Gérard Morisset (1898-1970)

1950.04.09 : Peintre - Fascio, Giuseppe

 Textes mis en ligne le 21 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Fascio, Giuseppe 1950.04.09

Bibliographie de Jacques Robert, n° 144

La Patrie, 9 avril 1950, p. 26 et 38.

GIUSEPPE FASCIO, LE MINIATURISTE

IL Y AURAIT un chapitre fort plaisant à écrire sur le rôle qu'ont joué les artistes italiens dans l'histoire de l'art au Canada, depuis environ cent vingt-cinq ans. Je me garde de remonter au XVIIIe siècle: les noms d'artistes que je pourrais aligner ici ne diraient que peu de chose à mes lecteurs; au reste, toutes leurs œuvres ont disparu. Mais il n'en est plus ainsi au début du XIXe siècle. Les Canadiens élargissent leur horizon. Ils ne se contentent plus d'acheter des œuvres d'art - surtout des peintures - de l'école italienne; ils acceuillent avec une certaine sympathie des artistes romains, gênois ou florentins.

EN 1828, les fabriciens de Notre-Dame de Montréal embauchent à New-York un fresquiste du nom d'Angelo Pienovi et lui confient la décoration de la nouvelle Notre-Dame; cette entreprise terminée, Pienovi cherche à obtenir l'ornementation de la chapelle de l'hôpital-général; les religieuses la lui accordent volontiers; et l'artiste s'installe à demeure à Montréal, peint quelques tableaux et finit sa carrière dans l'enseignement.

SON COMPATRIOTE, Schinotti, est décorateur de théâtre. J'ai l'impression que parfois les commandes lui font défaut; car,pour attirer l'eau au moulin, il fonde des concours littéraires qu'il intitule modestement "encouragement au génie"! Cela se passe en 1831. Trois ans après nous arrive de New-York un autre artiste italien, Giuseppe Fascio, mon héros d'aujourd'hui. Quelques années plus tard, c'est le Signor de Feo. Puis, c'est le sculpteur Vacca,le peintre Capello, le gâcheur de plâtre Baccerini... On sait la suite. Et comment le plâtre et la peinture pommadée sont devenus chez nous des institutions lucratives et déjà vénérables.

DONC Giuseppe Fascio débarque à Montréal au printemps 1834. Parfois, il se dit Corse - et, naturellement, il a dû s'exiler à la suite d'une vendetta, ce qui campe son homme auprès des dames.

D'autres fois, il se proclame romain -ce qui est plus noble et aussi plus adroit. Fascio, en descendant à Montréal, arrive tout droit de New-York. Là, il a fait la rencontre d'un de nos compatriotes, Moses Hart, de qui il a peint le portrait en miniature. Sitôt qu'il a trouvé un gîte - à l'hôtel Beaudet rue McGill, - Fascio se met en relation avec son protecteur des Trois-Rivières; en juin 1834, il lui adresse la lettre suivante:"J'ai fait Réponse à votre chère lettre que vous avez eut (sic) la Bontée de m'écrire l'année passée à New-York,mais je ne sçais si vous l'avez reçue - Je me trouve à présent à Mont Real, par une circonstance extraordinaire; mais je voudrais faire un pas aux Trois-Rivières, tandis que je suis dans le Canada, ayant encore dans le souvenir l'encouragement que vous m'avez faites (sic) d'y venir dans la dite votre lettre.

AINSI croyant d'avoir en vous un ami que je respecte, je vous prie de me faire une Réponse en me faisant connaître si j'y aurais quelque encouragement et à peu près combien de miniatures je pourrais faire, nombre desquelles j'espère seront dans votre propre famille d'ont (sic) j'en conais les moyens et le bien être - Vous assurant que si votre Réponse serait encouragente je partirais sur le champ; cependant avant que de m'écrire, prenez toujours un ou deux jours de tens pour bien vous informer et parler à tous vos connaissances..." Et le miniaturiste ajoute en post-scriptum: "vous vous rapelerez que j'ai fait votre portrait en Miniature à New-York - No 265 Broadway."

QUELLE est la réponse de Moses Hart? On n'en sait rien - et l'on verra tout à l'heure pour quelle raison. Quoi qu'il en soit, Fascio s'établit provisoirement à Montréal; non à l'hôtel Beaudet, mais dans la maison d'en face, chez "Boulet, rue McGill, No 18." C'est l'adresse qu'il communique à sa future clientèle dans un entrefilet paru dans la MINERVE du 7 juillet 1834. Apparemment, il passe l'été et l'automne à Montréal et s'applique à satisfaire sa clientèle.

