
Textes mis en ligne le 12 mars 2003 par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Ranvoyzé, François 1950/03/12
Bibliographie de Jacques Robert, n° 141
La Patrie, 12 mars 1950, p. 18 et 42.
Les vases d'or de l'église de L'ISLET
APRES TOUTES LES ETUDES qui ont vu le jour chez nous depuis 1935, on a la certitude que nos orfèvres du XVIIIe et du XIXe siècles ont façonné un nombre considérable d'objets en argent massif. C'est par dizaines de milliers qu'on retrouve, encore de nos jours, leurs magnifiques ouvrages. Vases d'église et de salle à manger, objets liturgiques, accessoires vestimentaires et domestiques, bijoux et bibelots de toutes sortes, même colifichets destinés à la traite des fourrures, toutes ces uvres d'art témoignent de l'habileté de nos artisans, de leurs ressources techniques et de leur goût.
SI l'on veut se faire une idée de cette immense production, qu'on songe un moment que l'uvre de François Ranvoyzé, le plus prestigieux de nos artisans, comprend plus de deux mille pièces. Parmi elles, il y a sans doute de petits morceaux, comme ampoules aux saintes huiles, dés à coudre et tabatières; mais il y en a aussi de grande taille, comme lampes de sanctuaires, soupières et encensoirs; il en est qui ne comportent aucun décor, comme aiguières et écuelles; mais il en est d'autres qui sont couverts de ciselures et d'ornements gravés, tels les ciboires, les plateaux et les lampes.
NOS ORFEVRES ont donc fait merveille avec l'argent des vieux vases et les pièces de monnaie coulées en lingots. Peut-on dire qu'ils ont travaillé l'or massif avec autant de succès et autant de constance? Peut-on même affirmer quils [sic] aient essayé leurs outils sur cette matière précieuse et relativement rare? Dans l'ensemble, il faut répondre non. Il est probable que les trois quarts de nos artisans n'aient pas eu l'occasion d'uvrer l'or. Soit carence de métal, soit faute de commandes suffisantes, ils s'en sont, en général, tenus à l'argent. Ainsi le voulait probablement la clientèle.
MAIS il y a des exceptions. Je ne parle pas de Michel Cotton qui, dans les livres de comptes de nos anciennes paroisses, paraît parfois comme doreur; dorer une coupe de calice n'a rien à voir avec le travail même de l'or - emboutissage, martelage et ciselure. Par contre, Nicolas Gaudin dit La Poterie, et Ignace-François Delezenne ont façonné quelques objets en or; connu comme joaillier, Gaudin a certainement tourné des anneaux de fiançailles et des pendants d'oreilles; quant à Delezenne, on sait par un contrat notarié qu'il a fait l'acquisition de lingots d'or destinés à la fabrication de bijoux. Il en faut dire autant de deux orfèvres de la génération suivante, le lieutenant de milice Louis-Alexandre Picard et Jacques Varin dit La Pistole, et de certains artisans de la fin du XVIIIe siècle et du début du siècle suivant. Car avant l'expansion de la grande industrie - c'est-à-dire avant l'époque 1820 -, nos orfèvres ont dû logiquement subvenir aux besoins de la population, tout au moins de la grande bourgeoisie citadine. Et sans doute, si nos archives familliales n'avaient été saccagées avec tant d'inconscience, pourrions-nous lire quelques mentions du genre de celle que je trouve dans le Journal de Maître René Boileau, notaire à Chambly, à la date du 19 mars 1796: "Ma Falaise (Madame René Boileau, née de Gannes de Falaise) a reçu la tabatière d'or que Monsieur Henri Polonceau lui a faicte; elle pèse 27 deniers et 14 grains."
