Gérard Morisset (1898-1970)

1950.04.23 : Église - Cap-Santé

 Textes mis en ligne le 3 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Cap-Santé 1950.04.23

Bibliographie de Jacques Robert, n° 146

La Patrie, 23 avril 1950, p. 26-27 et 54.

Mon PATELIN: le Cap-Santé

EN réfléchissant, même sans beaucoup d'attention, sur la littérature canadienne d'expression française, on est et on reste étonné de la part considérable qu'y occupe l'histoire. Près des deux tiers de nos choses imprimées relèvent des âges révolus, du passé mort.

L'ETONNEMENT s'évanouit si l'on songe que la Nouvelle-France a été fondée et a grandi à une époque où les écritures publiques et privées sont entrées définitivement dans les habitudes du Monde occidental. C'est l'âge d'or du papier noirci et de l'écritoire. Etat civil, archives judiciaires et notariales, correspndances officielles et administratives, comptes paroissiaux et conventuels, livres de raison et archives familiales, tous ces papiers jaunis, après avoir servir [sic] à établir et à conserver des droits personnels ou collectifs, soit aujourd'hui utilisés à la connaissance de la vie et des œuvres de nos ancêtres, donc à des fins purement historiques. Sans doute s'en est-il perdu un grand nombre, surtout des paperasses familiales. Mais il en reste tant que se livrer à la recherche et à l'histoire devient un jeu excitant et qu'il est tentant de s'y essayer. Dans chacun de nos écrivains, il y a un historien velléitaire!

AUSSI bien l'histoire de nos communes - que nous appelons improprement paroisses - forme-t-elle un genre littéraire que l'on a cultivé chez nous avec constance: la monographie paroissiale est une institution quasi nationale. Pour aujourd'hui, sacrifions à ce démiurge tyrannique.

LES plus anciennes de nos communes remontent à la première moitié du XVIIe siècle; ce sont les trois villes principales de la Province, qui longtemps n'ont été que de misérables bourgades. Viennent ensuite les communes du bord de l'eau, les seules alors accessibles. Elles naissent au gré de la distribution des fiefs; car pendant plus d'un siècle et demi, le système féodal domine et règle la répartition de notre domaine public. Entre les années 1670 et 1720, les concessions seigneuriales se font à une cadence plus ou moins rapide, selon l'esprit d'entreprise des bourgeois et le zèle des fonctionnaires royaux. Alors surgissent, sur les rives du St-Laurent ces deux longues théories de villages qui s'étirent interminablement de Kamouraska à Vaudreuil et de la Baie-St-Paul au lac des Deux-Montagnes.

L'UNE de ces communes m'intéresse particulièrement le Cap-Santé. Ce n'est pas la plus ancienne, ni la plus favorablement située, ni la mieux partagée en ressources matérielles. Mais elle est peut-être l'une des plus pittoresques. Sise à une trentaine de milles en amont de Québec, elle domine les alentours sur son promontoire d'ardoise qui s'avance dans le fleuve à une hauteur de soixante-quinze mètres. Le panorama est grandiose. A l'ouest, l'horizon se ferme sur la bande bleutée de la côte de Portneuf et sur la masse sombre de Platon; vers l'est, le regard s'étend au loin sur la rive sud du fleuve et jusqu'aux collines de granit noir de Saint-Nicolas.

CETTE commune, on en connait assez bien l'histoire. Ne remontons pas aux affirmations hasardeuses de certains auteurs sur l'hivernement de Jacques Cartier, en 1535, à l'embouchure de la rivière qui porte son nom. Le découvreur du Canada y a bien, sa rivière, bien sûr; plus tard, il y aura un fortin qui portera son nom et qui sera la dernière place française à se rendre aux Anglais en 1760. Mais ce n'est pas de ces souvenirs qu'il s'agit.

PRESQUE dès ses débuts, la commune est assise sur deux fiefs: à l'ouest, la baronnie de Portneuf: en aval, le fief d'Auteuil. En consultant les répertoires de nos premiers tabellions, on suit presque pas à pas la colonisation du territoire. Chaque année, Robineau de Portneuf concède aux colons nouvellement arrivés au pays les terres qui bordent le fleuve - les seules, encore une fois, qui soient alors accessibles, car il n'y a pas encore de route carrossable et le Saint-Laurent est la seule voie de communication du pays. Un peu plus tard, Ruette d'Auteuil concède les terres que baigne la rivière Jacques-Cartier.

