
Textes mis en ligne le 9 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Lambert, Paul 1950/01/01
Bibliographie de Jacques Robert, n° 132
La Patrie, 1 janvier 1950, p. 14 et 38.
L'orfèvre Paul Lambert dit Saint-Paul
DES esprits chagrins expriment parfois, avec une certaine amertume, le regret qu'on accorde tant de place aux morts et qu'on les fête trop bruyamment à l'occasion de l'anniversaire de leur naissance ou de leur décès. Peut-être est il arrivé qu'on ait glorifié impudemment des morts trop peu illustres ou des fripouilles notoires; ou bien que d'honnêtes commémorations historiques aient donné lieu à de regrettables exagérations.
CEPENDANT les centenaires constituent, dans l'ensemble, d'excellentes occasions de rappeler la vie d'hommes éminents, d'étudier leurs uvres et de marquer exactement la place qu'ils occupent dans le rayonnement de l'esprit humain. On l'a constaté en 1936, au troisième centenaire du Cid; on l'aurait constaté davantage en 1939 au troisième centenaire de la naissance de Racine, si la guerre n'était venue interrompre la série des manifestations publiques; on le constate cette année même, à l'occasion des deux anniversaires de Balzac, trop rapprochés pour qu'il soit possible d'en faire des commémorations distinctes.
EN Nouvelle-France, nous n'avons pas d'hommes aussi universellement illustres. Mais nous possédons quelques petites gloires locales, dont il convient de rappeler de temps à autre le souvenir. Il y a quelques semaines, j'ai essayé de faire revivre, et par la plume et par l'image, le sculpteur sur bois Louis Quévillon, qui a vu le jour le 14 octobre 1749. Aujourd'hui, ce n'est pas une naissance que je voudrais commémorer. C'est un décès: le 25 novembre 1749 mourait à Québec, Paul Lambert dit Saint-Paul, l'un de nos premiers orfèvres et l'un de nos artisans les plus consciencieux du XVIIIe siècle. C'est sa carrière que je voudrais évoquer en quelques phrases.
PAUL LAMBERT est un fils du nord de la France. Il est né dans la ville d'Arras, ancienne capitale de l'Artois, vers la fin du XVIIe siècle. On sait fort peu de chose de ses premières années, sauf qu'il a fait son apprentissage d'orfèvre dans sa ville natale et qu'il y a exercé son art pendant quelques mois, sinon quelques années.
IL ARRIVE à Québec en 1729, en même temps qu'un groupe d'officiers de marine et d'artisans que monseigneur Dosquet a recrutés dans sa Flandre natale et dans les provinces environnantes. Tout de suite, il entre dans le cercle des artisans québécois - sculpteurs sur bois, maîtres-maçons, orfèvres et potiers d'étain - qui sont en train de faire de leur ville une capitale aussi active que Dijon, Tours ou Rennes. Ses amis, je les connais assez bien. Ce sont Etienne Ranvoyzé, fabricant de boutons de cuivre, père de l'illustre orfèvre François Ranvoyzé; Pierre Geneste, qui sera plus tard notaire à Lorette; Jean-Baptiste Maisonbasse, orfèvre et négociant en fourrures: les notaires Panet et Imbert; Gilles Morant et le sieur Dupont, celui-ci commis-greffier au Conseil supérieur de la colonie... Le 30 août 1729, il épouse, à Notre-Dame de Québec, une jeune fille originaire du Château-Richer, Marie-Françoise Laberge. Il loue une maison et une boutique rue du Sault-au-Matelot. Il s'installe au pays avec l'intention d'y faire sa carrière.
PRECISONS que sa laborieuse existence n'offre aucun événement notable. Il élève une famille nombreuse - dix enfants; il perd sa femme en 1747 et convole l'année suivante avec la fille du forgeron Pierre Maillou, son voisin de boutique; il s'assure, par la constance de son labeur, une clientèle peu nombreuse mais choisie. En peu de temps, il devient l'un des citadins les plus distingués de la petite ville; mais il en est aussi l'un des habitants les plus modestes. Avec les années, il amasse une petite fortune. Mais il n'a guère le temps d'en profiter. Au début de septembre 1749, il s'alite pour ne plus se relever. Il meurt, je l'ai écrit plus haut, le 25 novembre 1749. Complètement ignoré après sa mort, ce n'est qu'après cent soixante ans - soit en 1918 - qu'un érudit relève son nom parmi ceux de nos premiers orfèvres.
