œuvre de l'architecte-sculpteur Louis-Thomas Berlinguet. Et pourtant, son existence errante marque bien la vie de nos artisans d'autrefois, ces artisans nomades qui changent de domicile au gré de leurs entreprises, séjournent aux quatre coins du pays et terminent leur carrière souvent loin de leur village natal. Ensuite, Berlinguet représente assez bien ce type d'artisan quasi universel, comme nous en possédons quelques-uns dans notre histoire - l'artisan capable de maçonner une muraille parfaite, de tracer et de lever une charpente, de dresser le plan d'une église ou le dessin d'un retable, de sculpter une statue ou un bas-relief et de colorier l'une et l'autre de couleurs violentes et pourtant harmonieuses, de tracer une épure difficile et de l'exécuter avec adresse dans quelque matériau que ce soit. Enfin, son œuvre est trop peu connue, et je saisis volontiers l'occasion d'en écrire quelques mots.

LOUIS-THOMAS BERLINGUET appartient au groupe d'apprentis de l'Ecole de Louis Quévillon, dite Atelier des Accores, qui à l'instar de leur maître, parcourent la province en quête d'entreprises. Il est né au faubourg St Laurent [sic], près [de] Montréal, en l'année 1789; son père, qui est à la fois meunier et boulanger, meurt en 1806; aussitôt son tuteur, le maître-maçon Joseph Courcelles dit Chevalier, place le jeune homme en apprentissage chez Joseph Pépin, le sculpteur; suivant les clauses du brevet, l'apprentissage doit durer six ans; et l'apprenti doit verser annuellement dans les mains de son maître la somme de cent soixante livres. Mais le brevet d'apprentissage ne joue pas jusqu'à son terme; dès 1810, on trouve le nom de Berlinguet dans les livres de comptes de Saint-Ours: il y paraît comme aide de Quévillon.

TROIS ANS plus tard, il est établi comme maître-sculpteur à St-Vincent-de-Paul, côte St-François - c'est-à-dire à l'endroit même des Accores. La concurrence est extrêmement dure dans ce milieu composé presque uniquement de sculpteurs sur bois et d'ouvriers du bâtiment. Pendant quelques mois, la clientèle le boude; découragé, Berlinguet prend la résolution de quitter, avec sa famille, la région de Montréal. Voilà pourquoi le shérif Ermatinger annonce, dans la Gazette de Québec du 19 août 1813, qu'il a saisi "un morceau de terre situé à la Côte St-François, dans la Paroisse de St-Vincent-de-Paul, contenant trois quarts d'arpent de front sur quarante-cinq arpents de profondeur, plus ou moins, borné en front par les terres des Ecors (sic), par derrière par les terres de la Côte Saint-Elzeard, d'un côté par Charles Rose et de l'autre par Simon Hotte. Or, je donne avis par le présent que ledit morceau de terre sera vendu et adjugé au plus haut enchérisseur, à la porte de l'église de la paroisse de St-Vincent-de-Paul, lundi, le vingtième jour d'août prochain, à dix heures du matin."

DEUX ANS plus tard, soit en 1815, notre sculpteur est dans la région de Québec; précisément au village de Beauport; il y retrouve deux sculpteurs qu'il a bien connus à l'atelier de Quévillon, Pierre Séguin et Olivier Dugal; aussitôt il entre en relations d'affaires avec eux. L'actif et entreprenant Séguin, qui vient de décrocher deux commandes considérables (les vôutes à caissons sculptés des églises de St-Ambroise de la Jeune Lorette et de St-Augustin (Portneuf) [)], propose à Berlinguet et à Dugal un contrat de société à trois: Pierre Séguin fournirait l'atelier et les outils, à sa boutique de Beauport; outre les deux entreprises que je viens de signaler, il apporterait à la société un autre ouvrage de conséquence, la corniche de l'église de Beauport; enfin chacun des trois sculpteurs verserait à la société une somme de cinquante louis. Marché conclu: le 24 février 1816, les trois artisans apposent leurs signatures au bas du papier que Maître Antoine-A. Parent, notaire à Québec, a préparé. J'ajoute que ce contrat a été résilié l'année suivante; des trois ouvrages qui y sont signalés, seule la voûte de l'église de St-Augustin existe encore; elle est presque entièrement l'œuvre d'Olivier Dugal. Quant à Berlinguet, on sait qu'il a fourni plusieurs mois de travail à la voûte de l'ancienne église de Loretteville.

L'ENTREPRISE de St-Ambroise terminée, Berlinguet n'a rien de mieux à faire que de rester au service de Séguin; pendant quinze ans, il sera son contre maître [sic]; c'est lui qui dirigera les entreprises de St-Pierre de la Rivière-du-Sud et de Montmagny; c'est également lui qui ébauchera, vers mil huit cent vingt-deux, les grandes statues de bois du sanctuaire de Deschambault, qui caractérisent le talent de statuaire de Berlinguet.

