Gérard Morisset (1898-1970)

1950.05.14 : Iconographie - Vierge

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Iconographie - Vierge 1950.05.14

Bibliographie de Jacques Robert, n° 149

La Patrie, 14 mai 1950, p. 26, 35 et 37.

MADONES CANADIENNES D'AUTREFOIS

Dans l'iconographie canadienne, qui n'est point une section particulièrement encombrée de notre sculpture, la MADONE d'autrefois est un sujet que nos artisans n'ont abordé qu'après avoir fait l'épreuve de leurs forces sur des personnages moins difficiles à traiter.

Dans l'état actuel de nos connaissances deux ouvrages lui ont été consacrés. L'un, Madones du diocèse de Québec, publié en 1929 à l'occasion du premier congrès marial, est forcément incomplet en raison même de son titre et, aussi, parce qu'on y fait état de statues qui, pour la plupart, sont d'origine européenne. L'autre, Madones canadiennes, publié en 1944 par Mlle Rina Lasnier et monsieur Marius Barbeau, est un recueil de poèmes et d'images; sa vogue, j'ignore pour quelle raison, a été restreinte à un petit groupe de connoisseurs; au reste, tout le monde n'accepte point, les yeux fermés, les attributions que monsieur Barbeau y proclame sans appel.

En y réfléchissant, je m'aperçois que c'est là un sujet aussi difficile qu'intéressant. Intéressant certes, par la qualité et le nombre imposant de statues qui s'offrent à l'examen du critique d'art et souvent forcent son admiration é [sic] sujet difficile et plein d'embûches, à cause des rares écritures anciennes qui s'y rapportent.

Les quatre cinquièmes de nos Madones seraient anonymes, s'il n'y avait la critique. Car il n'est pas tout à fait impossible d'en découvrir les auteurs. Après les avoir rattachées à l'une des époques caractéristiques qui s'échelonnent du début du XVIIIe siècle au milieu du siècle suivant, après les avoir datées, à quelques années près, par les traits les plus saillants de leurs formes, de leur maintien et de leur garde-robe, on restreint le champ des attributions possibles, on élimine les noms des artisans improbables et, par recoupement appropriés, on en arrive à désigner du doigt l'auteur probable de telle ou telle Madone. Cette méthode est tout empirique, je le sais bien; mais elle n'est pas plus mauvaise que celle qui régit bien des choses humaines, notamment celle du gouvernement des peuples; et si elle provoque parfois des conflits de plume, elle n'est jusqu'ici responsable d'aucune bagarre.

JE PRESENTE à mes lecteurs quelques Madones d'autrefois. Elles sont pour la plupart inédites; et c'est pour cette raison que je les ai choisies. Quelques-unes sont plus parfaites; d'autres, plus aimables; les unes, plus chargées d'histoire et de miracles. Celles que je présente dans cette étude, sans être aussi illustres que les précédentes, sont parmi les plus originales et possèdent en commun l'une des qualités qui font les œuvres fortes, la simplicité.

Les plus anciennes de nos Madones ne remonte pas au delà [sic] de la fin du XVIIe siècle - je parle évidemment des statues façonnées en Nouvelle-France. Je ne serais pas étonné d'apprendre que la doyenne de nos Madones soit celle de l'église de l'Ange-Gardien. Elle est l'œuvre de Jacques Leblond dit Latour; elle date des environs de 1695. C'est vers ce temps-là que Jacques Leblond, tout récemment arrivé de son Bordelais natal, entreprend avec l'aide de ses élèves de l'école des Arts et Métiers de Saint-Joachim la décoration de l'église de l'Ange-Gardien; il bâtit "le retable à la récollette" qui, malheureusement a été divisé en trois parties en 1803 par l'abbé Jean Raimbault; puis il dresse le plan d'un tabernacle et en exécute la sculpture avec une grande délicatesse. La "Madone" qui est ici reproduite à la figure 1 appartient à cet ensemble décoratif. La Vierge, tout emmitouflée dans un manteau au lourd drapé, tient son enfant sur le bras gauche; elle est pensive, mais dans son expression, il n'y a pas trace de tristesse; l'Enfant Jésus, gros bébé souriant, étend les bras en un geste gracieux.