LES premiers colons - les Motard, les Marcot, les Chaillé, les Morisset, les Richard - viennent presque tous du nord-ouest de la France et des provinces du littoral de l'Atlantique. Leur première préoccupation est de s'abriter, eux et leurs bêtes, puis de nourrir leurs mesnies. Au début, les maisons qu'ils érigent à la hâte sont en bois; et sans doute sont-ce les pins géants qui craignaient la falaise qu'abattent et mettent en œuvre les premiers colons - ces pins géants dont les derniers ont été jetés bas par le vent il y a une vingtaine d'années. Mais dès 1690, il se trouve parmi eux un maître-maçon; et c'est lui qui élève, avec les cailloux de granit rouge et bleu des champs et avec la belle ardoise du cap, ces solides maisons à haute toiture, qui tirent tout leur charme de leur dyssymétrie [sic] et de leur simplicité.

LA commune grandit lentement. Vers 1735, les cinquante-cinq terres du bord de l'eau sont toutes occupées - soit une ferme à environ tous les trois arpents. C'est l'époque où l'on construit la route de Québec à Montréal, chemin médiocre qui est impraticable quatre mois de l'année. Vers le même temps, on esquisse le tracé des chemins de traverse qui conduisent vers le nord; le pays peut donc se développer en profondeur.

C'EST alors que les seigneurs concèdent aux descendants des premiers colons ou aux nouveaux-venus les terres qui font suite à celles du bord de l'eau; et ces nouveaux villages, éparpillés sur la largeur des fiefs, prennent, dans le langage des paysans, le nom de concessions. Peu après la guerre de l'Indépendance américaine, on procède à une troisième concession de terrains, en empiétant sur la forêt du nord. La quatrième concession, celle des environs de 1830, donne à la commune ses dimensions normales, soit environ soixante-cinq milles carrés; sa population, par l'accroissement naturel et l'apport des communes voisines, atteint trois mille cinq cents âmes. Arrêtons-nous un moment à cette époque 1830.

EN ce temps-là, le Cap-Santé est beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Le village de l'Eglise, le "Fort" comme on l'appelait naguère, ne comprend pas plus d'une trentaine de maisons, il est vrai. Mais la commune englobe dans son territoire le village de Portneuf, établi dès la fin du XVIIe siècle; le village Jacques-Cartier assez actif au milieu du XVIIIe siècle; le village de l'Anse, autrefois presque aussi considérable que le village de l'Eglise; le rang Saint-Joseph, le rang St-Philippe et le rang St-François, tous trois colonisés à la fin du XVIIIe siècle; le rang St-Charles, le Grand et le Petit Bois-de-l'Ail; le rang de l'Enfant-Jésus, qui serpente vers le nord-est, traverse la rivière Jacques-Cartier et va se perdre dans la forêt de sapin; enfin, les concessions de l'extrême nord, tel le rang Saint-Georges, qui seront plus tard englobées dans Saint-Basile et Saint-Raymond.

LA population de la commune est alors presque toute agricole. Cependant on y trouve deux scieries, un moulin à eau, le moulin à farine Saint-Georges et deux ateliers de corroyage; la petite industrie y connaît une certaine faveur, puisqu'à plusieurs reprises des artisans de la commune remportent des prix - telle Anathalie Marcotte qui, au dire de Bibaud, reçoit en 1826 un prix de six piastres "pour les meilleurs chapeaux de paille"; tel François Poliquin qui, en 1821, décroche le premier prix pour de la filasse de sa fabrication. Cependant, il faut avouer que l'industrie n'y peut vivre que d'une façon précaire, et voici pour quelle raison. A l'est et à l'ouest, la commune est limitée par deux cours d'eau, Jacques-Cartier et Portneuf; ce sont deux rivières capricieuses: torrents impétueux en avril, masse de cailloux asséchés en août et en septembre. Les ponts qu'on bande sur leur lit ne durent guère. Ainsi en 1804, les commissaires-voyers Taschereau, Cralgie et Sewell passent contrat avec Jean-Baptiste Bédard, charpentier de Québec, pour la construction d'un pont de bois sur les piliers déjà existant de la Jacques-Cartier; quelques années plus tard, les eaux l'emportent; en 1819, Geroge Allsopp en construit un nouveau qui dure moins de temps encore; et pendant tout le XIXe siècle, c'est le même problème qui se pose à chaque crue trop forte de la rivière.

1830-1840 - C'est l'apogée de la commune, même de la paroisse du Cap-Santé. Car voici venir les démembrements massifs: Saint-Raymond, en 1814, Saint-Basile, en 1817, Portneuf, en 1861, enfin le Pont-Rouge en 1867. Désormais, la commune, réduite à ses dimensions actuelles, ne peut plus ètre démembrée sous peine de déchéance matérielle.

