
Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Art - 18e siècle 1950.01.22
Bibliographie de Jacques Robert, n° 135
La Patrie, 22 janvier 1950, p. 14-15.
Le recensement de Québec en 1914 [1744]
La connaissance de l'artisanat en Nouvelle-France au XVIIIe siècle serait une entreprise longue et hasardeuse s'il n'existait un document précieux qui constitue à lui seul une excellente base de travail. Je veux parler du recensement de la ville de Québec, compilé en septembre 1744 par le curé de Notre-Dame, l'abbé Joseph-Mathurin Jacrau.
Le manuscrit, conservé dans les archives de la paroisse, a été publié intégralement dans le "Rapport de l'archiviste de la province de Québec", en l'année 1940; il y occupe plus de cent cinquante pages. Il comporte les noms et âge de tous les paroissiens de la ville - Québec ne comprenait alors qu'une seule paroisse, - ceux de leurs femmes, enfants et domestiques, leur domicile et, dans la plupart des cas, leur profession.
Il ne peut être question, on le conçoit bien, de s'étendre longuement sur cette importante pièce d'archives, ni de s'amuser à dresser la nomenclature de nos artisans - au reste, chacun est libre de le faire à la source même que je viens d'indiquer. Je voudrais simplement attirer l'attention de mes lecteurs sur les chefs de file de l'artisanat de cette époque, rechercher leur ascendance au point de vue technique, peser leur influence sur leurs disciples et leurs apprentis, enfin montrer comment l'artisanat commande une grande part de l'activité de la Nouvelle-France et la marque pour un siècle de sa forte empreinte.
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Vue à vol d'oiseau, la ville se compose alors de l'agglomération qu'entourent les remparts; du minuscule faubourg de Notre-Dame des Anges, que dessert une route sinueuse bordée de fermes et de fabriques; de la Basse Ville, qui s'étend peu à peu vers le pittoresque quartier du Palais; d'une voie, la rue Champlain, pourvue d'une seule rangée de boutiques, d'entrepôts et d'habitations, une ruelle qui brave les éboulis du cap Diamant et s'étire paresseusement vers l'ouest, jusqu'à l'Anse-au-Foulon.
Cette petite ville, qui n'a été, pendans [sic] plus d'un siècle, qu'une misérable bourgade maintes fois éprouvée par le feu, est alors en pleine crise de croissance. Depuis une vingtaine d'années, des maisons de pierre remplacent les masures de bois de l'âge héroïque; des ruelles s'ouvrent un peu partout, suivant les besoins de la circulation ou le caprice de quelque propriétaire; des édifices assez considérables s'élèvent, pourvoyant aux nécessités du commerce et au développement de l'éducation.
On vient d'ériger, face au marché de la Haute Ville, le collège des Jésuites, vaste quadrilatère qui ne déparerait point une ville royale de la province française; ses murailles sont faites de belle pierre finement bouchardée; ses proportions sont majestueuses; sa mouluration est à la fois pleine et robuste; et son syle, très souple, tient du Louis XIV le plus sobre et le plus agréable. Cette même année 1744, on reconstruit de fond en comble la cathédrale d'après les plans de Charles-Gaspard Chaussegros de Léry; et les dessins d'architecte qu'il en reste - l'édifice a été détruit pendant le siège de 1759 - font voir un monument de peu de symétrie, mais de formes simples et sans façon, ordonnées avec une certaine grâce. Et au pied de la falaise, adossés au roc du promontoire, s'élèvent les voûtes maçonnées des entrepôts et les portails à frontons des hôtels particuliers que font construire les grands bourgeois cossus de l'époque.