AU début de l'année 1835, il est aux Trois-Rivières: il loge chez son protecteur; il portraiture tous les membres de la famille; il recrute des clients en ville. Pendant quelques mois, il vivote sans trop se plaindre; mais vienne la belle saison, il semble que la clientèle commence à se faire tirer l'oreille. Il se résout alors à partir à l'aventure dans le pays - comme font Jean-Baptiste Roy-Audy et les autres portraitistes de l'époque.

AU milieu du mois d'août, il débarque à Québec. Descendu à l'hôtel La Fontaine, rue Sainte-Anne, il exhibe aussitôt les lettres de recommandation de ses amis de Montréal et de Trois-Rivières; il fait connaissance du peintre Joseph Légaré qui l'accueille avec bienveillance; il se fait de précieuses relations chez les journalistes - et c'est heureux pour lui et pour nous, car, sans les réclames parues dans les journaux, nous ne saurions que fort peu de choses de ses déplacements, même de sa carrière d'artiste. Donc le miniaturiste inspire, ou fait paraître, dans le CANADIEN du 31 août, l'entrefilet suivant: "Le Segnior Fascio, céleste artiste de Rome, est ici depuis quelques jours et doit y rester plusieurs mois s'il se trouve encouragé. Il a déjà mérité à Montréal et aux Trois-Rivières des éloges, et beaucoup d'encouragement pour son talent et son habileté à prendre les ressemblances en miniatures; il est d'ailleurs recommandable par son éducation et ses manières honnêtes..."

SA qualité d'étranger et aussi l'aménité de ses manières lui valent quelque considération. les bourgeois et bourgeoises de la petite ville consentent volontiers à poser devant lui; des jeunes gens et des jeunes filles lui demandent des leçons de dessin; des badauds, à la mode de l'époque, se pressent à son atelier. Chose étrange, le peintre Antoine Plamondon, habituellement vindicatif envers les artistes étrangers, même à l'égard de ses confrères québécois, voit arriver Fascio sans récrimination, sans ombrage. C'est peut-être qu'il a suffisamment de besogne au chevalet. C'est peut-être aussi que le peintre miniaturiste est efficacement soutenu par toute la presse québécoise. Soutenu, assurément. Mais en quels termes!

Lisez cette prose qui a paru dans le "Canadien" du 14 septembre 1835: "(...) qui aiment à conserver les traits d'un père, d'une mère, d'un frère, d'un enfant, d'une amie, n'ont pas de plus belle occasion; ils auront pour quelques piastres, non seulement les traits, mais l'expression, le souris, les muscles des objets qu'ils chérissent. Ils sauront apprécier tout le mérite de l'exécution; car il ne faut pas être connaisseur pour reconnaître la nature. Tout oeil voit bien un coeur qui palpite, un artère (sic) qui bat, une lèvre qui sourit; telle est la magie du pinceau de M. Fascio que vous croyez voir ces objets..."

A Québec, le succès de notre miniaturiste se prolonge pendant quelques mois, puis décline visiblement. L'artiste se lasse-t-il de la société québécoise? Où bien escompte-t-il une vogue plus durable et une clientèle plus assurée dans la ville des grands bourgeois du Nord-Ouest? N'est-ce pas plutôt le goût de la bougeotte? Quoi qu'il en soit, je le retrouve à Montréal au début du mois d'août 1836. Selon son habitude, il convoque la presse dès son arrivée dans la Grand'Ville; et le 8 août, la "Minerve" contient l'extrait suivant: Monsieur Fascio se propose, comme il a pratiqué à Québec avec un grand succès, de tenir chez lui, à des heures différentes, une classe pour les jeunes Demoiselles et les jeunes Messieurs qui savent assez apprécier l'avantage de posséder le beau et estimable talent du dessin et de la miniature."

IL s'installe dans le faubourg des Récollets, rue Saint-Joseph, et inaugure ses leçons de dessin. Mais ici les témoignages font défaut sur son existence.Il faut réfléchir qu'on est alors en pleine ébullition politique - la rébellion de 1837 - et que les journaux de l'époque, - les chercheurs le savent bien - ne nous sont parvenus qu'à létat de lambeaux.

