Gérard Morisset (1898-1970)

Morisset 1949 : Québec Institut Canadien

 Textes mis en ligne le 7 janvier 2003, par Robert DEROME, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec - 021.1

Morisset 1949a - Québec Institut Canadien

Morisset, Gérard, " Les cents ans de l'Institut Canadien de Québec ", Exposition, le centenaire de l'Institut Canadien, Québec, 1949, p. 137-147.

 

Exposition Le Centenaire de l'Institut Canadien

"Le Québec de cette époque, on a cherché à le faire voir dans ses idées politiques, dans ses aspirations nationales, dans son existence quotidienne, dans sa littérature, au sens le plus large du mot, dans ses traditions les plus fortes et les plus fécondes. Ces manifestations d'un illustre centenaire ont fait revivre, du Québec d'autrefois, ce qu'il y a de cérébral, d'inconsciemment livresque dans l'idée que nous nous faisons de l'existence de nos arrière-grands-pères. Heureusement, une autre manifestation concrétise cette vague souvenance : c'est l'exposition d'œuvres d'art qui s'est ouverte au Musée de la Province le 26 septembre et s'est close le 24 octobre. Le comité chargé de son organisation a rassemblé, dans l'une des grandes salles du Musée, plusieurs centaines d'œuvres d'art et d'objets de toutes sortes, qui montrent avec quelque magnificence ce qu'était Québec il y a un siècle. Au reste, c'est le titre même de l'exposition.

"On y trouve de tout : des photographies d'architecture et de monuments, même disparus, des plans et des gravures du vieux Québec, des portraits peints et des daguerréotypes, des portraits lithographiques et des aquarelles, des statues et des photographies de sculptures, des pièces d'orfèvrerie religieuse et domestique, des journaux, des livres et des revues, des albums de famille et des reliures, des pièces de vêtement, des tissus et des tentures... Il n'y manque guère que des pièces de céramique, et c'est dommage.

"Afin de voir plus clair dans ce vaste essai de reconstitution historique, étudions chaque art séparément.

I. Architecture

"En mil huit cent quarante-huit, une grande activité règne à Québec dans l'industrie du bâtiment. Et pour cause : il faut rebâtir, de fond en comble et presque à la hâte, les deux quartiers qui, trois ans plut tôt et à un mois d'intervalle, ont été complètement rasés par les flammes, les quartiers Saint-Jean et Saint-Roch. Déjà l'église de Saint-Roch est en chantier; et c'est l'ancien sculpteur Louis-Thomas Berlinguet qui a la part belle dans cette reconstruction. L'année suivante, Charles Baillairgé, alors tout jeune architecte, élève l'église du faubourg Saint-Jean et, en dehors de Québec, les églises de Beauport et de Saint-Roch-des-Aulnaies; puis il construira l'Académie de Musique de la rue Saint-Louis et quelques maisons de la rue d'Auteuil. Le grand architecte québecois de l'époque, Thomas Baillairgé, n'est pas inactif, malgré la soixantaine toute proche; il vient de terminer la façade de la cathédrale et s'apprête à diriger minutieusement les travaux de construction du Palais épiscopal; à la campagne, il construit les églises de Pierrefonds et de Saint-Jean-Chrysostôme (Lévis). C'est aussi l'époque où Pierre Gauvreau et P.-J.-M. Lecourt construisent les jolies maisons en pierre bouchardée, qui font le charme des rues avoisinant la cathédrale.

"Ces constructeurs et bien d'autres ne se contentent pas de réédifier la petite ville; ils bâtissent aussi à la campagne : Louis-Thomas Berlinguet à Saint-Jean (Ile d'Orléans) et à Cacouna; Raphaël Giroux à Percé et à Saint-Laurent (Ile d'Orléans); François-Xavier Berlinguet au Château-Richer; Charles Baillairgé à Sainte-Marie-de-la-Beauce et à Saint-Michel (Bellechasse)...

"A la ville même, une nouvelle génération d'ouvriers du bâtiment surgit au milieu des malheurs publics; ce sont eux qui reconstruisent les quartiers pauvres de la ville basse et qui érigent, en pierre, en brique et en bois, ces ravissantes petites maisons à deux ou trois pièces, qui feront plus tard des taudis authentiques, mais qui ne manquent pas de finesse dans les proportions, ni d'allure dans la silhouette.