Tout autre est la Madone de Sainte-Foy. Elle tient son enfant sur le bras droit, ce qui est une exception dans la sculpture canadienne; elle est vêtue fort simplement, et son manteau est tout ouvragé comme un tissu oriental. Si la Vierge est légèrement mélancolique, l'Enfant Jésus est solennel et quelque peu tragique avec son regard altier et le geste oratoire de son bras gauche (fig. 2). L'auteur de cette statue dorée est un ancien curé de Sainte-Foy, l'abbé Pierre Le Prévost; arrivé dans la paroisse en 1714, il l'a desservie jusqu'en l'année 1756. C'est au début de sa carrière de curé, soit en 1716, qu'il a sculpté cette "Madone"; frais émoulu de l'école des Arts et Métiers de Saint-Joachim, où il avait été l'élève de Jacques Leblond, il a exécuté cette statue dans la pure tradition de son maître; on ne connaît actuellement aucun autre ouvrage de sa main.

Dans l'œuvre abondante de la dynastie des Levasseur, les Madones sont abondantes. Je n'en reproduis ici que deux. L'une est une "Madone" couronnée qui date de 1718 et qui orne la niche principale du tabernacle que Noël Levasseur, chef de la dynastie, a façonné pour l'église de Beaumont (fig. 3). Elle offre plus d'un point de ressemblance avec la Madone de Jacques Leblond, notamment dans la forme du visage et dans son expression grave; quant à l'enfant [sic] Jésus, il est aimablement espiègle et tient dans sa main une couronne de fleurs. - L'autre est une "Madone" de procession conservée à l'église de Saint-Pierre (île d'Orléans) (fig. 4); elle est plus tendre que les autres et, à la fois, plus éloignée de nous. Son auteur est François-Noël Levasseur, plus à son aise dans la sculpture purement ornementale et dans les "Anges adorateurs"; il l'a sculptée vers 1770.

Dans la région montréalaise, les Madones sont moins nombreuses, tout au moins au XVIIIe siècle. Charles Chaboillez en façonne deux ou trois aux environs de 1705; elles sont à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Après lui, d'autres sculpteurs façonnent des statues pour Notre-Dame et pour les communautés de la ville; mais on sait que le feu a souvent éprouvé Montréal et que, par conséquent, bien des œuvres ont péri dans les sinistres. Ce n'est pas à Montréal même qu'il faut chercher les Madones de cette époque; c'est dans les églises de la région. Par exemple, il y a à Varennes une "Madone" trapue et solennelle, couronnée comme les Madones du temps de Louis XV et tenant autrefois dans sa main droite un sceptre doré; l'enfant [sic] Jésus est, lui aussi couronné; contrairement aux bébés joufflus des Madones québécoises, l'enfant de Varennes est grave comme une grande personne et esquisse de sa main droite un geste altier de bénédiction (fig. 5). C'est une œuvre de l'époque 1740; et comme en ce temps-là, Paul Jourdain dit Labrosse façonne les retables de l'église de Varennes, il est vraisemblable de lui attribuer cette statue.

FRANCHISSONS un demi-siècle de la vie artistique de Montréal, au cours duquel les artisans façonnent assurément des Madones dont on n'a pas pu percer l'anonymat, et voyons l'œuvre de Philippe Liébert. Les Madones n'y sont pas nombreuses, Liébert est habituellement plus à son aise dans le bas-relief de faible relief, comme ceux des tabernacles de l'Hôpital Général de Montréal et de Vaudreuil. La plus originale de ses Madones est assurément celle de l'église de Sainte-Rose (île Jésus) (fig. 6): elle orne l'une des niches du tabernacle, et date de l'année 1798. En dépit de l'élégance et de la simplicité de son costume et de la virtuosité de son exécution, ce n'est pas une Madone aimable; les yeux fixes, la tête détournée de son enfant, elle est triste et semble songer à la triste fin de l'enfant qu'elle a mis au monde; Jésus se détourne, lui aussi, de sa mère et regarde dans le vague je ne sais quel Golgotha lointain. La Madone est entièrement dorée à la feuille, sauf les chairs qui sont peintes au naturel.

