Gérard Morisset (1898-1970)

1950.01.15 : Orfèvrerie de traite

 Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Orfèvrerie de traite 1950/01/15

Bibliographie de Jacques Robert, n° 134

La Patrie, 15 janvier 1950, p. 14-15.

BIBELOTS et FUTILITÉS

DE tout temps, la traite des fourrures a été une série d'opérations commerciales fondées sur le troc. En retour des peaux de tout poil que les grands enfants des bois apportent aux comptoirs des postes de l'ouest, ils reçoivent, en la plus petite quantité possible naturellement, des vivres et de l'eau-de-vie, des vêtements et des armes.

AU cours des premières négociations, les Indiens examinent avec curiosité leurs exploiteurs - ces hommes blancs venus d'au delà des mers, qui sont plus richement vêtus que leurs grands chefs et qui façonnent comme en se jouant, de si jolies choses. Tout les séduit dans l'accoutrement des Français et des Canadiens: les tissus de toutes couleurs, les montres, les bijoux, les colliers, les médailles et les décorations, les boutons et les épaulettes, les boucles et les épinglettes, bref tous ces brillants petits riens utiles ou futiles que l'artisanat français produit alors en abondance et avec une grande perfection technique. Et à saisir les regards d'envie que les Indiens jettent naïvement sur leurs costumes, les traitants en fourrures s'avisent que les hochets qu'ils portent pourraient servir au troc des fourrures d'une manière beaucoup plus avantageuse, surtout plus lucrative, que les armes et l'eau-de-feu. Pendant de longues années, les négociants s'en tiennent aux bibelots de type courant, qu'ils importent de France à grands frais à cause du transport et de la douane. Mais à mesure que l'artisanat se développe en Nouvelle-France, l'idée leur vient de faire façonner dans la colonie des objets de toutes formes qui flattent le goût de la parure que possède tout Indien. C'est l'origine de l'argenterie de traite canadienne.

CETTE sorte d'industrie de camelote de luxe, si l'on peut dire, s'organise chez nous dans la première moitié du XVIIIe siècle. Les comptoirs de Tadoussac et de la Baie-Saint-Paul sont, semble-t-il, les premiers à faire usage de bibelots d'argent façonnés à Québec. Quels en sont les auteurs? Peut-on affirmer que Jacques Pagé dit Quercy et Paul Lambert, Jean-François Landron et Joseph Maillou aient mis leur talent au service des négociants en fourrures? Jusqu'ici, on n'en a pas trouvé la preuve manifeste - par exemple, des hochets qui portent les marques distinctives de ces orfèvres.

CEPENDANT il est certain que Paul Lambert a façonné des boucles et des pendants d'oreilles, puisque le notaire Dulaurent en signale dans son inventaire du 27 novembre 1749. Après la mort de Paul Lambert, sa veuve épouse le chirurgien Elie Laparre qui, délaissant le bistouri, s'en va faire la traite des fourrures à la Baie-Saint-Paul; il y est encore en l'année 1766, date où il vend une esclave sauvagesse nommée Marie-Anne à l'orfèvre Ignace-François Delezenne; le prix de vente est de neuf cents livres, payable en argenterie "comme Bagues, Joncqs et Soy, petites Boucles et autres ouvrages propres pour la Traite des Sauvages", aux termes mêmes du contrat. A cette date, il y a déjà plusieurs années que le sieur Delezenne s'occupe d'argenterie de traite. Dès son arrivée à Québec en 1752, il entre en relations avec les nombreux négociants de la Basse Ville qui tentent fortune aux comptoirs du nord-est; il est bientôt en mesure, grâce au soutien financier de son beau-père Janson, de leur fournir quantité de bibelots et de hochets; et cette industrie devient vite tellement prospère que le sieur Delezenne doit prendre des apprentis: en 1756, c'est le nègre Dominique-François Mentor; en 1758, ce sont le Canadien Etienne Marchand et le Français Jean Robaille.