"Vers le milieu du siècle, les bâtisseurs du cru ne sont plus les seuls à forger l'architecture de la petite ville grandissante. Quelques architectes venus des îles britanniques cultivent à Québec le style gothique qu'ils ont assimilé pendant leurs études, ou le néogrec qui commence à se faire jour en Europe. C'est le cas de Staveley qui, en 1849, construit l'église Wesley, rue Dauphine, précisément l'édifice qui abrite depuis quelques années l'Institut canadien et sa bibliothèque. George Browne, originaire de Londres, élève l'église Chalmers à Québec et l'église de Sillery, dans un style ogival qui, même de nos jours, n'est pas trop démodé. Et dans presque tous les quartiers anciens de la ville, il y a des monuments de style néo-grec et néo-gothique qui témoignent de l'activité et du goût des architectes étrangers, et de la souplesse de leurs formules architecturales.

"Ce sont ces monuments dont on peut voir des photographies ou des gravures à l'exposition du Musée de la Province. Il n'y sont pas tous; mais les plus importants y figurent - même des monuments qui n'existent plus, mais qui ont exercé quelque influence sur l'architecture de l'époque.

"Tels qu'ils nous apparaissent dans cette rétrospective, les monuments marquent bien la dualité qui existe alors dans notre architecture : la tradition canadienne - donc la tradition française acclimatée au pays et assimilée par des générations de constructeurs - se maintient grâce à l'autorité, au prestige des Gauvreau, des Baillairgé et des Berlinguet. Mais en même temps, l'architecture archéologique s'insinue dans les habitudes de nos constructeurs; Charles Baillairgé taquine le gothique; Lecourt s'inspire du roman; Berlinguet se laisse influencer par le style de Wren et de Gibbs; d'autres architectes se plongent dans les ouvrages des archéologues européens, pour y trouver l'inspiration qui les fuit.

"Mais à cette époque de transition, l'architecture archéologique reste encore bonne fille; elle opère avec une certaine discrétion dans ses emprunts. C'est un peu plus tard qu'elle parlera en maîtresse et qu'alors elle gâtera tout par sa prétention - tout au moins au Canada français.

II. Sculpture

"En compagnie d'un connoisseur français, je viens de revoir l'exposition du vieux Québec. Nous l'examinions à un point de vue qui l'intéresse particulièrement, la sculpture; et dans la sculpture, précisément la sculpture sur bois. Mon ami me fait d'abord remarquer qu'il n'y a là ni bronze ni sculpture sur pierre. Puis il observe qu'à part trois grandes statues coloriées, magnifiques d'ailleurs, une dizaine de bas-reliefs en bois et quelques photographies, la sculpture est médiocrement représentée à l'exposition du centenaire de l'Institut.

"-Vous avez raison, lui dis-je. Mais la sculpture de l'époque 1840 n'est généralement pas en pierre. Elle est en bois; et cette sculpture, il faut aller la voir là où elle est par destination.

"-Assurément pas dans les églises de la ville, riposte-t-il. Je les ai visitées toutes et, sauf l'église de Jacques-Cartier, qui date de 1851, je n'ai vu aucune qui possède des œuvres d'art de cette époque.

"-C'est vrai, lui dis-je. Pour ma part, je cherche depuis des années les meubles de l'ancienne église de Saint-Roch, qui étaient de la main de Louis-Thomas Berlinguet, et je n'en trouve aucun, sinon des fragments informes... Aussi bien, n'est-ce pas ici qu'il faut chercher la sculpture canadienne de cette époque.

"-Attendez, dit-il en levant le doigt. N'est-ce pas tout près d'ici, à Charlesbourg, qu'un certain André Paquet a répandu dans toute l'église et principalement dans la voûte ces "petits bouts de bois sculpté" dont vous parlez dans l'un de vos livres? Au reste, je pourrais, à la réflexion, signaler les églises de Lotbinière, de Saint-Charles-sur-Rivière-Boyer et de Deschambault, et aussi, me semble-t-il, deux églises de l'île d'Orléans : ces nefs se ressemblent, au moins au point de vue de la sculpture ornementale...

"L'obervation de mon connoisseur était juste : c'est bien dans les églises qu'il a nommées qu'on trouve la plus grande part de la sculpture de l'époque 1848. Il en faudrait ajouter quelques autres, celles qu'ont sculptées les anciens compagnons de Thomas Baillairgé et d'André Paquet. Par exemple : l'église de Lauzon, par François Fournier, l'église de Saint-Rémy de Napierville, par Louis-Thomas Berlinguet, les églises de Saint-André (Kamouraska) et de Saint-Nicolas, par Louis-Xavier Leprohon; l'église du Cap-Santé et celle des Becquets, par Raphaël Giroux; quelques autres églises secondaires qui ont disparu ou dont la sculpture a été mutilée... Toute cette sculpture ornementale, en bois peint et orné de filets de dorure, apparaît à l'exposition sous forme d'agrandissements photographiques. Ainsi le visiteur peut-il se rendre compte, après quelques instants d'observation et même si ses propres souvenirs sont estompés, du style commun à tous ces ouvrages.