NE parlons pas d'administration publique ni municipale sous le Régime français. A cause de l'abscence d'impôts, quels veinards que nos ancêtres! le fonctionnarisme se résume au capitaine et au lieutenant de milice, dont les fonctions ne débordent le cadre militaire qu'en de rares occasions. Même sous le Régime anglais, il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir s'établir et fonctionner le premier conseil municipal de la commune.

LA paroisse, comme il se doit, s'organise beaucoup plus rapidement. Dès 1709, les paysans assistent à la messe dans le presbytère-chapelle que le missionnaire Ragot-Morin construit sur la pointe du Cap-Santé. Six ans plus tard, on érige, à quelques mètres au nord de l'église actuelle, une petite église en maçonnerie, sans transept, dont les belles proportions rappellent l'église du Cap-de-la-Madeleine; construite en cette ardoise bleutée dont est fait le , elle ne résiste pas longtemps au climat, exige des réparations coûteuses et tombe en ruine moins de trente ans après son érection.

EN 1754, à la veille de la guerre de Sept Ans, l'abbé Filion se résout à construire une vaste église à transept, pourvue de deux tours à la façade et d'un clocheton à l'abside; à cause de la guerre et du manque de ressources, le gros œuvre n'en est achevé que vers 1772. Bientôt après commencent les réparations; car la nouvelle église, tout comme la première, est faite d'ardoise friable. Voilà pourquoi on ne songe à l'orner que près d'un siècle après sa construction; l'entreprise est confiée à l'un de nos derniers sculpteurs-ornemanistes, Raphaël Giroux; c'est lui qui érige, dans un style Louis XVI digne et un peu frêle, les trois retables, la chaire et le banc d'œuvre; l'ensemble rappelle, plus par son esprit que par ses formes, l'église de Ville-d'Avray, à l'ouest de Paris, qui est bien la plus jolie petite chose qu'il nous reste de l'époque Louis XVI. Pendant le même temps, le peintre Antoine Plamondon ajoute quelques tableaux de sa façon à celui que Joseph Légaré avait peint en 1865.

L'EGLISE du Cap-Santé n'a pas toujours été telle qu'on la voit de nos jours. Si je me reporte aux précieux carnets de croquis de George Heriot [Note 1. Né en Ecosse en 1766, mort en Angleterre en 1844. - Arrivé à Québec en 1792, il a regagné l'Angleterre en 1816. Il a laissé un grand nombre de croquis à l'aquarelle.], j'y trouve deux aquarelles qui représentent le Cap-Santé aux environs de l'année 1805. L'une, conservée aux Archives nationales, à Ottawa, fait voir le vaste panorama de l'anse de Portneuf; dans un paysage d'eau bleutée, s'allonge la masse sombre du Platon; au-dessus des champs dénudés de la falaise, c'est la toiture de l'église, avec ses deux grands clochers et son clocheton. L'autre aquarelle - elle appartient au Musée McCord, à Montréal - est à la fois mieux composée et plus précise; l'artiste était placé, semble-t-il, au sommet de la vieille côte de l'église; dans un somptueux paysage d'érables et de pins, la masse du Platon barre l'anse de Portneuf; de l'église, on n'aperçoit que la haute toiture, les clochers de la façade et le clocheton de l'abside; le clocheton a été abattu en 1808, parce qu'il fatiguait les chevrons du rond-point; quant aux deux grands clochers, qui avaient belle allure avec leurs beffrois en pierre, ils fatiguaient, eux aussi, le sommet des tours, et ils ont été remplacés de 1808 en 1811 par les clochers actuels; s'ils sont malheureusement trop petits pour le vaisseau de l'église, ils n'en possèdent pas moins les qualités d'élégance, de pureté de dessin et de logique constructive de nos anciens clochers du début du XIXe siècle.

QUAND j'aurai signalé les trois statues en bois doré des niches de la façade, qui sont l'œuvre de François-Noël Levasseur et qui datent de 1777, et les trois tabernacles de l'église qui ont été sculptées en 1844 par Louis-Xavier Leprohon, j'aurais épuisé la nomenclature des œuvres d'art qu'avec un peu d'attention on aperçoit à l'église du Cap-Santé. Mais il en est d'autres que les profanes n'ont pas souvent l'occasion d'examiner.

JE ne parle pas ici du chandelier pascal qui figure dans le sanctuaire pendant quarante jours de l'année et dont les paroissiens peuvent admirer le dessin et la sculpture; il est l'œuvre du sculpteur québécois Jean Valin et date de1738. Je ne parle pas non plus de la lampe de sanctuaire en argent massif, qui est suspendue à la voûte depuis l'année 1795; par mauvaise habitude, on ne la voit plus - et c'est déplorable: car c'est l'une des plus belles œuvres de l'ofèvre québécois Laurent Amyot; et si l'on savait qu'elle a coûté, en 1795, la somme de douze cents livres - soit près de quinze cents dollars de notre monnaie actuelle - sans doute en admirerait-on comme il convient la distinction du galbe, la fermeté de la cisulure et l'élégance des ornements.

