Gérard Morisset (1898-1970)

1950.04.30 : Orfèvre - Picard, Louis-Alexandre

 Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Orfèvre - Picard, Louis-Alexandre 1950/04/30

Bibliographie de Jacques Robert, n° 147

La Patrie, 30 avril 1950, p. 37-38.

L'ORFEVRE Louis-Alexandre Picard

PARMI les artisans peu connus de notre besogneux XVIIIe siècle, il faut compter Louis-Alexandre Picard, orfèvre et joaillier. Homme d'affaires sinon averti, du moins fort entreprenant, il a joué, d'abord à Québec et ensuite à Montréal, un rôle de tout premier plan dans la traite des fourrures avec les Indiens. Artisan peu connu, ai-je dit tantôt. Avant l'année 1943, on ne savait de lui que des faits de peu d'importance; mais depuis que j'ai eu l'occasion d'étudier les greffes des notaires québécois du milieu du XVIIIe siècle, c'est par centaines que j'y ai trouvé des pièces documentaires relatives à l'existence et aux affaires de cet artisan. Essayons de mettre un peu d'ordre dans ces paperasses jaunies.

D'APRES les documents que j'ai sous les yeux, Louis-Alexandre Picard a vu le jour à Paris, probablement en l'année mil sept cent vingt-sept. Son père P.-François Picard ou Lepicard, est un bourgeois qui habite les environs des halles, soit dans le quartier St-Eustache. C'est à Paris que le jeune Louis-Alexandre fait son double apprentissage d'orfèvre et de joaillier; on n'en sais pas davantage.

EN 1753 ou l'année suivante, il fait par hasard la rencontre d'un jeune orfèvre originaire de Genève, Jacques Terroux, qui rêve d'aller faire fortune en Amérique. Au cours de l'année 1754, à la fin de mars ou au début d'avril, les deux compagnons s'embarquent à La Rochelle. Ils sont à peine arrivés à Québec qu'ils fondent une société d'orfèvrerie et de bijouterie; ils s'établissent dans la pittoresque rue de l'Escalier, au pied de la falaise, et attendent patiemment la clientèle. Au bout de quelques mois, ou bien ils désespèrent du succès, ou bien la divergence de leur caractère s'affirme: la société est dissoute. Jacques Terroux, ambitieux et impatient, veut brasser de grosses affaires - il en brassera, et ce sera pour lui la ruine; Louis-Alexandre Picard, ambitieux lui aussi mais avec retenue, veut s'en tenir à ses métiers et, si c'est possible, y faire légitimement fortune.

AUSSITOT seul, Picard ouvre un atelier rue Saint-Louis; il prend un apprenti en la personne du jeune Amable Maillou; il entre en relations avec les traitants en fourrures et aussi avec les Indiens. Mais il lui faut de la matière première pour remplir les premières commandes - car en ce début de la guerre de Sept Ans, le numéraire est rare en Nouvelle-France; et Picard emprunte de l'orfèvre Ignace-François Delezenne des "Effects de Matière, Or, Argent", pour la somme considérable de 2.739 livres. Et voici Picard qui travaille pour les bourgeois de la traite des fourrures.

PARMI ces bourgeois, il n'y a pas que d'honnêtes particuliers qui font, au vu et au su de tout le monde, la traite des fourrures. Il y a des fonctionnaires qui spéculent avec les deniers du roi, des fournisseurs aux armées qui jouent à la bourse de la traite, des officiers qui décuplent leur solde en trafiquant des fourrures sous le couvert de leur grade. C'est ce qu'on apprend à la lecture d'une réclame publiée bien après le traité de Paris; je lis en effet dans la "Gazette de Québec" du 27 décembre 1792, cet entrefilet mielleux et lourd de sous-entendus: "Le soussigné, originaire de Paris, qui exerce, depuis et avant la Conqueste, en cette ville l'état de ses talents, prend la liberté de demander avec des sentiments respectueux au public en général, et à ses amis en particulier, l'encouragement qu'il croit avoir espoir d'attendre de leur générosité. S'il reçoit cette faveur, il fera jouir de toute la douceur possible pour les prix. On peut trouver aussi chez le même, pour Messieurs les Equipeurs et Marchands traiteurs des païs d'en Haut, toutes sortes d'argenterie propre à la traite et du goût le plus moderne des Nations Sauvages, ayant ledit orfèvre fabriqué pour plusieurs mille Louis pour le précédent Gouvernement, où il a acquis une grande diligence et facilité pour les outils qu'il a inuentés pour faire mince et apparent, en argent fin égal aux piastres…"

EN ce style gauche et tarabiscoté, Louis-Alexandre Picard ne nous apprend pas seulement qu'il a travaillé pour l'ancien gouvernement de la colonie, en somme pour les fonctionnaires embrigadés dans l'odieuse Friponne; mais il nous apprend encore qu'il a inventé des machines-outils qui lui permettent la fabrication économique des bibelots destinés aux Indiens; qu'il a en somme commencé la fabrication en série de ces bibelots, et cela avec le minimum de matière; qu'enfin, le goût des nations indiennes était susceptible d'une certaine modernité - ce qui devrait nous faire un peu honte.