"C'est une sorte de style Louis XVI qui se serait développé en vase clos; un Louis XVI un peu maigre sans doute, tour à tour vide et encombré, habituellement élégant et gracieux, toujours aimable et souriant; un Louis XVI purement ornemental, une sorte de jeu décoratif qui aurait pour règle principale une certaine ordonnance de pilastres, de cartouches et de frises, qui évoque l'ère invraisemblablement lointaine de l'Affaire du Collier. Voilà pourquoi nos églises de cette époque possèdent un caractère décoratif qu'on ne peut voir que sur les bords du Saint-Laurent, précisément dans la région de Québec.

"Mais parmi les disciples de Thomas Baillairgé, il existe des sculpteurs qui ne se contentent pas des formules de l'Ecole; ou plutôt, il y a des sculpteurs qui, avant d'être des disciples de Thomas Baillairgé, se rappellent l'enseignement qu'ils ont reçu naguère de Louis Quévillon. Tel est Louis-Thomas Berlinguet; il est né à Saint-Laurent (près Montréal) en 1790; il a assimilé, pendant ses années d'apprentissage, l'enseignement de l'atelier des Accores - c'est-à-dire de Quévillon; surtout, il a pu observer dans les environs de Montréal les ouvrages de Philippe Liébert - notamment à Sainte-Rose, à Saint-Martin (île Jésus), à Vaudreuil et à l'Assomption. Jusqu'en 1840, il végète un tant soit peu; il ne manque pas de commandes, assurément, mais il ne s'agit que de meubles sans conséquence. Vers 1842, il se voit attribuer l'ornementation de l'intérieur de l'église de Saint-Rémy (Napierville); c'est son chef-d'œuvre.

"Cette église, je l'ai revue dernièrement. Certes, elle a perdu beaucoup de son charme au cours d'une restauration récente (car, suivant la déplorable manie des gens qu'on appelle les décorateurs, on fait de nos vieilles églises des nefs toutes pimpantes dans leur toilette rose et bleu pâle). Tout de même, la sculpture de Saint-Rémy n'est pas trop abîmée; la couleur, peu harmonieuse, n'empêche pas les bas-reliefs de produire leur effet décoratif. L'un d'eux est remarquable; c'est un Père éternel maigre et résolu qui, entouré de têtes d'anges candides, domine un aimable chaos peint de couleurs vives.

"Les plus belles œuvres de Saint-Rémy ne se trouvent plus dans l'église. Elles sont depuis quelques années au Musée de la Province. Ce sont trois grandes statues en bois peint et doré, d'un réalisme puissant et d'une exécution fort originale; l'une représente un évêque dans ses ornements épiscopaux; par la plénitude de ses formes, l'ampleur naïve de ses gestes et l'harmonieuse somptuosité de ses couleurs, elle fait penser à certaines œuvres du Moyen Age.

III. La peinture

"Elle occupe ici une place importante, et en nombre et en qualité. Elle provient d'abord des collections permanentes du Musée; puis des fonds divers des Archives de la Province et de l'Inventaire des œuvres d'art; enfin, du Musée de l'Université Laval et de collections particulières.

"Presque tous les peintres québécois de l'époque y sont représentés. Leur aîné est un artiste français qui s'est fixé parmi nous dès 1783, Louis Dulongpré. Viennent ensuite, dans l'ordre chronologique: François Baillairgé, architecte et sculpteur, qui a cultivé la peinture par goût; Jean-Baptiste Roy-Audy, artiste nomade et insaisissable; Louis-Hubert Triaud, un Français né à Londres en 1791 et mort à Québec en 1836; Joseph Légaré, peintre autodidacte et collectionneur de tableaux; Antoine Plamondon, ancien élève de Paulin Guérin à Paris de 1826 à 1830, "peintre d'histoire de l'Ecole française" aime-t-il à dire de lui-même; Théophile Hamel, discret et lyrique, le plus talentueux peut-être des artistes de cette époque; Zacharie Vincent dit Télariolin, ou le "Huron pur sang", un Indien de Lorette qui a étudié à peinture sous Plamondon; Yves Tessier, autre peintre d'histoire; Pierre Genest, tout jeune aquarelliste en 1860...

