
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Aquarelliste - Hériot, George 1950.03.05
Bibliographie de Jacques Robert, n° 140
La Patrie, 5 mars 1950, p. 18-19.
QUÉBEC EN 1793
IL Y A trois ou quatre mois, je faisais voir à un étranger de grande culture, maintenant de retour dans son pays, quelques belles images du Québec d'autrefois.
NOUS examinions d'abord les plans de la ville. L'esquisse topographique que Samuel Champlain [sic] a tracée vers 1610 et qu'il a publiée dans ses "Voyages et Descouvertures" n'est qu'une pochade et ne compte guère dans la série; mais les plans véritables, ceux qui commencent en somme avec le dessin de l'ingénieur Villeneuve et comprennent des instruments de précision comme les cartes de Chaussegros de Léry et la gravure du siège de la ville par les Bostonnais, ces plans nous montrent les lents progrès de la capitale, son expansion hésitante et les cheminements de ses faubourgs.
PUIS nous regardions des photographies de cet ouvrage de patience qu'est le plan en relief de Jean-Baptiste Duberger [Note 1. Ce plan en relief de QUÉBEC VERS 1810 a été exposé en Angleterre pendant une centaine d'années. Exposé à l'Exposition provinciale de Québec en 1919, il est aujourd'hui aux Archives nationales, à Ottawa.]: Québec à l'époque 1810, avec ses accidents de terrain et ses fortifications démantelées ses places et ses monuments publics, ses églises et ses chapelles, ses bosquets et ses cimetières, ses maisons, ses entrepôts et ses remises - bref, le Québec du temps du "petit roi Craig " reconstitué à l'échelle par le plus consciencieux des topographes et le plus précis des sculpteurs.
NOUS jetions ensuite un coup d'oeil sur les anciennes vues de la ville - Québec vu de la Pointe-Lévis, Québec vu de la Pointe-à-Pizeau. Nous constations aussitôt que les aquarelles sont généralement plus justes, plus fidèles que les gravures; exécutées aur place, elles offrent beaucoup moins de chances d'erreur que les gravures burinées au loin par des artisans qui ne sont jamais venus au pays. Ces aquarelles, dispersées dans la province, sont nombreuses. C'est par centaines qu'il faut compter les ouvrages des Peacy, de George Heriot, de John Grant et de Cockburn - pour n'en nommer que quelques-uns. Les aquarelles les plus intéressantes datent de l'époque l790-l830. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les aquarellistes font place aux photographes: après Cockburn. C'est Notman avec son appareil photographique.
ENFIN nous regardions longuement les belles photographies de l'époque l860, qu'un artiste de Québec a collectionné soigneusement, et les innombrables clichés de l'"Inventaire des oeuvres d'art"; et dans ces collections d'images, nous pouvions, certes admirer la fine architecture française de la vieille ville, son plan à la fois étrange et logique, ses voies pittoresques et ses charmantes ruelles; mais nous constations aussi les terribles infortunes de la pauvre ville: les grandes et désastreuses conflagrations du milieu du XIXe siècle, les démolitions inutiles, les restaurations maladroites, vulgaires additions de l'âge industriel, les reconstitutions faussement moyenâgeuses, en deux mots les méfaits du temps et des hommes.
MON interlocuteur un Rouennais de vieille souche, examinait à la loupe une jolie aquarelle de Cockburn. Un moment, il quitta des yeux la Vue de Québec qui le fascinait.
- Savez-vous, me dit-il, que vous aviez ici la plupart des éléments d'un musée, le musée de la ville de Québec. Groupez ces éléments et, en peu d'années, vous rattrapez aisément le musée historique de Montréal, ce gentil Château Ramezay qui est trop peu connu. Je vois plus loin: disons en l'an 2000, le MUSÉE CHAMPLAIN c'est son nom tout trouvé - sera une sorte de Carnavalet sur les murs duquel les futurs Québecois liront à livre ouvert l'histoire illustrée de leur ville... Dites, on n'en a jamais eu l'idée?
- Bien sûr, répondis-je, mais à Québec, il faut qu'une idée soit bien mûre, qu'elle tombe toute seule de l'arbre pour qu'on la trouve légitime... Quant à son application...
- Il n'y a pas de temps à perdre, s'écria vivement le Rouennais. Vite, à la besogne. Et songez que la bonne volonté des Québecois est inépuisable. J'en sais quelque chose.