Cette belle architecture est l'uvre de quelques ouvriers du bâtiment.Le plus en vue est assurément Charles Gaspard Chaussegros de Léry, ingénieur militaire de la Nouvelle-France, dont la carrière s'identifie avec des ouvrages d'architecture toujours élégants. A deux pas de chez lui, rue de la Sainte-Famille, habite un vieillard chargé d'années et de mérites, Jean Boucher dit Belleville; quand il lui arrive de se balader dans la ville, peu importe l'endroit où il dirige ses pas, il revoit les rues qu'il a tracées et empierrées, les habitations qu'il a construites, les édifices publics à l'érection desquels il a participé; et s'il lui était possible d'aller flâner dans certaines rues de Montréal, il y retrouverait presque autant de ses ouvrages, tant il y a travaillé au début du siècle. Rue saint-Louis, près du couvent des Récollets, c'est Jean Maillou qui achève sa carrière d'architecte; après avoir bâti un grand nombre d'édifices et formé une dizaine de COMPAGNONS, il ne fait plus que des expertises: pour le compte du Conseil supérieur, il départage de son mieux les entrepreneurs en querelle avec leurs clients.
Chaussegros de Léry, Boucher dit Belleville et Maillou , architectes et constructeurs, ont laissé une longue lignée de disciples. Il faudrait citer ici, si j'en avais le loisir, les quarante maîtres-maçons qui tiennent boutique à Québec et la douzaine de tailleurs de pierre qui vivent à Beauport et au Cap-Rouge, près des carrières qu'ils exploitent. Parmi les maçons, il y a des lignées qui, fondées dans les environs de 1725, se perpétueront pendant de longues années et atteindront parfois jusquà [sic] la cinquième génération; par exemple, les Jourdain dit Labrosse, les Deguise dit Flamant, les Routier, les Aide-Créquy, les Maillou, les Delestre dit Beaujour, les Allard Des deux Jourdain, l'un, Pierre, est domicilié rue Saint-Louis; l'autre, Michel, rue Desmeules. Des deux Maillou, Benjamin, le plus sérieux, a sa boutique rue du Sault-au-Matelot, à quelques pas du cabaret que l'entrepreneur Vital Maillou exploite pendant les semaines mortes de l'hiver. Thomas Allard, qui vient de terminer la maçonnerie de l'église de Saint-François (île d'Oréans), est établi rue St-Jean; et c'est dans la même rue, alors occupée aux quatre cinquièmes par des artisans, que tiennent boutique les maîtres-maçons Etienne Chevalier, Pierre Deguise, Joseph Bélan et quelques autres. Rue du Sault-au-Matelot, on trouve encore d'autres maîtres-maçons: Pierre Delestre dit Beaujour, Ladouceur et Lavallée; on en trouve trois autres rue Saint-Charles: Marchand, Portugais et Pierre Renaud.
Je ne cite point les charpentiers, les menuisiers et les couvreurs en bardeau, parce qu'ils sont vraiment trop nombreux - leur nombre dépasse la centaine - et que leurs ouvrages sont, en général, anonymes; ni les serruriers et les forgerons et pourtant il faudrait au moins nommer les Amiot et les Soulard parmi les meilleurs serruriers québécois de l'époque, et les Corbin et les Chamard, parmi les forgerons qui se livrent parfois à la ferronnerie fine.
Les sculpteurs sur bois sont beaucoup moins nombreux; à peine une dizaine. Ils ne sont pas tous à Québec. Charles Vézina, après avoir terminé ses ouvrages à Ste-Anne de Beaupré, s'installe pour quelque temps à St-Pierre (Ile d'Orléans), où il sculpte un retable, une lampe de sanctuaire et des chandeliers; Stanislas Levasseur, fils de Pierre-Noël, est en apprentissage à Montréal. Les deux Hardy, Jean-Baptiste et Pierre, vadrouillent quelque part dans la région trifluvienne où ils s'établiront définitivement. Des six sculpteurs sur bois que signale l'abbé Jacrau dans son recensement, cinq sont d'anciens compagnons de Noël Levasseur, mort depuis quatre ans; le sixième, Germain Villar, huguenot originaire de Cologne, a vite assimilé le style décoratif de ses confrères. En somme, ce style est celui-là même que les architectes mettent en uvre dans leurs monuments: le Louis XIV non un Louis XIV sévère et nu comme il convient à l'extérieur des édifices à cause de l'inclémence du climat, mais un Louis XIV agréablement fleuri, parfois magnifique, toujours noblement gracieux. C'est dans ce style que Jean Valin façonne, précisément en 1744, l'ancien maître-autel de l'église des Ecureuils. Et c'est encore dans ce même style, mais avec un peu moins d'exubérance, que les frères Levasseur sculptent dans le même temps les tabernacles des Grondines, de St-Sulpice et de Batiscan. Ces frères Levasseur, prénommés François-Noël et Jean-Baptiste-Antoine, établis rue Saint-Louis non loin de chez Jean Maillou, on les a longtemps identifiés avec les artisans que les livres de comptes paroissiaux d'autrefois appellent "les Vasseurs". On sait aujourd'hui que cette appellation désigne aussi deux autres sculpteurs du même nom, Pierre-Noël Levasseur et son fils Charles, auxquels Stanislas viendra se joindre plus tard. Il n'est pas facile de départager les Levasseur, sauf quand il s'agit d'uvres signées; c'est le cas du SAINT-PIERRE et du SAINT-PAUL de l'église de Charlesbourg, que Pierre-Noël signe de ses initiales vers l'année 1744; quant au SAINT-JOSEPH et à la MADONE en bois sculpté de la Congrégation des Jésuites, Pierre-Noël Levasseur n'en commencera l'exécution qu'à la fin de l'année 1750.