"A ce groupe de peintres du cru, il faut ajouter les artistes européens, qu'ils soient simplement de passage à Québec ou définitivement établis chez nous. Le plus artiste est assurément James-Pattison Cockburn, officier à la garnison de Québec, aquarelliste, fécond, pittoresque et sensible; le plus bohème est John Grant, qui a laissé de ravissantes images du Québec d'autrefois; le plus vulgairement fécond est Bartlett, photographe avant la lettre; je signale encore Krieghoff et Whitefield, Beaufoy et Jacobi, qui, à l'occasion, portraiturent la petite ville ou ses bourgeois les plus cossus.

"Dans le portrait triomphent incontestablement Plamondon et Hamel. Certes, on savait déjà quoi penser de leurs œuvres en examinant les magnifiques portraits qui ornent nos collections publiques. Mais ici figurent des toiles qu'on peut voir pour la première fois. Tels les cinq portraits de la famille Tourangeau, par Antoine Plamondon, qui sont des chefs-d'œuvre de composition et de dessin; tels les portraits du juge Panet et de sa femme, que Théophile Hamel a peints en 1841, avant son voyage en Europe; c'est de la peinture à la fois naïve et pleine de vie.

"Les peintures de Joseph Légaré donnent de cet artiste une tout autre idée que celle que l'on se forme à la vue de ses tableaux d'église, lours et noirâtres. Dans l'une de ces toiles - elle représente les chutes de Saint-Ferréol et date de 1845 -, le feuillage du premier plan est traité dans la manière même du feuillage fantastique du douanier Rousseau, ce qui ne laisse pas de faire réfléchir un peu.

"Zacharie Vincent apparaît sous un jour tout nouveau. On ne le connaissait jusqu'ici que par des portraits au coloris terreux. Or à l'exposition de l'Institut canadien, figure un autoportrait peint vers 1848 dans une gamme forte en couleur; le Huron s'est représenté avec son tout jeune fils, lui vêtu en rouge indien, son fils en bleu vert; l'un et l'autre portent leurs habituels bibelots d'argent, épaulettes, bracelets et couettes; l'œuvre est pleine de fraîcheur et de bonhomie.

"Parmi les quelque deux cents peintures exposées, plus d'une quarantaine représentent le Québec d'autrefois. George Heriot, James Pattison Cockburn, John Grant, Beaufoy et Whitefield nous montrent fidèlement la petite ville qu'était alors Québec; ville militaire et maritime très active; ville de boutiquiers et d'artisans, de gens de robe et d'église; ville d'aventuriers et de coureurs de bois; surtout ville d'hommes de mer, de pêcheurs et de capitaines au long cours, dont les accoutrements pittoresques rehaussent de leurs couleurs vives les aquarelles des topographes. L'une des plus jolies de ces aquarelles - elle date de 1830 et elle est de Cockburn - nous fait voir la procession de la fête-Dieu sortant de la cathédrale; le bleu du ciel inonde la place du Marché; les maisons de la rue de la Fabrique se fondent dans la fine gaze bleutée de l'atmosphère; et de la porte de la cathédrale sort un cortège barriolé de couleurs - les enfants de chœur vêtus en vermillon, les chantres engoncés dans leurs surplis blancs et coiffés de leurs hauts bonnets carrés...

"Bien d'autres peintures font revivre le Québec d'il y a un siècle. Les plus pittoresques peut-être ornent l'album manuscrit de Lady Aylmer; celle-ci, épouse du gouverneur, relate en un style très simple les joyeux épisodes de son séjour à Québec: excursions au Sault Montmorency, dîners à l'Ermitage, promenades en traîneau sur le Saint-Laurent pris en glace... Et ces scènes décrites au fil de la plume sont illustrées par les aquarelles humoristiques et plaisantes de Cockburn et de Grant.

IV. Les arts décoratifs

"Les arts décoratifs de l'époque 1848 sont, je crois, les moins connus de notre histoire artistique. Aussi bien les visiteurs de l'exposition sont-ils étonnés du nombre, de la richesse et de la variété des objets qui y figurent. Tissus et pièces de vêtement, bijoux et bibelots divers, armes et ustensiles, pièces d'orfèvrerie domestique et religieuse, tout cela rappelle une époque fort éloignée de la nôtre et bien différente de notre esprit moderne. Alors règne dans le vêtement une gentille complication; dans le style décoratif, une abondance d'ornements qui nous étonne et nous paraît futile; dans le meuble et le bibelot, une tendance à la surcharge et à l'encombrement des motifs sculptés et ciselés. D'où l'espèce d'agacement que nous ressentons devant les ouvrages décoratifs de l'époque de nos arrière-grands-pères.