SI je me permets de rapporter ces bribes de conversation c'est que m'y poussent les brillantes images que j'ai sous les yeux. Elles représentent la ville de Québec à la fin du XVIIIe siècle; et elles sont l'oeuvre d'un amateur anglais, Georges Heriot, qui a passé vingt-cinq ans de sa vie parmi nous. Examinons-les donc à loisir, quitte à revenir plus tard sur les plans et photographies dont je parlais tantôt.
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PRÉCISONS d'abord que ces aquarelles portent la date de l793. Elles comblent donc une lacune dans l'histoire illustrée de Québec. En effet, nous possédons un certain nombre de documents sur le Québec de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les plus connus sont les dessins de Richard Short, gravés à Londres en 1760; les plus estimés des CONNOISSEURS sont les aquatintes publiées en Angleterre en 1784 d'après des dessins au lavis de James et de William Peachy. Quels que soient leurs mérites artistiques, ces gravures n'offrent pas toute la fidélité désirable. Les dessins de Short, justes dans l'ensemble pêchent souvent dans le détail; au reste ils ont été faits pour prouver aux Britanniques l'efficacité des boulets anglais pendant le siège de 1759. Les lavis des Peachy sont d'une facture agréable; mais quand on les regarde de près, on s'aperçoit qu'ils sont plus ou moins bâclés: bien des détails disparaissent dans une fâcheuse imprécision.
TOUT autres sont les aquarelles de George Heriot. Je ne veux pas dire que ce soient des représentations photographiques de la ville de Québec. Mais je veux marquer tout de suite que la première qualité des croquis de notre artiste amateur est la justesse; l'aquarelliste voit parfaitement les objets tels qu'ils s'offrent à son observation, avec leur proportion véritable et leurs traits essentiels; et sa main ferme trace fidèlement sur le papier les contours et les formes que le regard du maître a enregistrés; et quand il y a flottement dans certaines lignes du dessin, il n'affecte pas la répartition générale des masses, mais uniquement des détails dont la représentation est accessoire, donc négligeable.
C'EST la constatation qui saute aux yeux quand on examine au verre grossissant la grande VUE DE QUÉBEC EN 1793, reproduite ci-contre sous les numéros 1 et 2. Ce dessin déborde sur deux pages de l'album de George Heriot: à gauche (fig. 1), le "Cap aux Diamants", dont la vue - j'ignore pour quelle raison - me rappelle le plaisant proverbe qui a été en vogue après le retour de Jacques Cartier: "Faux comme un diamant du Canada."; à droite (fig.2), c'est la ville proprement dite, qui se reflète dans les eaux bleutées du Saint-Laurent par un matin d'octobre.
LA première gravure évoque un cap Diamant qui a notablement changé en moins d'un siècle. Non point en sa masse de calcaire, d'ardoise sombre, où s'accrochent, chétifs et tenaces, les houx sauvages et les cèdres: mais dans les ouvrages des hommes. À l'époque où l'aquarelliste a lavé cette délicate image, la citadelle de Chaussegros de Léry était encore en ruine; et les redoutes et barbacanes qui coiffent le promontoire étaient des défenses improvisées qui dataient à peine d'une quinzaine d'années. Au pied de la falaise, on voit les hautes habitations de pierre de la rue Champlain, maisons d'artisans et de navigateurs qui étaient nombreuses autrefois à cause des nécessités de la mer, et qui ont presque toutes disparu.
LA DEUXIEME gravure, presque unique en son genre, est beaucoup plus intéressante. D'abord comme uvre d'art; ensuite comme document historique. Rappelons-nous la date de son exécution: l793. En ce temps-là, le château Saint-Louis n'a pas encore été agrandi par le "petit roi Craig" - c'est donc le "fort" qu'a reconstruit Frontenac en l694 et qui a été hâtivement restauré après le siège de l759; le château Haldimand récemment bâti, se dresse en arrière du château Saint-Louis et n'a pas encore acquis son surnom de "Vieux-Château"; le couvent des Récollets existe encore, puisqu'il ne périra dans les flammes que le 6 septembre l796; le Palais épiscopal, fort abimé en l759 mais intact dans ses ruines, occupe encore la plateforme du bastion de la Côte de la Montagne; tout près de l'ancienne demeure de l'évêque, on voit l'hôtel du Chien d'or, l'ancien presbytère, la masse de la cathédrale et, plus à droite, le Séminaire - le grand clocher est celui de la cathédrale, mais le petit est celui de la cathédrale, mais81 celui de la chapelle des Jésuites [sic]. La Basse Ville, telle que l'artiste l'a dessinée, est vraiment imposante, avec la pyramide des maisons de la Côte de la Montagne, les vastes entrepôts des quais et les cheminées de pierre qui dépassent les pignons. Ici, peut-on accuser l'artiste d'avoir, par indolence, simplifié l'architecture de la Basse Ville? Je ne le crois pas. D'autres documents, postérieurs il est vrai à celui-là, présentent la même symétrie de maisons; ou plutôt le même rythme de longs bâtiments irrégulièrement percés de minuscules fenêtres.