APRES la mort de son patron, Louis-Thomas Berlinguet, parvenu à la quarantaine, prend la détermination d'ouvrir un atelier à son compte; dans la "Gazette de Québec" du 9 novembre 1831, il en fait part au public dans les termes suivants: "Le soussigné architecte, sculpteur, etc., prend la liberté d'informer le public et messieurs les curés en particulier, qu'il vient d'ouvrir rue St-Flavien, Haute Ville de Québec, près du Cimetière des Picotés, un Atelier où il se propose d'exécuter toutes les pièces et morceaux de sculpture, d'architecture et de dorure qui pourront lui être demandés. M. Berlinguet ose se flatter qu'après avoir travaillé quinze années comme contre-maître [sic] chez un des meilleurs maîtres du pays, cet avantage lui méritera l'encouragement de tous ceux qui ont les connaissances de son art." Il semble bien que cette réclame habile produise des fruits. Pendant quelques années, Berlinguet ne quitte pas Québec; il habite rue Des Remparts tous [sic] près de son atelier; au reste, un ouvrage important l'occupe quotidiennement: la surveillance de la transformation de l'ancien Palais épiscopal de Québec en Parlement, dans l'actuel parc Montmorency.

EN 1840, il est à Montréal où il exécute quelques menus travaux. L'année suivante, il s'installe à Saint-Rémy (Napierville); chargé de toute la sculpture de l'intérieur de l'église, il établit son atelier dans une maison du village et se met à l'œuvre. Il passe deux ans à St-Rémy, au cours desquels il fait de courtes incursions dans la région de Nicolet. En 1843, il retourne à Montréal; il y arrive au moment où l'église de Boucherville vient d'être partiellement abîmée dans un incendie; c'est lui qui obtient l'entreprise de la restauration, qui comporte des travaux de charpenterie et de sculpture sur bois.

DEPUIS quelques années, il a des aides. C'est d'abord l'un de ses parents, Louis-Flavien, qui a longtemps travaillé à son compte et qui maintenant prend charge de tous les chantiers de la région de Montréal; c'est ensuite son fils, François-Xavier, enfant précoce dont la facilité manuelle est prodigieuse et qui abat de l'ouvrage comme deux hommes; c'est enfin l'un de ses neveux, prénommé Louis, sur la carrière duquel je ne sais rien.

LOUIS-THOMAS BERLINGUET peut donc quitter de temps à autre ses chantiers, soit pour se reposer un peu, car il commence à prendre de l'âge, soit pour se faire attribuer sur place des commandes profitables. Précisément il vient d'apprendre qu'il y a plusieurs églises à construire dans la région de la Rivière du Loup en Bas; il s'embarque à bord d'un voilier, descend le St-Laurent et s'arrête à la Rivière-Ouelle; après pourparlers avec les religieuses du couvent, il s'engage à ériger l'édifice conventuel dont Victor Bourgeau vient de tracer les plans. Berlinguet continue son voyage; à Cacouna, il rédige une soumission en règle pour la construction de l'église de cette nouvelle paroisse; cette fois encore, il obtient l'entreprise - et l'église de Cacouna, avec son admirable clocher, est sans doute son chef-d'œuvre d'architecture. En 1849, c'est encore lui qui assume la construction de la nouvelle église de St-Roch des Aulnaies, dont le style bizarrement ogival a été conçu par un tout jeune québécois, Charles Baillairgé.

C'EST à cette époque que Louis-Thomas Berlinguet connaît une certaine célébrité. Sa réputation d'habile architecte et de sculpteur inventif s'établit si solidement sur la rive sud du fleuve qu'il se voit attribuer bien d'autres entreprises (telle la cathédrale de Rimouski). Au reste, son fils François-Xavier bâtira nombre d'églises et de couvents dans la région et son principal apprenti, David Ouellet, construira pendant trente ans presque toutes les églises nouvelles de cette partie de la province.

LA DERNERE [sic] œuvre de Louis-Thomas Berlinguet est la façade de l'église de St-Jean, en l'île d'Orléans; elle date de l'année 1852; elle accuse nettement l'influence de la cathédrale anglicane de Québec et, à travers elle, l'influence de l'architecte anglais Gibbs. Il serait intéressant de dénombrer les édifices religieux que cette cathédrale anglicane a plus ou moins inspirés. Thomas Baillairgé s'en est certainement souvenu dans le plan des églises de St-Patrice, à Québec, et de Deschambault; bien avant lui, l'architecte Bryson l'a imitée de près dans la façade de l'église St-Andrew, rue Dauphine à Québec; c'est également la même façade que Wilhelm Berczy a imitée en 1805 à la première cathédrale anglicane de Montréal, rue Notre-Dame; c'est enfin la même façade que démarque François-Xavier Berlinguet dans les églises du Château-Richer (1865) et de St-François de la Rivière du Sud (1866); et il serait possible d'en signaler une dizaine d'autres.