EN 1759, en pleine crise des vivres le bilan des affaires est tel que Picard s'assure les services d'un autre apprenti, Charles Saint-Germain. C'est aussi l'année où il décide d'entrer en ménage; il était plus que temps. Qu'on en juge. Sa future, Françoise Maufils, lui avait donné, trois mois auparavant, un poupon prénommé Marie-Anne; l'orfèvre reconnaît d'ailleurs son enfant; bien plus, il tient à la légitimer. Je ne puis résister à la tentation de citer ici les termes délicats qu'emploie le notaire Barolet pour authentiquer cette légitimation: "(…) Et d'autant que lesdits futurs Epoux se Sont Respectivement Considérés et Recherchés Lun et Lautre depuis un tems dans la Veüe de passer à leur Légitime Mariage ainsy qu'ils font par une pure Amitié Continuée, de sorte que ladite future Epouse En Est Précédemment Venüe Enceinte et a donné son Fruit dans le mois de Janvier dernier, par l'accouchement d'une Fille quy dès Lors a esté pourvüe du Sacrement de Baptem et Nommée marie anne Picard, actuellement vivante, par eux Elevée et Entretenü, Iceux futurs Epoux Reconnoissent Ensemblenment que la dite marie Anne Picard Est de Leurs Œuvres Communes, qu'elle leur Est et Appartient personnellement par leur précédente Cohabitation, En conséquence et comme leur vray et legitime Enfant, et en cette qualité L'appelant avec Equité à leurs Successions futures…"

A peine l'orfèvre est-il en ménage, les Anglais mettent le siège devant la ville, comme bien d'autres Québécois, il quitte sa maison et va se réfugier dans la banlieue, probablement à Saint-Vallier. La paix revenue en 1761, il rentre à Québec et trouve sa demeure en ruine. Il fait l'acquisition d'un terrain côte de la Montagne et s'y fait construire une vaste habitation en pierre, de quarante-cinq pieds de façade; il y transporte son atelier et sa forge, et recommence à façonner des bibelots de traite.

CONTRAIREMENT à l'opinion reçue, les affaires ne tardent pas à être actives. En 1764, notre orfèvre prend un nouvel apprenti, Philippe Bélanger. Quatre ans plus tard, il en prend un autre, Louis Migneau; et bien des années après, en 1783, il prend à son atelier un tout jeune homme, Michel Létourneau, qui fera une carrière honorable chez les Bourgeois du Nord-Ouest et amassera une fortune.

MAIS la paix ne dure pas longtemps en ce temps-là. En 1775, les Bostonnais, qui veulent notre émancipation et notre liberté, viennent assiéger Québec. Louis-Alexandre Picard, comme bien d'autres artisans de l'époque, s'engage dans la milice; lieutenant dans la troisième compagnie - Perras capitaine -, il commande le poste de Près-de-Ville, établi rue Champlain; c'est le point faible de la défense de la ville. Ce poste, Picard le fortifie avec un sens tactique parfait.

APRES des semaines d'inaction, c'est l'alerte: le 31 décembre 1775, le général Montgomery, avant de battre définitivement en retraite, lance une attaque désespérée au pied du cap Diamant. Un "témoin oculaire" - c'est le notaire Sanguinet - raconte l'engagement en ces termes: "Monsieur Montgomery, général des Bostonnais, attaqua ce poste à la tête d'environ trois cent cinquante hommes, parce que pour s'y rendre le chemin est extrêmement étroit. La garde qui étoit à ce poste au nombre de quarante-cinq hommes, vit les Bostonnais escalader la première barrière et se ranger en ordre de bataille sur un quay. Mais comme dans ce poste il y avoit une batterie masquée dans le pignon d'une maison, de neuf pièces de canons, ils laissèrent avancer monsieur Montgomery avec son monde jusqu'à quarante pieds de là. Alors le sieur Chabotte et le sieur Alexandre Picard qui commandoient ce jour-là la garde, donnèrent l'ordre de mettre le feu aux canons chargés à mitraille. A l'instant les Bostonnais prirent la fuite, et la garde en fit autant de son côté et se sauva jusqu'à la Basse Ville. Alors le poste resta sans être gardé; mais quelques-uns de la garde ayant eu honte de leur fuite, proposèrent aux autres de retourner, n'entendant aucun bruit. Effectivement ils arrivèrent à leur poste et trouvèrent les Bostonnais décampés, et s'aperçurent qu'il y avoit plusieurs Bostonnais qui avoient été tués par la décharge des neuf coups de canons, ils trouvèrent trente-six hommes tués, dont monsieur Montgomery étoit du nombre…"