JEAN ROBAILLE est plus apprenti [sic]; c'est un compagnon-orfèvre. L'année précédente, Delezenne lui a fait venir de France des outils d'orfèvre et a fait façonner, de main de maître, son propre poinçon: "I R avec sa petite couronne au-dessus." Voici notre compagnon-orfèvre en état de travailler; et il travaille en effet, comme il appert d'un marché intervenu entre Robaille et Delezenne le 31 mai 1758 devant Maître Barolet, notaire à Québec: "Que led. S. Robaille promet et Soblige faire et fabriquer pour led. S. Delezenne La quantité de mil Marcs (le marc valait huit onces) d'argenterie pour les Sauvages. En les différentes Espèces qui Suiuent et désifnées en l'Etate yannexé,... pour lesquels led. S. Delzenne fournira la matière d'argent Jusqu'à la quantité et poids de Mil quarante Marcs à cause de la diminution et déchet pour lequel les quarante Marcs sont accordées..." Delezenne d'engage [sic] à fournir à son compagnon les quatre aides qu'il réclame et dont il a vraiment besoin; à les pouvoir [sic] de logement et de vivres, et à les payer sur sa propre cassette; à fournir non seulement les matières d'argent, mais encore l'atelier et tous les outils. Quant aux gages de Jean Robaille, ils sont fixés à neuf mille livres, payables en dix-huit mois. Il s'agit donc d'une entreprise considérable: plus de cinquante-cinq mille livres de bibelots d'argent - soit environ quarante-cinq mille dollars de notre monnaie actuelle.

A la suite des signatures se trouve un bordereau intitulé "Etat des argenteries à fabriqué (sic) pour les Sauvages de la colonie"; j'y lis cette pittoresque nomencalture [sic] : "Seize Marcs de petites croix à mantille; seize Marcs deplinglette; seize Marcs de moyenne couette (on désigne sous le nom de couette une sorte de plastron ajouré à la manière d'une crapaudine); seize Marcs de grande couette; vingt Marcs de roupie plate (la soupie [sic] est un disque d'argent assez mince, du diamètre d'une piastre); vingt cinq Mars de grands bracelets; vingt cinq Marcs de bracelets à moulure; seize Marcs de grande cocquille; neuf Marcs de petite cocquille; quatre Marcs de petite croix carrée; neuf Marcs de croix de femme en trois fasçons; neuf morceaux de noyeaux de teste; neuf Marcs de gremens de teste; neuf Marcs de gremens de tes; neuf Marcs dagrements ordinaires".

AINSI donc, dans les dernières années du Régime français, la vogue de l'orfèvrerie de traite ne cesse de croître; sa vogue croît bien davantage à partir de 1765. Louis-Alexandre Picard achète de l'argent en lingots pour remplir les nombreuses commandes qu'il obtient; le Genevois Jacques Terroux ne refuse pas la traite des fourrures ni la fabrication des bibelots de traite parmi les moyens de s'enrichir; Joseph Schindler projette de faire le long voyage de Michillimakinac, afin de se rendre compte de la possibilité d'y écouler ses amulettes d'argent; Joseph Lucas, Michel Forton, même François Ranvoyzé occupent leurs loisirs à confectionner des plastrons, des croix de Lorraine, des bracelets, des médailles, des épaulettes, même des couettes - puisqu'il faut les appeler par leur nom...

CEPENDANT il se produit pendant la guerre de l'Indépendance américaine un événement économique imprévu: Québec cesse d'être le centre du commerce des fourrures avec les Indiens. Pour des causes diverses, qui tiennent probablement peu aux migrations apparemment capricieuses des tribus indiennes; les comptoirs de traite glissent peu à peu vers l'ouest. D'abord aux Trois-Rivières, où ils ont toujours été d'une exploitation incertaine; ensuite dans la région de Montréal, notamment à Terrebonne et à Saint-Philippe de Laprairie, où l'on trouve dès 1780 un groupe d'orfèvres à l'affût d'occasions certaines d'enrichissement; enfin à Détroit, poste lointain qui n'a longtemps été qu'un relais admirablement situé et qui, en cette fin de siècle où le commerce rapproche les peuples avant de les éloigner, commande les immensités inconnues des plaines de l'ouest et asseoit déjà sa puissance.