Chez les orfèvres, deux vides viennent de se produire: Jacques Pagé dit Quercy est mort en1742 et Nicolas Gaudin dit Lapoterie l'année suivante. A l'automne 1744 Jean-Baptiste Maisonbasse disparaît mystérieusement et, en juin 1747, François Chambellan, inactif depuis quelques années, mourra subitement. Sauf Gaudin et Chambellan, dont on ne connaît aucun ouvrage, ces disparus sont des orfèvres du Grand Siècle en ce sens qu'ils sont imbus d'un style Louis XIV analogue à celui de nos architectes et de nos sculpteurs; les ornements ne sont pas tout à fait les mêmes à cause de la matière employée, mais le goût est identique. Et si l'on examine l'uvre des orfèvres vivants, on y retrouve les mêmes formes et le même esprit décoratif, mais tout cela rajeuni à la manière paysanne de l'époque. Le seul orfèvre québécois qui se soit formé en France est Paul Lambert dit Saint-Paul; il a fait son apprentissage dans sa ville natale d'Arras. Les autres sont nés en Nouvelle-France et ne l'ont pas quittée: Joseph Maillou, fils de l'architecte, a vu le jour en 1708 et travaille à l'atelier de Paul Lambert; Michel Cotton et François Lefebvre, nés respectivement en 1700 et 1705, ont été les apprentis de François Chambellan; quant à Jean-François Landron, l'aîné de tous puisqu'il est né en 1686, il a probablement été l'apprenti de Jacques Pagé. Ces orfèvres, on les retrouve dans le recensement de Jacrau. Lambert et Maillou habitent porte à porte, rue du Sault-au-Matelot; Landron a pignon sur rue, près Notre-Dame-des-Victoires; Michel Cotton est établi rue de Buade, avec son frère Jean Cotton dit Fleur d'Epée; Lefebvre a son atelier rue Desmeules; Maisonbasse agonise rue Sous-le-Fort; Chambellan vit tout seul dans une masure de la rue de l'Escalier.
Achevons d'examiner le manuscrit de Jacrau. On y trouve des charpentiers de navires, entre autres le célèbre Levasseur; un cordonnier du nom de Cédérat; un "faiseur de chaises" appelé Gabriel Luneau, établi rue Couillard; un "peinturier", Jean Guyon; un fabricant de boutons de métal, Etienne Ranvoyzé, dont le fils François alors âgé de cinq ans, deviendra le plus grand orfèvre de la Nouvelle-France - Guyon et Ranvoyzé sont domiciliés côte de la Montagne; un potier de terre, Barthélémy Cotton, qui a sa boutique rue Saint-Jean; cinq "poulieurs", quatre armuriers, l'horloger Froment qui terminera sa carrière en Acadie, et je ne sais combien d'autres artisans obscurs qui, parce qu'ils ne peuvent travailler à leur compte, sont qualifiés indistinctement de journaliers
Et à la fin de ce bref tour d'horizon, on s'aperçoit avec étonnement que l'humble capitale de la Nouvelle-France, à peine plus considérable qu'un gros village d'aujourd'hui, est presque autonome au point de vue économique. Sans doute importe-t-elle encore de France certains produits de grand luxe, comme les parfums, la soie, les bijoux et joyaux, les vins et liqueurs, les tableaux profanes, les grandes tentures et les tapisseries Le reste , ses artisans s'en chargent allègrement, et ils sont de taille à réussir tout ce qu'ils entreprennent.