L'UVRE de Paul Lambert, qui comprenait autrefois des centaines de pièces d'orfèvrerie - surtout des ustensibles de table et des accessoires de vêtements - n'est guère plus considérable que celle de son concurrent Jacques Pagé dit Quercy. Elle comprend de nos jours une soixantaine de pièces - du moins, je n'en connais pas davantage. Dans ces uvres, toutes façonnées avec des pièces de monnaie en argent ou avec de vieux vases de même métal, je trouve des couverts, des louches, des cuillers à ragout [sic] et des gobelets, des tasses et des bougeoirs, de grandes écuelles armoriées, de petites écuelles dites tasses à goûter, même des agrafes en argent chantournées et ciselées comme des oreilles d'écuelle. Ce sont des ouvrages magnifiques; magnifiques par leur matière, c'est entendu; magnifiques surtout par leurs proportions, par la finesse de leur dessin, par la densité de leurs formes.
J'INSISTE un peu sur le caractère essentiel de cette orfèvrerie: la plénitude des formes. Une plénitude sans lourdeur, sans joliesse, même souverainement élégante. Qu'on rapproche de ces solides objets d'autrefois les vases métalliques d'aujourd'hui, fabriqués en série à l'usine et dessinés par des artistes plein de talent sans doute, mais qui ne manient pas eux-mêmes - ou si peu - le marteau à emboutir ni le ciselet; il y a toute la différence de la vie à l'existence figée. L'orfèvrerie industrielle de nos jours, même la plus parfaite au point de vue des formes, est aussi peu sensible que possible, puisqu'elle est le fruit d'un dessin abstrait, mis en forme par une mécanique aveugle et sans âme. Car composer un vase quelconque avec un crayon et une équerre sur une feuille de papier calque, c'est, pour le plus grand nombre des dessinateurs, le voir uniquement en ses contours, d'une façon squelettique, sans le jeu mystérieux et subtil de la matière et du relief, sans la précieuse et irremplaçable source d'inspiration vitale et d'émotion qu'est le métal obéissant à la main et changeant insensiblement à chaque coup de marteau.
CETTE argenterie de table d'autrefois possède un tel charme et une telle splendeur décorative qu'il convient de la voir, non seulement sur des vignettes bien imprimées, mais telle qu'elle était au XVIIIe siècle, quand elle participait à la vie même de nos ancêtres; il faut la voir étalée sur la nappe de toile bise de quelque bourgeois à l'aise: à la place du maître et de la maîtresse de la maison, il y a une écuelle à deux anses, un couvert de grande taille, un gobelet ou une timbale en vermeil, une cuiller à dessert et une cuiller à café; à la place de chaque enfant, c'est une petite écuelle à une seule anse, un couvert de dimensions modestes et un gobelet d'étain; au centre de la table, c'est un porte-huilier solidement campé sur ses quatre pieds en boule, une vaste soupière qui témoigne de l'appétit de la famille, une grande louche au manche arqué, des tasses de différentes grandeurs, un sucrier en noix de coco et argent, une haute aiguière tout embuée, des louches à sel en vermeil, des chandeliers à bobèches et des bougeoirs à fond plat. Et sur cette argenterie soigneusement entretenue, viennent se refléter les caissons du plafond, les portraits de famille et les gravures, les tapisseries d'Angers et les tentures de Bergame, les costumes aux couleurs rutilantes des membres de la famille - car on ne s'habillait pas autrefois comme de perpétuels croque-morts...
QUE dire alors de l'orfèvrerie d'église de Paul Lambert! Elle rappelle les plus beaux morceaux de l'orfèvrerie française du XVIIIe siècle; moins peut-être par ses formes et son style que par l'extrême liberté, la gaminerie de sa ciselure. Car Paul Lambert n'est pas seulement habile dans le galbe même de ses vases; il l'est tout autant dans leur décor, dans cette espèce de noble graphisme qu'est la ciselure à fleur d'argent, c'est-à-dire le dessin exécuté au ciselet sur une feuille de métal poli. Dans ce domaine décoratif, l'art de notre orfèvre dépasse de beaucoup l'art de ses concurrents québécois et montréalais. Ni Jacques Pagé, ni Michel Cotton, ni Roland Paradis, ni Jean-François Landron - pour n'en nommer que quelques-uns - n'ont eu, comme Paul Lambert, le sens de l'ornement; leur ciselure est plus ferme et plus parfaite que celle de Paul Lambert; mais elle ne possède pas le charme de la ciselure de l'orfèvre québécois - cette sorte de cheminement du dessin qui évoque le cheminement même de la vie.
QU'ON examine attentivement la panse de l'encensoir de l'église de saint-Pierre (île d'Orléans) - au reste, les Montréalais peuvent aujourd'hui voir ce chef-d'uvre, puisqu'il est à l'Art Gallery; le motif principal, une tête d'ange boudeur, s'y répète trois fois; et ce motif est relié à lui-même par les ailes des angelets et par des motifs floraux qui s'apparentent aux dites ailes; sur la contrecourbe de la panse, ce sont des feuilles d'acanthe et des feuilles d'eau qui forment une frise vigoureuse.