QUEBEC, dépossédé de son monopole, se vide de ses artisans qui vivent du traffic des fourrures. Delezenne prend le chemin des Trois-Rivières, puis de la Baie-du-Fefbre où il mourra en 1790; Amable Maillou, l'ancien apprenti de Picard, et John Kensie arrivent à Détroit vers 1780 et s'y établissent définitivement; Picard, Schindler et Lucas se rendent à Montréal dans l'espoir de s'y créer une clientèle et y meurent peu de temps après; et les tout jeunes orfèvres québécois, Pierre et Louis Huguet, François Larsonneur, Dominique Rousseau, Charles Duval et quelques autres ne prennent pas le risque de végéter à Québec: eux aussi vont s'établir à Montréal et grossir le nombre des pourvoyeurs de cette camelote de luxe dont je parlais tantôt.

EN DEFINITIVE, c'est Montréal qui profite de cet exode; et c'est justice. Car c'est là qu'ont leurs quartiers-généraux ces grands "Bourgeois du Nord-Ouest", à la fois ambitieux, stricts en affaires et généreux, glorieux et hardis, qui fondent leur fortune et leur dynastie sur l'exploitation raisonnée du castor et de l'Indien; et c'est encore là que se dirigent, comme un flot ininterrompu d'avides aventuriers, des artisans venus des quatre coins de l'horizon: l'Ecossais Robert Cruickshank, les trois familles allemandes des Arnoldi, des Grothe et des Bohle, des orfèvres anglais formés à Londres, même des artisans américains.

LES TROIS vedettes sont Robert Cruickshank, Dominique Rousseau et Pierre Huguet. Autour d'eux s'agitent d'innombrables artisans secondaires, non moins habiles peut-être que les précédents mais moins favorisés par les circonstances; tels sont Christian Grothe et David Bohle, le maladif Michel Arnoldi, Jean-Henri Lerche et Henri Polonceau, établis pendant quelques années à Saint-Philippe, Charles Duval, Narcisse Roy, Louis Huguet qui parcourent la vallée de la Richelieu. Curtius et la veuve Schindler, tels sont encore des artisans assez obscurs que nous ne connaissons que depuis quelques années et qui paraissent avoir été actifs dans les environs de 1800-1820: Pierre Foureur dit Champagne, Joseph Ferquel, Joseph Lemont, Jean Shreiber, Michel Létourneau, Nathan Starnes... Et parmi nos orfèvres de traite, quelques-uns préfèrent aller au poste même de Détroit: Amable Maillou et John Kensie y sont déjà dès 1780, on l'a vu; un peu plus tard, on y trouve Augustin Lagrave, Jean-Baptiste Piquette et leurs apprentis.

A MONTREAL, tous les orfèvres de traite sont en relations étroites avec des intermédiaires, ceux que les archives de l'époque désignent sous le titre de "Conductors of Presents for the Indian Department"; ils travaillent sur des devis, même des dessins très précis; ils finissent chaque pièce suivant le degré de polissage requis; quant aux prix des objets, ils se conforment, semble-t-il, à un barème établi avec une certaine rigueur par les "Bourgeois du Nord-Ouest".

ON CONNAIT un assez grand nombre de commandes des Bourgeois du Nord-Ouest. Monsieur Ramsay Traquair en a publié quelques-unes dans The Old Silver of Quebec; et tout récemment, monsieur Louis Carrier, qui a bien voulu me communiquer nombre de renseignements dont je viens de faire état, a découvert, dans les archives judiciaires de Montréal et dans certains dépôts d'archives de la ville de Détroit, des détails fort importants sur la contribution du Bas-Canada et des Canadiens français à cette industrie d'art d'autrefois.