RETOURNONS à l'École québécoise et cherchons un peu dans l'œuvre de la dynastie des Baillairgé. J'y trouve un grand nombre de bas-reliefs dans lesquels la Vierge joue soit le rôle principal comme dans la "Vierge de douleur" de l'église de Saint-Joachim, soit un rôle fragmentaire comme dans les "Trois Maries au tombeau le matin de Pâques", grand bas-relief également conservé à Saint-Joachim. J'y trouve aussi des statues en bois doré, telle l'admirable "Assomption" qui surmontait autrefois le banc d'œuvre de la cathédrale de Québec. Mais tous ces ouvrages disparaissent devant la "Madone" de la chapelle de la Congrégation au Séminaire de Québec (fig. 7). Thomas Baillairgé l'a façonnée en 1825. "Le critique d'art, est-il écrit dans "Madones du diocèse de Québec", pourra y remarquer des défauts; le vrai congréganiste (?) ne les voit point. Pour lui, jeune ou vieux, la Vierge de la Congrégation lui apparaît toujours très belle. Baillairgé en avait demandé sept louis dix schellings; la Congrégation les lui donna de bon coeur le 2 août 1826." Eh bien, non, le critique d'art ne lui reconnaît pas de défaut. C'est l'une de ces œuvres parfaites dont la réussite provoque l'admiration. Tout dans cette "Assomption" est esprit, aisance et distinction; tout est gentillesse et grâce; tout est sensibilité.

AU début du XIXe siècle, il y a une Madone qui exerce une certaine influence sur les artistes montréalais; c'est une Madone en argent massif que le roi Louis XV a donnée [sic] à la paroisse Notre-Dame, en 1749. Elle ne porte aucun poinçon d'orfèvre ni de fermier; mais il n'est pas impossible qu'elle soit de la main de Guillaume Loir, l'orfèvre parisien qui a martelé la belle "Madone" de la mission d'Oka. Quoi qu'il en soit, la "Madone" de la paroisse se distingue nettement des autres. Madone de la conception, elle penche la tête vers la droite et croise les mains sur sa poitrine. Cette attitude n'est pas nouvelle dans l'art français; elle l'est dans notre art, et il importe de le remarquer. Mais il n'y a pas que ce détail à souligner; il y a aussi l'extrême complication du costume: dans la "Madone" de la Paroisse, c'est un étalage peu plaisant de parties de vêtement qui se croisent et qui retombent en plis inutilement multipliés.

CETTE "Madone" de la Paroisse, j'en trouve une première transposition dans une statue en feuilles d'argent que Salomon Marion, orfèvre à Montréal, a façonnée vers 1818 pour l'église de Verchères; elle possède tous les défauts de l'original et quelques-unes de ses qualités. J'en trouve une autre transposition, cette fois en bois sculpté; elle est conservée à l'église de Chambly (fig. 8); elle ne porte ni signature ni date; mais il est probable que c'est René Saint-James dit Beauvais, sculpteur de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a façonnée vers 1820, pendant son entreprise de décoration à l'église de Chambly. Enfin, j'en trouve plusieurs autres transpositions, traduites en une matière que nos artisans ont rarement mise en œuvre, le carton-pâte: ces Madones datent du milieu du XIXe siècle; leur histoire vaut d'être racontée. Parmi les premiers oblats qui sont arrivés à Montréal en 1842, l'un connaissait bien la technique du carton-pâte; il l'enseigna à deux religieuses des Soeurs Grises de Montréal; celles-ci, douées pour les arts plastiques et d'ailleurs fort attentives pendant les leçons, assimilèrent rapidement cette technique délicate et ouvrirent un atelier à l'ancien Hôpital-général [sic]. Pendant une quinzaine d'années, soit de 1845 à 1860 environ, elles façonnèrent une soixantaine de statues en carton-pâte, dispersées à travers la province; elles représentent, pour la plupart, la "Madone de la conception, comme celle de Saint-Antoine-de-Tilly (fig. 9); toutes sont ornées de couleurs; elles sont en général assez bien conservées. Comme la technique du carton-pâte a été assez peu répandue chez nos artisans, les Madones façonnées par les Soeurs Grises n'ont pas été restaurées. Elles ont donc conservé leur patine. Ce sont les seules de nos œuvres d'art qui soient restées intactes.