CHOSE étrange, aucun navire sur la "plaine marine", pas même une embarcation de passeur; en cette matinée de fin d'octobre, sans doute les pêcheurs sont-ils en train de lever les filets au large de la Pointe-à-Carcy et les badauds, de taquiner l'éperlan au Quai-du-Roi.
DANS le carnet d'aquarelles de George Heriot, conservé aux Archives nationales d'Ottawa, il existe trois dessins qui, placés bout à bout, représentent Québec vu de la rive gauche de la Saint-Charles; l'un d'eux porte la mention manuscrite suivante: "View of Québec from Grant's Wharf." J'ignore où se trouvait exactement le quai du sieur Grant; il devait se loger quelque part entre la 3e et la 4e avenue, à Limoilou. Face au sud, l'artiste a dessiné, en trois temps, le vaste panorama qui s'offrait à sa vue: à gauche, l'actuelle côte de Bienville, masquée peu à peu par les quais et les maisons de la Pte-à-Carcy; au centre, la vieille ville et le quartier du Palais, dont l'angle de vision va de la rue des remparts au pavillon ouest du couvent des Ursulines; à droite, les fortifications de la rue d'Auteuil, le quartier Saint-Jean et, au pied de la rampe, les maisons du faubourg Saint-Roch, (fig. 3, 4, et 5). À la lecture de ces trois images, on apprend beaucoup de choses. C'est la Pointe-à-Carcy qui s'est relevée le plus vite des dégâts du siège de l759; puis c'est la cathédrale; ensuite, c'est le quartier du Palais - sauf le Palais de l'Intendant, dont les murailles calcinées encombreront le faubourg jusqu'au début du XIXe siècle. En revanche, on a l'impression que les murailles de l'ouest des fortifications - celles de la rue d'Auteuil - n'ont pas été entamées et que le faubourg Saint-Roch, s'il a été atteint, a été rebâti rapidement. Voici un détail digne de remarque: le centre de la ville, entre les rues Saint-Stanislas et Sainte-Ursule, est fait de pans de murailles et de cheminées noirâtres.
CETTE vue panoramique n'est pas la seule dans l'uvre de George Heriot. En arrivant d'Angleterre en 1792, il remonte le Saint-Laurent et, à partir des Eboulements, il s'amuse à dessiner à l'aquarelle les lignes tourmentées des montagnes de la rive nord; comme il se dirige vers l'ouest, il dessine de droite à gauche, revenant à la ligne pour continuer le paysage qui se déroule sous ses yeux; chaque page du carnet contient trois bandes; parvenu à l'île d'Orléans, le panorama s'étire sur plusieurs pages; de sorte que cet étrange dessin, haut d'environ deux pouces, s'étale sur une longueur de six pieds. Au reste, il est d'une exactitude étonnante. Quand on refait le voyage de notre artiste avec son long dessin sous les yeux, on reconnaît parfaitement les molles courbes des Laurentides, les masses de granit aux tons fauves et les quelques villages qui se blottissent à l'embouchure des rivières ou s'égrennent au flanc des coteaux
BIEN d'autres aquarelles d'Heriot représentent la ville de Québec. L'une nous la montre de la première boucle de la rivière Saint-Charles; une autre nous la fait voir des chantiers Campbell, à l'embouchure de la Chaudière; une troisième (fig. 6), d'une ravissante joliesse de ton, représente le cap Diamant vu du fleuve; la silhouette du promontoire n'est plus la même depuis la reconstruction de la citadelle de l823 à 1830, mais le dessin nous présente les vestiges des fortifications hautes de la citadelle, à la date de 1793. J'ajoute qu'une autre aquarelle, prise de la rivière Etchemin, fait voir le même paysage panoramique, débarrassé de tout détail.