A LA LECTURE de ces documents, on en vient à la conclusion que pendant plus d'un siècle on a englouti des millions dans l'argenterie de traite des fourrures. Qu'en reste-t-il? Beaucoup de choses assurément, mais... Il faut réfléchir que les bibelots destinés à la traite des fourrures sont habituellement de petites dimensions et faits de feuilles d'argent assez minces - ce qui est cause d'avaries et de pertes nombreuses; que bien des Indiens tenaient à être enterrés avec toute leur argenterie d'apparat; que les tribus sauvages qui les reçoivent en paiement ne sont pas précisément des hordes conservatrices, tant en raison de leurs perpétuels déplacements que de leur indifférence à l'égard de leurs souvenirs de famille; qu'enfin certaines tribus, plus évoluées que les autres, ont utilisé, dans leurs trocs avec des tribus voisines les mêmes hochets qu'elles avaient reçus précédemment...

Malgré tout il reste des milliers de pièces dispersées dans les musées canadiens et américains et dans des collections particulières. On y trouve de tout: des crucifix, des croix grecques et des croix de Lorraine, des cœurs entrelacés et surmontés de couronnes, des broches en forme d'étoile ou de disque, des bracelets et des pendants d'oreilles, des insignes maçonniques et des monogrammes, des plastrons ajourés, des couettes de toutes formes et de toutes dimensions, des épaulettes armoriées et des médailles, même des couronnes de grand chef.

Et devant ces petites choses naïves et futiles, façonnées simplement et sans apprêt, mais avec un souci constant de beau métier, ciselées parfois avec autant de magnificence qu'un ostensoir, on se prend à songer à ces "grands enfants des bois" vaniteux et légers, courageux et indolents, qui promènent dans la solitude de la brousse leur superbe, leur insouciance et leur ennui. Ils ne créent rien; ils ne construisent rien; ils n'ont pas même l'idée de construire. Ils vivent sur le pays qu'ils traversent; ils ne font qu'y vivre. Et tout ce qu'ils laissent aprèes eux - ces bibelots qui ajoutent peu à la gloire de nos ancêtres, mais nous font mieux comprendre leur existence -, ce qu'ils laissent après eux ne vient même pas de leur industrie...

Bas de vignettes:

[1]- MONTREAL. - Coll. Louis Carrier. Croix de Lorraine en argent massif, façonnée vers 1800 par Robert Cruickshank, orfèvre à Montréal. IOA

[2]- QUEBEC.- Musée de la Province. Portrait de Zacharie Vincent dit Télariolin, par lui-même. Portrait peint vers 1845. - Le chef huron porte une couette d'argent, une médaille également en argent et un brassard. Son fils, vêtu en vert émeraude, porte aussi une couette; il tient un arc et des flèches. IOA

[3]-QUEBEC.- Musée de l'Université Laval. Portrait de Zacharie Vincent dit Télariolin, peint par lui-même vers 1878. - Il porte la couronne de grand chef, des pendeloques, une grande couette sur la poitrine et un wampum. Il porte dans ses mains la hache de guerre et le calumet de la paix. IOA

[4-5-6-7]- MONTREAL.- Collection Louis Carrier. Exemples de couettes en argent massif, façonnées au début du XIXe siècle: 4, par Joseph Tison; 5, par Narcisse Roy; 6, par Charles Arnoldi; 7, par Pierre Huguet. IOA

[8]- MONTREAL.- Collection Louis Carrier. Couronne de chef huron, façonnée en argent massif par Joseph Tison, vers 1820. IOA

[9-10-11-12]- MONTREAL.- Coll. Louis Carrier. Exemples d'amulettes en argent massif, 9 par Pierre Huguet, vers 1810; 10, à gauche par Joachim Dubreuil, à droite par James Orkney, orfèvre à Québec. IOA

[13]- MONTREAL.- Coll. Louis Carrier. Pendants d'oreilles en argent massif. Ecole montréalaise du début du XIXe siècle. IOA

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)