A l'été 1838, il est de nouveau à Québec; il loge cez [sic] le juge en chef Sewell, rue de Buade, face au presbytère Notre-Dame. Joue-t-il un rôle quelconque dans la fondation du musée de peinture que l'artiste Légaré et l'avocat Amyot établissent à l'angle des rue de Buade et des Jardins? Le fait est possible. L'année suivante, il expose dans une salle de ce musée une grande miniature qui est l'objet d'une rafle; c'est ce qu'on apprend dans un entrefilet du 15 novembre 1839: "Sera raflé un superbe TABLEAU emblématique en miniature, de grandes dimensions, représentant la Grande Bretagne avec les quatre parties du monde; un génie bienfaisant recommandant à la Grande Bretagne le Canada, représenté par un petit génie qui porte une branche d'érable à la main; la Justice, la Renommée et tous les autres emblèmes des Beaux-Arts et des Sciences, le tout exécuté de la manière la plus élégante; aussi la carte de l'Amérique septentrionale réduite en petit, mais avec ses justes proportions; une vue de la Mer, avec un vaisseau de ligne - le tout entouré d'une guirlande de fleurs et d'un riche cadre doré. "

LES années suivantes, Fascio fait la navette entre Québec et Montréal; mais semble bien que son port d'attache soit la capitale. En 1843, il publie, chez Aubin et Cowan, un portrait de Grégoire XVI que Narcisse Aubin a lithographié avec une certaine aisance. Le chroniqueur du JOURNAL DE QUÉBEC loue le travail lithographioque proprement dit; mais il fait des réserves sur la physionomie même du Saint Père: "Si nous pouvions avoir quelque chose à reprocher à M. Fascio; c'est d'avoir fait perdre à la figure de Grégoire XVI cette expression de bonté et de tranquille contentement que nous donnent toutes les ressemblances que nous avons de lui."

CETTE critique du chroniqueur blesse sans doute la sensibilité de l'artiste. C'est semble-t-il sa première épreuve grave. Ce n'est pas la dernière. Le 21 janvier 1844, un incendie violent détruit la maison qu'il habite; aussitôt il en fait part à sa clientèle: "Signor Fascio, peintre en miniature, chassé de sa demeure par l'incendie qui a eu lieu le 21 (janvier), où il a tout perdu excepté la vie, informe le public qu'il a pris des appartements dans le haut de la maison qui fait l'encoignure nord-est des rues Sainte-Famille et Saint-Georges." [Note 1. C'est la maison qu'occupe l'Ecole de Musique, rue de la Sainte-Famille.]À l'automne de l'année suivante, nouveau sinistre chez Fascio, et réclame nouvelle dans les journaux; j'en détache la phrase suivante : " Quand on a un parent, un ami loin de soi, ne sent-on pas le besoin de lui faire parvenir sa ressemblance, celle de son époux, de son épouse, de son enfant, etc., surtout quand le prix en est à la portée de tout le monde."

EN ce temps de crise économique grandissante, la clientèle reste sur ses positions. L'artiste végète et se décourage. En 1847, il annonce aux abonnés du JOURNAL DE QUÉBEC qu'il se propose de retourner prochainement dans son pays et qu'il compte sur le produit de son travail d'artiste pour traverser l'océan; la clientèle ne bouge pas. L'année suivante, il réitère son intention de quitter le Canada; et pour allécher la clientèle, il abaisse considérablement ses prix; c'est peine perdue, car les affaires ne vont plus du tout. Il retourne à Montréal dans l'espérance d'y vivre convenablement et, si c'est possible d'amasser la somme d'argent nécessaire au retour; mais la deveine le poursuit implacablement. Finalement, il prend la route de Bytown (Ottawa); c'est là qu'il meurt le premier janvier 1851.

* * *

LA miniature n'est pas en soi un art fragile; pas plus fragile, en tout cas, que l'aquarelle et la gouache. Mais c'est par ses faibles dimensions qu'elle est vulnérable: il est facile de perdre une miniature, de s'en emparer subrepticement, de la subtiliser, même de la remiser si bien qu'on ne la retrouve plus. C'est aussi par les sujets qu'elle traite; elle représente généralement des portraits; or, quoi qu'on en pense, le portrait devient vite anonyme; au bout de deux ou trois générations, on ne sait plus que c'est Grand-Père qui a posé pour cette miniature de jeune homme candide, que c'est Grand'Mère en personne que le miniaturiste a peinte parée de ses plus beaux atours, que c'est le grand-oncle Prosper, grognon insupportable, qu'il faut reconnaître dans ce DANDY savamment peigné, que c'est la grande'tante Séphora, taciturne et sèche, qui est si coquette et si jolie sur la miniature qui la représente à vingt ans...Puisque notre admirable devise parle si bien par elle-même, les membres de la famille n'ont pas pris la peine de SE SOUVENIR..