IL faut dire, à la décharge du lieutenant Picard et de ses sous-officiers, qu'il faisait ce jour-là une violente tempête de nord-est et que la visibilité était médiocre; ils n'avaient pas peur, mais ils avaient encore la fuite…

LES Bostonnais décampés, Louis-Alexandre Picard rentré [sic] dans le civil à l'automne 1776. Pour la seconde fois, il faut qu'il recommence sa vie; car sa maison de la côte de la Montagne a été abîmée par les boulets des Américains et sa boutique est ouverte aux quatre vents. A nouveau, il se fait construire une maison; non plus cette fois dans le quartier le plus vulnérable de la ville, mais dans la rue des Remparts. Cette luxueuse habitation -elle existe encore - n'est pas terminée qu'elle vaut à son propriétaire des difficultés inextricables; embarras d'argent, discussions sans fin avec les entrepreneurs, retards et malfaçons. Si bien qu'en 1785 Picard est emprisonné pour dette - une misérable dette de dix mille livres; quelques mois après, il réussit à se faire élargir en persuadant son créancier que ce n'est pas en se croisant les bras derrière les barreaux d'une cellule qu'il aura les moyens de le payer. Rendu à la liberté, Picard retrouve sa maison et les siens, et se remet courageusement au travail. Cette fois, enfin, c'est le succès.

DE nombreuses minutes notariales, conservées aux Archives judiciaires de Québec, nous montrent Picard expédiant aux postes de traite de l'Ouest, surtout à celui de Michillimakinac, des milliers de bibelots d'argent de toutes sortes - boucles d'oreilles, couettes trouées comme des crapeaudines, croix de Lorraine, insignes maçonniques, bracelets, épaulettes, "gréements de tête", brassards, etc… Et les mêmes documents nous renseignent, en des bordereaux minutieux, sur la fortune qu'édifie notre orfèvre dans les dernières années de son existence. A soixante ans et plus, ce n'est pas trop tôt.

C'EST de l'année 1792, on l'a constaté tout à l'heure, que date son chaleureux appel à la clientèle québécoise, paru dans la "Gazette". Répond-elle suffisamment à l'espoir de l'orfèvre? Je n'en sais rien. Mais ce que je sais bien, c'est qu'alors Québec a cessé, depuis vingt ans, d'être le siège de la traite des fourrures. La métropole du castor et de la loutre, la capitale des "Bourgeois du Nord-Ouest", c'est Montréal; et les milliers d'engagements pour l'ouest, dont une petite partie a été publiée, le prouvent surabondamment.

VOILA pourquoi, au cours de l'année 1796, Louis-Alexandre Picard se transporte avec sa famille à Montréal et s'y établit définitivement. Tout près de la clientèle, il peut surveiller ses intérêts; aller droit aux postes les plus achalandés - et ce ne sont pas les mêmes à chaque retour de printemps; se faufiler dans les bonnes grâces des magnats de la fourrure.

EN réalité, il entre assez vite dans la société cossue des traitants en fourrure; il se fait attribuer des commandes considérables; il conçoit même le projet de façonner en série, avec des mécaniques moins rudimentaires que celles qu'il a déjà inventées, les objets d'argent destinés à la traite. Mais il n'a pas le temps de réaliser pleinement son rêve. La mort le surprend le 27 avril 1799.

JE voudrais pouvoir décrire quelques-uns de ses ouvrages. Hélas! Je confesse que je n'en ai trouvé aucun. Du moins, je n'ai découvert aucune pièce d'orfèvrerie qui porte son poinçon ou une marque quelconque susceptible d'identifier Picard. Sans doute, existe-t-il, dans les musées canadiens et américains, des objets de traite qui sont anonymes et qui sont sûrement de sa main. Mais nous ne le savons pas; nous ne pouvons les distinguer. Car nous n'avons jamais retrouvé le poinçon de Maître Louis-Alexandre Picard.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)