"Et pourtant, cette époque n'a point produit que des œuvres médiocres. Dans la collection considérable d'objets disparates qui figurent au Musée de la Province, faisons choix de quelques ouvrages qui marquent le génie de ces années d'existence tranquille. Il y a précisément au Musée deux montres qui contiennent des pièces d'orfèvrerie canadienne; elle appartiennent soit au fonds des Archives, soit à la riche collection du Palais épiscopal de Québec, soit à des trésors paroissiaux (comme Saint-Nicolas et le Cap-Santé), soit à des collections particulières.

"L'époque 1830-1860 connaît très grands orfèvres québécois: Laurent Amyot, qui meurt en 1839 à l'âge de soixante-quinze ans; François Sasseville, qui règne à Québec de 1839 à sa mort en 1864; Pierre Lespérance qui, né en 1819, est en pleine activité au milieu du siècle. A ces trois grands noms, il en faut ajouter d'autres moins connus: Paul Morin, l'ancien apprenti de Laurent Amyot; Michel Forton, fils d'un traiteur; Joseph Sasseville, frère de François; François Delagrave et James-Godefrey Hanna, qui travaillent quelque temps en société, Louis Robitaille, né à l'Ancienne-Lorette, James Smillie le graveur et David Smillie.

"Presque tous ces orfèvres sont représentés à l'exposition de l'Institut: Fortin, Delagrave et Robitaille par de grandes louches et de vastes cuillers à servir; Hanna, Joseph Sasseville et Smillie par des ustensiles divers; Amyot, Sasseville et Lespérance par des ouvrages plus élaborés et façonnés avec beaucoup de maîtrise. Tenons-nous-en aux œuvres les plus importantes.

"De Laurent Amyot sont exposées des pièces d'orfèvrerie de grande taille. D'abord, le bénitier de l'église du Cap-Santé, qui date il est vrai de l'année 1794, mais que j'ai tenu à faire figurer à l'exposition tant pour la qualité de sa ciselure qu'en raison de l'influence qu'il a exercée sur toute l'Ecole québécoise du XIXe siècle; ensuite, deux grandes aiguières - elles ont 33 et 37 centimètres de hauteur -, dont l'une a la sveltesse du style Louis XVI le plus fin, et l'autre, l'ampleur et la plénitude des formes du début du Premier Empire; ce sont des ouvrages d'un art parfait et fort distingué.

"Trois œuvres marquent le talent et la virtuosité de François Sasseville : un encensoir, dont les formes et la ciselure rappellent les œuvres d'art exhumées à Pompéi; le grand calice historié du Cap-Santé, l'une des pièces les plus somptueuses de l'Ecole canadienne; une vaste aiguière - elle a 42 centimètres de hauteur -, qui provient du Palais épiscopal et dont le galbe et la ciselure, s'ils décèlent une légère influence britannique, n'en sont pas moins d'un art impeccable.

"De Pierre Lespérance, dont la carrière déborde un peu l'époque qu'on a voulu rappeler, on n'expose ici que de toutes petites pièces, comme burettes, couverts et plateaux.

"L'exposition du centenaire de l'Institut canadien est la première du genre à Québec. Certes, il y a déjà eu des rétrospectives plus ou moins complètes - telle l'exposition de peinture canadienne, organisée en 1945 par l'Art Gallery de Toronto. Mais l'exposition de l'Institut est la première qui soit consacrée exclusivement à l'histoire de Québec d'une certaine époque. Et cette époque, elle la représente à tous les points de vue; elle en fait connaître certaines manifestations artistiques que le public n'avait jamais eu l'occasion de voir; elle apprend même aux érudits des connaissances qu'ils n'avaient pu acquérir jusqu'ici, puisque de nombreuses œuvres d'art n'étaient jamais sorties de leurs chachettes; enfin, elle apprend aux Québécois à connaître leur ville et elle les incite à en conserver le caractère français.

"Tel est l'intérêt de ces expositions rétrospectives qu'elles font sortir de l'ombre des œuvres d'art qu'on croyait détruites depuis longtemps et qu'elles poussent les visiteurs à réfléchir sur l'œuvre de certaines époques révolues, qu'ils méprisent parfois parce qu'ils ignorent ce qu'elles ont produit. Ainsi notre siècle d'orgueil a-t-il parfois l'occasion - et elle est salutaire - de pratiquer malgré lui l'humilité..."

 

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Gérard Morisset (1898-1970)