VOILA pourquoi il se trouve dans notre patrimoine artistique quelques centaines de miniatures charmantes, dont les trois quarts et demi sont anonymes. Parfois il est possible de les dater, à cause de certains détails de costume; mais il faut se résigner à ne pas savoir quelles personnes elles représentent. Bien plus, la plupart ne sont pas signées. Leur étude présente donc des difficultés inextricables. L'œuvre du miniaturiste Giuseppe Fascio devait être considérable il y a un siècle. Dans l'état actuel de mes connaissances, je ne puis signaler de lui que trois ouvrages absolument authentiques.

Le premier est GENEVE VU DES PAQUIS, c'est à dire, des pâturages (fig.1) C'est une petite aquarelle qui, par la transparence de ses tons et la dureté de son dessin, fait songer à la peinture sur porcelaine; elle se trouve dans l'ALBUM de Jacques Viger, à la Bibliothèque municipale de Montréal; elle date, je crois, de l'année 1832. Sur cette image de Genève, on ne voit qu'un coin de la ville, à droite; en réalité, l'artiste a dessiné le lac de Genève encaissé dans des montagnes abruptes; au premier plan, les pâturages, un paysan assis sur le sol et trois vaches lourdement dessinées. Le modelé est fait, comme dans la plupart des miniatures, de coups de pinceau extrêmement fins.

DANS le même Album de Jacques Viger, il y a un autre ouvrage de Fascio, le portrait de Napoléon 1er (fig 2). Il s'agit évidemment d'une copie. Légèrement tourné vers la gauche, l'empereur a les bras croisés; il porte un uniforme d'un vert jalousie et des épaulettes dorées. Le métier est très dur, ce qui donne à l'empereur une expression déplaisante d'entêtement farouche, d'inutile cruauté; le coloris est aussi dur que la touche.

VOICI un ouvrage plus intéressant. C'est le portrait de Jean-Baptiste Godin, né à Montréal en 1825, commis-marchand, plus tard établi à Chicoutimi. Il se trouve au musée du séminaire de cette ville, et il m'a été communiqué par M.l'abbé Victor Tremblay. Le jeune Godin âgé alors de vingt-deux ans, est vêtu à la mode de 1848; le visage ovale est encadré d'une chevelure noire et lisse qui se prolonge en de longs favoris; il porte une large cravate noire. Au revers de la miniature, on lit l'inscription suivante: "Se (sic) portrait a été reconnu par toutes les personnes qui l'ont vu, ce qui prouve son exacte ressemblance." Une autre inscription nous apprend que le portrait a été commencé le 7 mars et terminé le 17 mars 1848 "par Signor Fassio". Le jeune Godin n'indique pas le prix de la miniature; mais en consultant les nombreuses réclames qui ont paru dans les journaux à l'époque 1845-1846, on constate que Giuseppe demandait quatre Louis, soit seize dollars, par miniature. Il n'est pas étonnant qu'il ait, suivant l'expression populaire, "tiré le diable par la queue" pendant toute son existence.

TELLES sont les péripéties qu'on connaît actuellement de la vie et de la carrière du miniaturiste Giuseppe Fascio.

Sans doute existe-t-il, dans les collections particulières, quelques autres de ses œuvres, portraits et paysages. Je serais reconnaissant à mes lecteurs de vouloir bien me les signaler.

Bas de vignettes:

[1]- GENEVE VU DES PAQUIS, aquarelle-miniature exécutée vers 1832 par Giuseppe Fascio. L'original se trouve dans l'Album de Jacques Viger, conservé à la Bibliothèque municipale de Montréal. IOA

[2]- PORTRAIT DE NAPOLEON Ier, miniature exécutée vers 1839 par Giuseppe FASCIO. Ce portrait se trouve dans l'ALBUM de Jacques Viger, conservé à la Bibliothèque municipale de Montréal. IOA

[3]- PORTRAIT DE JEAN-BAPTISTE GODIN, miniature exécutée en 1848 par Giuseppe FASCIO, L'original se trouve au Séminaire de Chicoutimi.IOA

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)