ENCORE une fois, ce sont des exceptions. La plupart de nos grands orfèvres sont d'habiles ouvriers de la feuille d'argent. Même le grand François Ranvoyzé ne martèle l'or massif qu'à la fin de sa carrière. En 1810 - Ranvoyzé est alors septuagénaire -, l'abbé Jacques Panet, curé de l'Islet, lui commande un calice en or; selon la coutume établie chez les orfèvres de l'époque, Ranvoyzé lui demande, de façon, une somme équivalente au poids du vase; et comme le calice pèse cent cinq louis - soit quatre cent vingt dollars -, l'abbé Panet lève les bras au ciel et court chez l'orfèvre. Mais je laisse parler le Journal de l'abbé Panet: "Le calice pèse à lui seul 105 Louis 2 chelins et demi. Partant sa façon et celle de sa patenne me coûte 105 Louis. Si le déchet sur la fonte de l'or étoit à mon compte, Il en seroit autrement, comme ce déchet est de cinq Louis; mais Il est au compte de Monsieur Ranvoyzé. Donc la façon dudit calice et sa patenne (sic) me coûtent cent Louis, prix exorbitant (sic) dont j'ai faict de grands reproches à Monsieur Ranvoyzé. Il m'a répondu que, n'ayant encore jamais travaillé en or, il lui avoit fallu faire des préparatifs bien coûteux pour exécuter ce calice, mais que, dorénavant, il me feroit à moitié prix les ouvrages que je lui confierois dans la suite; c'est-à-dire qu'il ne prendra pour prix d'un ouvrage en or que la moitié du poids de cet ouvrage. Il a même commencé à tenir sa promesse "
AINSI donc, c'est à l'âge de soixante et onze ans - que François Ranvoyzé commence à marteler des feuilles d'or.
MAIS il y a déjà trente ans qu'il est en relations avec les marguillers de l'Islet. Dès 1779, sous le règne de l'abbé Hingan, il a martelé et ciselé une belle lampe d'argent, qui a près de quinze pouces de diamètre; l'année suivante, à l'intronisation de l'abbé Panet, il a façonné des burettes et leur plateau; les années suivantes, il a construit un boîtier aux saintes huiles, des ampoules, un calice et un ciboire: en 1810, il façonne un bénitier d'argent; et même après l'exécution des trois ouvrages en or dont il sera question plus loin, Ranvoyzé fabrique pour l'église de l'Islet un autre calice d'argent, un encensoir et sa navette. Toutes ces uvres d'art sont encore en usage à l'Islet et font du trésor de cette église l'un des plus riches de la Province.
EN dépit de ces richesses, l'abbé Panet n'est pas tout à fait heureux; il lui manque quelque chose. Il rêve de vases précieux, de vases d'or ciselés, qu'il montrerait avec fierté à son frère l'évêque [Note 1. Bernard-Claude Panet, curé de la Rivière-Ouelle, a été nommé coadjuteur de Québec en l'année 1806; il était le frère cadet du curé de l'Islet.], à chacune de ses tournées pastorales. C'est alors qu'il se met à amasser patiemment les louis d'or. Louis français, qui circulent encore dans le pays; louis anglais, dont la frappe est si précise et le dessin, si joli; louis américains surtout, dont les premiers ont fait leur apparition dans le Bas-Canada peu après le début du siècle. Au reste, toutes ces pièces de monnaie ont à peu près la même valeur nominale: vingt francs français, vingt livres canadiennes - soit quatre dollars.
EN 1810, l'abbé Panet possède suffisamment de Louis d'or pour commander un calice et un ciboire. Il se rend donc à Québec, au numéro 78 de la rue Saint-Jean, où se trouve alors l'atelier de l'orfèvre François Ranvoyzé; et là, il dépose entre les mains de l'artisan deux cent cinq louis - soit cent sept louis pour le calice et quatre-vingt dix-huit louis pour le ciboire. L'orfèvre se met à l'uvre aussitôt, avec l'impatience bien naturelle de l'artisan qui affronte pour la première fois les résistances et les ruses d'une matière qu'il ne connaît pas encore; et avant la Saint-Sylvestre de l'année 1810, les deux morceaux sont terminés.