LE chef-d'uvre de cette orfèvrerie religieuse est assurément la lampe de sanctuaire de la chapelle des Ursulines, à Québec; elle célèbre à sa façon un centenaire, puisque les Ursulines l'ont commandée à l'orfèvre pour commémorer le centième anniversaire de leur arrivée en Nouvelle-France. Cette lampe n'est pas l'uvre la plus personnelle de notre orfèvre; et j'en établirais aisément l'ascendance: Paul Lambert, qui assiste parfois aux offices de la chapelle des Jésuites, y voit une lampe que l'orfèvre parisien Jean-Baptiste Loir a martelée vers 1684; il en assimile les éléments constructifs et décoratifs; il essaie d'en saisir l'esprit. Quand les Ursulines lui commandent une lampe destinée à leur chapelle, l'orfèvre se met au travail avec la détermination de prendre son bien où il le trouve, tant il sent que ce bien correspond en tous points à l'impérieux caprice de son tempérament. J'ai sous les yeux les photographies de ces deux lampes: elles sont mère et fille. La lampe de Jean-Baptiste Loir donne l'impression d'une sorte de maturité olympienne et consciente des formes, de beauté épanouie, pleine et toujours surveillée, de beauté qui ne pourrait que déchoir après avoir atteint la plénitude et la distinction des formes. Au contraire, la lampe de Paul Lambert exhale la fraîcheur de l'adolescence, de l'adolescence campagnarde: son galbe est d'une élégance inquiètement fragile, instable, dirait-on; les éléments qui la composent sont amalgamés de telle façon - avec des courbes qui s'allongent sans raison et des motifs qui se rétractent avec grâce -, qu'ils évoquent, avec un charme infini, l'innefable gracilité de la "jeune fille en fleur", du bouton de rose à la veille de s'épanouir. Qu'on ne s'étonne point de ces images profanes; même les détails en sont une claire allusion: la maigreur relative des godrons, la gentillesse du festonnage de l'ouverture, le fin sourire du dessin des ciselures... Et voilà comment un artiste sait emprunter des formes à autrui et les rendre chargées de tout le poids de sa rêverie et de son goût.
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PAR l'excellence, le caractère et le nombre de ses uvres, Paul Lambert symbolise l'esprit et la vivacité de la civilisation canadienne du milieu du XVIIIe siècle; non seulement il symbolise l'art de son temps, mais il préfigure l'art qui prévaudra trente ans après sa mort. Paul Lambert vient à peine d'expirer le 25 novembre 1749 que Joseph Maillou et Ignace-François Delezenne recueillent sa succession artistique, la font fructifier pendant vingt ans et la lèguent au grand François Ranvoyzé, l'artiste le plus exclusivement canadien que nous ayons eu.
Paul Lambert dit Saint-Paul précurseur de l'illustre François Ranvoyzé: le fait est tout aussi honorable pour l'un que pour l'autre. Il convenait de le marquer au bout de deux cents ans.
Bas de vignettes:
[1]- SAINT-AUGUSTIN (Portneuf)- Ciboire en argent massif, dont le nud est orné de têtes d'anges. Façonné en 1745 par Paul Lambert dit Saint-Paul, moyennant la somme de 206 livres. IOA
[2]- SAINT-PIERRE (île d'Orléans) - Eglise. Encensoir en argent massif, façonné en 1746 par Paul Lambert dit Saint-Paul. Aujourd'hui à l'Art Gallery, Montréal. IOA
[3]- MONTREAL - Collection Louis Carrier. Petite écuelle dite tasse à goûter, en argent massif, façonnée vers 1730 par Paul Lambert dit Saint-Paul. Elle porte le chiffre d'un ancien propriétaire. IOA
[4]- QUEBEC - Hôtel-Dieu. Grande écuelle en argent massif, façonnée vers 1735 par l'orfèvre québécois Paul Lambert dit Saint-Paul. IOA
[5]- LORETTE - Eglise des Hurons. Vase à fleurs en argent massif orné de ciselures. Il porte le poinçon de Paul Lambert et il date des environs de 1740. IOA
[6]- QUEBEC - Hôtel-Dieu. Tasse en argent massif, portant anse et couvercle. uvre de Paul Lambert dit Saint-Paul, vers 1745. IOA
[7]- QUEBEC. - Chapelle des Ursulines. Lampe de sanctuaire en argent massif, façonnée en 1738-1739 par Paul Lambert dit Saint-Paul. IOA
[8]- MONTREAL - Collection Louis Carrier. Petit chandelier en argent massif, profilé comme le balustre d'un ostensoir. Façonné vers 1745 par Paul Lambert dit Saint-Paul. IOA