Car grâce à la saine pratique de l'apprentissage et du compagnonnage, c'est-à-dire grâce à l'esprit de la corporation française, ils connaissent à fond les secrets et les ruses de leurs métiers; ils ont le sens aigu de l'architecture et de la plénitude des formes; ils ont le sens décoratif; ils ont l'amour de "la belle ouvrage bien faite" et le goût du travail; bref, ils possèdent pleinement le génie de l'uvre d'art.
Et par bonheur, voilà que la population québécoise, enfin parvenue à l'aisance, s'éprend de faste et de luxe et n'entend pas s'en priver. Il n'en faut pas d'avantage pour favoriser l'éclosion d'une brillante école d'artisans de tous métiers.
Et cette floraison, qu'active la prospérité publique, s'étend à toute la colonie. La région des Trois-Rivières, avec le sculpteur à l'âme exubérante qu'est Gilles Bolvin, et la région de Montréal, avec ses dynasties de maîtres-maçons et de sculpteurs et avec l'orfèvre Rolland Paradis, suivent la vieille capitale dans sa poursuite de la vie élégante, facile et luxueuse. C'est la première floraison de l'art de la Nouvelle-France.
Si bien qu'à la veille de la guerre de Sept Ans, des prophètes moroses et grincheux clament que la Nouvelle-France glisse vers la décadence et le malheur parce qu'elle aime trop ces mille et une choses adorables et frivoles qui font le charme véritable de la vie et, au dire des grincheux, amollissent le caractère Comme si l'amour et la recherche du bonheur devaient inexorablement se solder par l'infortune et les larmes! Heureux sommes-nous que nos artisans d'autrefois - notamment ceux de l'époque 1744 - aient besogné ferme et avec intelligence et sensibilité, au lieu de guetter le désastre à chaque changement du calendrier
Bas de Vignettes:
[1]- Ancien collège des Jésuites de Québec, reconstruit en 1741 et démoli en 1877. Il occupait le site de l'Hotel de Ville actuel. Ancien cliché.
[2]- ECUREUILS (Les) - Ancien terbernacle [sic] de l'église, sculpté de 1743 à 1747 par Jean VALIN. IOA
[3]- SAINT-PIERRE (île d'Orléans) - Ancienne lampe du sanctuaire, sculptée en 1738 par Charles VEZINA, de Québec. IOA
[4]- Habitations en pierre construites vers 1740 rue Saint-Jean, à Québec; démolies en 1898. Cliché de la coll. Jean-Paul Lemieux, Beauport
[5]- BATISCAN - Ancien tabernacle de l'église, en bois sculpté et doré. uvre des frères LEVASSEUR, 1741. IOA
[6]- TROIS-RIVIERES - Ursulines. Grande écuelle en argent massif, façonnée vers 1740 par l'orfèvre québécois Michel COTTON. IOA
[7]- QUEBEC - Trésor de l'Hotel-Dieu. Plateau à burettes en argent massif, façonné par l'orfèvre québécois Joseph MAILLOU et daté de 1750. IOA
[8]- WESTMOUNT - Coll. Paul Gouin. Coq de clocher façonné en tôle à l'époque 1740. IOA
[9]- SAINT-FRANÇOIS (Montmagny) - Petit calice en argent massif, façonné vers 1735 par Jean-François LANDRON, orfèvre à Québec. IOA
[10]- WESTMOUNT - Coll. Paul Gouin. Ciboire en argent massif, façonné vers 1740 par Jean-Baptiste MAISONBASSE, orfèvre à Québec. IOA
[11]- LORETTE - Trésor des Hurons. Vase à fleurs en argent massif, façonné vers 1745 par Paul LAMBERT dit SAINT-PAUL, orfèvre rue du Sault-au-Matelot, à Québec. IOA
[12]- WESTMOUNT - Coll. Paul Gouin. Falot en fer-blanc troué, de l'époque 1740. IOA