LE curé de l'Islet n'a pas attendu l'exécution complète de ces deux ouvrages pour amasser de nouveaux louis d'or; il en a déjà quelques-uns dans son gousset; et quand, chaque année, il monte en ville pour y vendre sa dîme - frettant un voilier spécialement pour cet important voyage, - il ne manque pas de faire convertir en or les pièces d'argent que lui valent son blé, son avoine et son seigle. Voilà pourquoi en 1812 il retourne de nouveau chez son orfèvre, porteur de cent douze louis sonnants et trébuchants; avant la Noël, son ostensoir d'or lui arrive à l'Islet, brillant comme une apparition; et tout joyeux, il note avec précision dans son Journal: - Mais, objectez-vous, dans ces deux transactions Panet n'est que l'agent des marguilliers; et en définitive, c'est la fabrique de l'Islet qui paie ces objets liturgiques et qui en est propriétaire." [sic]
PAS du tout. L'abbé Jacques Panet a mené les deux transactions pour son propre compte; c'est lui qui a déboursé les louis d'or; et les ouvrages de Ranvoyzé lui appartiennent. A deux reprises dans son Journal, il affirme son droit de propriété; parlant du calice d'or, il écrit: Parlant du ciboire, il s'exprime à peu près dans les mêmes termes: En 1812, après la réception de l'ostensoir, Panet est encore plus explicite: Enfin, il termine ses commentaires par cette phrase, fort plaisante sous la plume de cet homme riche et profondément économe:
LES gravures qui illustrent cette étude me dispensent de décrire longuement les trois authentiques chefs-d'uvre par lesquels Ranvoyzé le Grand, si je puis dire, a couronné sa longue et laborieuse carrière. Cependant, comme ils comportent des formes et des motifs ornementaux qui ne sont pas familiers à nos orfèvres et qui ne reparaissent plus après Ranvoyzé, je voudrais en écrire quelques mots.
DE ces trois vaisseaux liturgiques - pour employer le terme de Panet, - le mieux composé et le plus personnel est assurément le calice; il en est aussi le plus parfait. Il appartient à la famille des calices de Sainte-Croix (Lotbinière) et de l'Ange-Gardien, qui sont des ouvrages de Ranvoyzé. Tout n'est pas strictement personnel dans cet ouvrage. Les petites têtes d'ange de la fausse-coupe et du nud, médiocrement conservées, sont un souvenir des calices parisiens du milieu du XVIIIe siècle; la frise de feuilles de laurier de la fausse-coupe rappelle de loin les admirables frises en relief du propre rival de Ranvoyzé, Laurent Amyot. Ces petits emprunts, d'ailleurs parfaitement légitimes, l'orfèvre ne cherche pas à les dissimuler; au contraire, il les accuse, en les transformant au gré de sa fantaisie et de ses habitudes artisanales; et il leur fait donner tout ce qu'ils peuvent en effet décoratif. - La coupe, grande timbale au galbe volontaire, continue l'élan des lignes ascendantes du nud; la fausse-coupe à l'emporte-pièce, scandée de billettes et de godrons, porte un décor de têtes d'ange et de roses alternées; la base, ciselée à la manière française, est silhouettée avec beaucoup de vigueur. Cette pièce d'orfèvrerie a près de dix pouces de hauteur; elle porte en plusieurs endroits le poinçon de Ranvoyzé et la date de 1810.
LE ciboire ne porte pas seulement le poinçon de l'orfèvre; si l'on dévisse la fausse-coupe, on lit au fond gravée à la main, le nom au long de Ranvoyzé et la date de 1810; j'ajoute que sous la virole inférieure, c'est-à-dire au-dessous du faux-nud, on peut voir un louis d'or américain parfaitement conservé, qui porte le millésime de 1800. Au point de vue des formes, ce ciboire n'est pas très différent de ceux que l'orfèvre a façonnés vers 1790 pour l'Hôtel-Dieu de Québec et l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies; il est plus élégant, voilà tout; et sa technique est beaucoup plus précise et plus fine. La fausse-coupe comporte les mêmes têtes ailées que le calice; mais entre les têtes ce ne sont pas des roses qui occupent le champ, mais deux grappes de raisin.