APRES la façade de l'église de St-Jean, il semble que Louis-Thomas Berlinguet, sexagénaire depuis quelques années, se retire définitivement dans la maison qu'il s'est fait construire à Loretteville. On lui demande parfois son opinion sur le plan de quelque édifice religieux; quelques jeunes sculpteurs lui demandent des conseils ou quêtent son admiration; de temps à autre, il rend des services à sa paroisse adoptive. Tout au moins a-t-il le plaisir de revoir à l'église paroissiale la voûte à caissons, à la construction de laquelle il a participé, et surtout les admirables bas-reliefs du "Baptême du Christ" et de "St-Ambroise" que François Baillairgé a façonnés vers 1816.

UN JOUR de l'année 1855, il sursaute en lisant le "Journal de Québec"; dans le numéro du 27 septembre, il est question de lui: "Monsieur Martin, bedeau de la Cathédrale, offre en vente tous les ornements en reliefs (sic) d'un Tabernacle, faits par monsieur Berlinguet." Ainsi donc, de son vivant, on dépèce ses ouvrages. Que dirait-il s'il revenait sur terre? Il retrouverait avec stupeur, au Musée des Plaines d'ôAbrahm [sic], trois statues de bois peintes en tons vifs et harmonieux, qu'il a sculptées vers 1842 pour le retable de St-Rémy et qu'on n'a pas jugé à propos, lors d'une récente restauration, de remettre en place. Et, s'il pouvait revoir son église de St-Rémy, dont il a ordonné la sculpture avec tant de science et de soin, la reconnaîtrait-il? Rien n'est moins sûr. Et quelle idée aurait-il de notre goût moderne, ou plutôt de notre manque de goût et du sort pitoyable que nous faisons aux belles œuvres d'autrefois? J'imagine que nous passerions un mauvais quart d'heure, et que nous le mériterions bien.

LOUIS-THOMAS Berlinguet est mort à Québec le 4 octobre 1863. Il avait soixante-treize ans. Dans les journaux de l'époque, nulle notice nécrologique; pas même le rappel sommaire de ses œuvres les plus réussies. Ainsi en est-il d'un grand nombre de nos artisans d'autrefois. Nous n'avions pas encore à cette époque, me direz-vous, notre admirable devise, JE ME SOUVIENS. C'est vrai. Cependant, je voudrais bien savoir si NOUS NOUS SOUVENONS davantage, depuis qu'Eugène Taché a fait graver sur nos monuments publics cette affirmation sentimentale et purement gratuite.

Bas de vignettes:

[1]- KAMOURASKA - Eglise. Buffet de l'orgue, construit et sculpté en 1850 par Louis-Thomas BERLINGUET pour l'église de Saint-Roch, à Québec. Les jeux de cet orgue sont l'œuvre d'un facteur londonien. IOA

[2]- BOUCHERVILLE - Eglise. Grand clocher construit en 1843 par Louis-Thomas BERLINGUET, pour remplacer le clocher détruit dans l'incendie du 20 juin de la même année. IOA

[3]- STATUE de saint Rémy, en bois sculpté, peint et doré, qu'on peut voir au musée provincial à Québec. Cette statue, sculptée en 1843-44 par Louis-Thomas Berlinguet, provient de l'église de Saint-Rémy de Napierville.

[4]- FAÇADE de l'église de Saint-Jean, île d'Orléans, dont les plans et devis ont été tracés par l'architecte-sculpteur Berlinguet.

[5]- QUEBEC - Musée de la Province. Détail de la statue de SAINT FRANÇOIS-XAVIER par Louis-Thomas BERLINGUET. IOA

[6]- STATUE de saint François-Xavier, en bois sculpté, peint et orné de dorure. Cette statue, autre œuvre de Berlinguet, provient, elle aussi, de l'église de Saint-Rémy de Napierville. Service provincial de ciné-photographie.

[7]- [8]- LE SCULPTEUR Louis-Thomas Berlinguet a laissé de nombreuses œuvres qu'on retrouve un peu partout dans la province de Québec. Ainsi, dans la photo du haut de la page, à gauche, on voit le chœur de l'église de Saint-Rémy de Napierville (1842-1844). Louis-Thomas Berlinguet a sculpté sur bois le retable et la voûte. Ci-dessus, l'église de Cacouna, construite de 1844 à 1847 par Berlinguet. Le grand clocher, de dessin admirable, est l'œuvre de Berlinguet. Le petit clocher est l'œuvre de David Ouellet.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)