LONGTEMPS la critique n'a connu George Heriot que par son Histoire du Canada, la première en date de nos Histoires, et par ses Travels through the Canadas, ouvrages publiés à Londres en l804 et en l807; comme artiste, elle ne connaissait guère que les lithographies, fort belles d'ailleurs, qui illustrent les Voyages. Depuis une quinzaine d'années, on connaît beaucoup mieux ce personnage sympathique, sa vie et ses uvres.
GEORGE HERIOT a vu le jour en Ecosse, dans la ville de Lothian en l'année 1766. Élève à l'Ecole militaire de Woolwich, il n'y obtient que des succès. Brusquement, il quitte son pays et s'embarque pour le Canada en l792. À son arrivée à Québec, il est aussitôt nommé paie-maître à la garnison.
BEAU de visage, élégant, spirituel et joyeux, fort habile de ses dix doigts, il devient vite l'animateur d'un petit groupe de Québécois et la coqueluche des belles dames de la ville; il pénètre dans les cercles les plus fermés de la minorité anglaise; il réussit même à forcer les portes du club des Barons, plus connu sous le nom de "Beaf-steak Club", qui tient ses assises gastronomiques à l'hôtel Union, sur la Place-d'Armes.
EN l'année l800, il est nommé, à la barbe de concurrents plus expérimentés, assistant maître général des Postes de l'Amérique britannique du Nord, l'une des charges les mieux rénumérées de l'administration de l'époque. Il organise le système des courriers et des relais; il parcourt le pays en tous sens; et comme il est curieux de tout, il amasse une documentation historique et topographique, abondante, il remplit plusieurs carnets d'excellentes aquarelles.
SA vie continuerait sans doute de s'écouler dans les délices des succès mondains, des filets mignons, des voyages et des jolis dessins, si l'on ne constatait, en 1816, des fuites inexplicables dans la caisse des Postes. Subitement, il disparaît à propos et vogue vers son Ecosse natale; il échappe ainsi à toute action judiciaire. Grand voyageur, il ne tient plus en place. En l8l7, on le sait par l'un de ses carnets d'aquarelles, il est à Turin où il dessine la Superga; trois ans après, il voyage en France; et son dernier carnet de croquis contient deux aquarelles des cathédrales du Mans et de Bordeaux, qui portent la date de 1820.
PUIS on perd sa trace pendant un quart de siècle. Monsieur Jean Bruchési, qui a rédigé quelques pages dans le CAHIER DES DIX (1945) sur ce fonctionnaire dessinateur, affirme qu'il est mort quelque part en Angleterre en l'année 1844. L'uvre de George Heriot est dispersée au Canada (Musée McCord à Montréal, Manoir Richelieu et Archives nationales à Ottawa), en Angleterre et en France. Parfois quelques-uns de ses ouvrages passent en vente publique, soit à Londres, soit à Paris; généralement, ce sont des aquarelles sur papier vergé; cependant, il s'y glisse quelques fois des dessins à la plume et des sépias habilement tournées.
J'AI signalé tout à l'heure une singularité ingénieuse dans la manière de travailler de notre artiste. Je voudrais dire maintenant ce qu'il y a de précieux dans son uvre. C'est le caractère à la fois documentaire et artistique de ses croquis de villes de villages et de sites. On peut se fier à ses notations; on peut être sûr de la silhouette de tel ou tel édifice qu'il campe hardiment en quelques coups de pinceau; on peut même considérer comme exactes les proportions des monuments qu'il esquisse légèrement au crayon avant d'appliquer la couleur.
EN même temps, la couleur joue joyeusement son rôle dans les croquis d'Heriot. Elle est légère, transparente, tour à tour appliquée par méplats et du bout du pinceau; rarement elle est opaque; toujours elle souligne le dessin sans l'alourdir, comme un accompagnement discret.
Bas de vignettes:
[1-2]- Vue panoramique de Québec prise du quai Grant, à Limoilou; aquarelles de George Heriot, 1793. - Dans le carnet de croquis d'Heriot, conservé aux Archives nationales, à Ottawa, ces deux aquarelles se suivent: Ci-dessus [sic], la ville, que domine le clocher de la cathédrale; ci-dessous, les remparts, le faubourg Saint-Jean et le faubourg Saint-Roch. IOA
[3]- Le cap Diamant et l'ancienne citadelle, vue du Saint-Laurent. Aquarelle de George Heriot, 1793, conservée aux Archives nationales, Ottawa. IOA