JE veux parler de l'orfèvrerie qui sert habituellement au culte et qui, de ce fait, est soustraite aux regards des profanes. Elle est somptueuse. Sauf un minuscule ciboire de Jacques Pagé et une coupe de calice de Paul Lambert, qui ont disparu, cette orfèvrerie est l'œuvre de trois orfèvres québécois, Laurent Amyot, François Sasseville et Pierre Lespérance. Le premier, on l'a vu, a façonné la lampe de sanctuaire; il a martelé bien d'autres pièces en argent: un calice, une aiguière baptismale, un encensoir et sa navette, des burettes et leur plateau en argent; mais son chef-d'œuvre est le bénitier[,] les feuilles de laurier qui l'ornent, se détachant de la surface du métal en un relief vigoureux, se suivent en une courbe gracieuse par groupes de trois, séparées par les billes menues de leurs baies; elles sont ciselées avec une telle maîtrise et une si charmante fantaisie, qu'on a l'impression qu'une branche de laurier, cueillie par Apollon lui-même, est venue se poser là sur ce torse nu, comme sur l'auguste front du dieu antique.

DE François Sasseville, je ne signale qu'une œuvre: un calice en argent de plus d'un pied de hauteur: il date de l'année 1844; l'abbé Gatien, qui l'a commandé, n'a donc pu en voir l'achèvement; la fausse-coupe est ornée de trois médaillons ciselés: la Foi, l'Espérance et la Charité; sur le pied, on aperçoit trois autres médaillons historiés: l'Adoration des bergers, le Lavement des pieds et le Christ en croix; et devant une telle œuvre, on reste étonné et de la maîtrise de l'orfèvre et du goût de son client. De Pierre Lespérance, l'église du Cap-Santé ne possède que des burettes d'argent, fort belles d'ailleurs. Telle est en quelques mots la chronique ancienne de mon village, de mon patelin. Il était admirable et attachant - unique.

SI j'interroge mes souvenirs d'enfance et certaines photographies aux tons effacés, des images merveilleuses affleurent à ma mémoire, qui évoquent d'inoubliables journées de vacances écoulées au bord de l'eau. Je revois une grève bien ordonnée et magnifique, peuplée de saules tachés de rouille et d'immenses ormes en parasol, pavée de minces galets visqueux et de tranchantes ardoises: en feuilles coupées d'épaisses et longues dalles de calcaire bleuâtre, où s'installent des gamins du village pour jouer aux osselets, casser la croûte, rêver dans l'atmosphère tiède et humide ou dessiner quelque figure fantastique avec un caillou plat.

A marée basse, c'est une perspective cahotante de roches rondes et polies qui chevauchent en désordre jusqu'au lit du fleuve, à une dizaine d'arpents de la rive. Quelques heures après le jusant, les saules agités trempent leurs branches dans l'eau glauque et sale, et leurs feuilles menues marient leurs tons fanés aux nuances changeantes des vagues. "Par celle détachée du Paradis terrestre", a écrit l'abbé Gosselin il y a plus de cinquante ans, c'est-à-dire à l'époque où l'on prenait encore le temps de vivre…

HELAS! Ici comme ailleurs, le progrès s'est fait sentir, et très durement. Il y a plus d'une trentaine d'années, la falaise a volé en éclats pour laisser passer le chemin de fer, "le tortillard", c'est le cas de le dire; certaines vieilles maisons, un peu fatiguées peut-être mais encore vaillantes, ont fait place à d'insignifiantes habitations carrées, semblables à celles qui se sont élevées sur tout le territoire de la Province, dans le goût déplorable de notre époque; et depuis quelques années, le village, l'adorable village du "Fort" est tranches [sic] en deux tronçons par une large route d'asphalte… C'est la rançon de la modernité la plus douteuse.

ADIMIRABLE et attachant, mon patelin l'est resté, bien sûr; mais avec plus d'une nuance, plus d'une restriction, car pour retrouver le coin de terre d'autrefois avec ses maisons et ses arbres, avec sa coloration particulière, avec ses sentiers perdus et ses postes naturels d'observation, avec l'abondance et le dessin de sa végétation, il faut faire effort de mémoire, retrouver les images de sa prime enfance et raviver ses souvenirs à la vue de photographies effacées.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)