Quant à l'ostensoir d'or - le soleil, comme on disait autrefois - c'est l'un des plus petits de François Ranvoyzé, puisqu'il ne mesure pas plus de quinze pouces en hauteur; c'est aussi l'un des plus traditionnels et des plus beaux. Ici, l'orfèvre a mis en uvre des éléments qui ont fait leurs preuves depuis longtemps: rayons tour à tour droits et lancéolés; monstrance bordée d'un double rang de fins perlons; balustre formé d'un gros nud en forme de panse d'encensoir et de deux faux-nuds; base couverte de ciselures, de têtes ailées et de feuilles d'acanthe. Ces éléments, Ranvoyzé les rajeunit par les proportions, surtout par la ciselure. Non une ciselure abondante et précise, comme au temps de ses premières armes dans le métier; mais une ciselure srictement réservée à un certain genre de mouluration: et au surplus, une ciselure à fleur de métal, fine et fantaisiste, parfois hésitante - car, à soixante-treize ans l'orfèvre ne possède plus les moyens physiques de sa maturité. Dessiné d'une main volontaire, exécuté avec conscience, ce magnifique ostensoir est comme le chant du cygne du grand orfèvre québécois.
***
Tels sont les vases d'or de l'Islet, dont le sympathique Panet a fait présent à l'Etre Suprême. En eux-mêmes, ils sont dignes de la plus grande admiration, tant à cause de leur perfection formelle que de leur matière. Mais il est ici d'autres sujets d'admiration. D'abord l'époque heureuse qui a favorisé l'éclosion de ces trois chefs-d'uvre - et l'on ne dira jamais assez l'excellence de notre artisanat au début du XIXe siècle. Ensuite, l'homme qui, par son intelligence, sa culture et son goût, a su se payer le grand luxe de ces trois vaisseaux d'or, en jouir de son vivant et les léguer à la paroisse qu'il a desservie pendant un demi-siècle. Cet homme vaut qu'on s'y arrête un moment.
FILS du notaire québécois Jean-Claude Panet, Jacques est aux antipodes de son père. Celui-ci est un homme actif, fort entreprenant, grand travailleur, mais extrêmement nerveux et maladroit - et les chercheurs qui ont consulté quelques-unes de ses minutes aux Archives judiciaires de Québec connaissent bien sa calligraphie bizarre, hachée de longues diagonales, laide et souvent tout à fait illisible.
AU contraire, Jacques Panet est un être rassis, posé, soigneux de sa personne et des tâches qu'il assume, réfléchi, d'esprit parfois rigide mais à l'ordinaire bienveillant. Tel j'ai appris à le connaître, méthodique et consciencieux, dans les livres de comptes de l'Islet et dans ce manuscrit précieux que j'appelle Journal. De son écriture régulière et menue - écriture dessinée, aussi lisible et aussi agréable que du caractère d'imprimerie, - il note avec une patience infinie les moindres faits de la gestion des biens de la fabrique; il transcrit les noms patronymiques - qualité assez rare autrefois; il précise les dates de paiement et d'achèvement des marchés - car il est ponctuel autant que réfléchi; il accumule les détails relatifs aux ouvrages de l'église, discute certaines prétentions des entrepreneurs, tranche des débats; et parfois perce son ironie, fine et sans malice.
PAR plus d'un trait, je le compare à deux confrères de l'heureuse époque du début du XIXe siècle: Félix Gatien, curé au Cap-Santé jusqu'en 1844, et Jean-Baptiste Boucher, curé à Laprairie jusqu'en 1839. Trois esprits distingués, trois hommes de goût, trois artistes à leur manière; et à l'Islet, au Cap-Santé et à Laprairie on trouve encore aujourd'hui des uvres d'art qu'ils ont commandées - uvres d'art parfaites, car Panet, Gatien et Boucher ont su discerner et choisir les meilleurs artisans de l'époque.
GLOIRE à Panet, c'est entendu. Mais gloire encore plus à François Ranvoyzé. Il a martelé et ciselé la feuille d'argent pendant un demi-siècle, ce qui est assurément méritoire. Mais il l'a martelée et ciselée avec tout son immense talent et sa fine sensibilité, de tout son cur - ce qui est la marque d'un grand artiste.
Bas de vignettes:
[1]- Calice en or massif, façonné avec des louis d'or. uvre de l'orfèvre québécois François RANVOYZE, 1810. IOA
[2]- Ciboire en or massif, façonné en 1810 par l'orfèvre François RANVOYZE. IOA
[3]- Ostensoir ou soleil en or massif, façonné en 1812 par l'orfèvre québécois François RANVOYZE. IOA