CHEZ les artisans de la région montréalaise, le grand statuaire du XIXe siècle est un sculpteur sur bois aujourd'hui peu connu, Amable Gauthier. Tout comme son contemporain Louis-Thomas Berlinguet, il a été à la fois architecte, bâtisseur plein d'ingéniosité et sculpteur ornemaniste très habile; à l'occasion, il a façonné des statues de bois: ce sont ses œuvres les plus réussies. Quelques-unes comme le "Saint-Cuthbert" de l'église du même nom, sont remarquables par la simplicité de leur facture et le caractère presque moderne de leur métier; la plupart sont des statues empreintes d'une familiarité toute paysanne - telle la "Madone" de l'église de Saint-Isidore (Laprairie), brave villageoise toute joyeuse de porter son fils, ce Jésus solidement bâti qui ressemble à sa mère (fig. 10). Il existe bien d'autres ouvrages de ce genre dans l'œuvre d'Amable Gauthier. À Berthier-en-Haut, à Sainte-Élisabeth (Joliette), à Saint-Barthélémy et ailleurs, d'autres statues de Madones sont tout aussi souriantes, tout aussi simplement aimables.

QUEL contraste entre les Madones d'Amable Gauthier et celle de l'abbé Jules Mailly! (fig. 11). Celle-ci, bonne pâte paysanne, porte négligemment son fils sur son bras droit: d'un geste insouciant, elle tourne la tête vers la droite; elle paraît même indifférente à l'égard de cet enfant potelé qui semble s'adresser au spectateur et l'avertir de la main droite qu'il va parler. La statue de "Saint-Joseph" qui fait pendant à la "Madone" - ces œuvres d'art sont conservées au Palais épiscopal de Chicoutimi - possède le même caractère d'indifférence, de morne placidité.

C'est l'une des dernières Madones canadiennes d'autrefois qui soient personnelles, qui dénotent un souci d'originalité. À mesure qu'on avance dans le XIXe siècle, surtout à partir de l'époque 1860, la statuaire d'église tend à se rapprocher des insupportables figures fabriquées en série par les gâcheurs de plâtre - cette statuaire dite de Saint-Sulpice qui est une des hontes de notre époque. Presque tous nos sculpteurs - le fade Napoléon Bourassa, le réaliste Philippe Hébert, le laborieux Vincent - produisent des Madones de plus en plus insignifiantes. Même le sculpteurs [sic] Louis Jobin, vigoureux et hardi dans ses statues d'apôtres, glisse vers la banalité toutes les fois qu'il ébauche une statue de Madone. Ce caractère est déjà sensible dans la "Madone" de l'église de Saint-Jean (île d'Orléans) (fig. 12): mais il en est d'autres - telle la "Madone" de la sacristie de Saint-Charles (Bellechasse) - qui apparaissent au regard comme des ouvrages en plâtre peint. L'uniformisation moderne s'est étendue jusqu'à l'un des sujets les plus attachants et les plus féconds de la chrétienté…

PENDANT trois quarts de siècle, la Madone canadienne n'a presque plus d'histoire. Elle relève de la marchandise de dévotion, donc de la statistique du mauvais goût. La réaction est venue de quelques jeunes sculpteurs de l'époque 1935 , qui ont pensé que ce sujet éminemment religieux pouvait être renouvelé dans un esprit moderne dépourvu d'outrance. C'est là un autre chapitre de l'histoire de la Madone canadienne.

Bas de vignettes:

1- ANGE-GARDIEN (près de Québec) - Madone en bois sculpté. Œuvre de Jacques Leblond dit Latour, vers 1695. IOA

2- SAINTE-FOY (près Québec) Madone et enfant, statue en bois doré sculptée en 1716 par l'abbé Pierre Le Prevost, curé de Sainte-Foy. IOA

3- BEAUMONT- Madone en bois doré, ornant le tabernacle. Œuvre de Noël Levasseur 1718. IOA

4- SAINT-PIERRE- (île d'Orléan [sic]) Madone de procession, en bois doré. Façonnée vers 1770 par François-Noël Levasseur. IOA

5- VARENNES- Madone couronnée en bois dorée. Œuvre de Paul Jourdain dit Labrosse, vers 1740. IOA

6- SAINTE-ROSE- (île Jésus)- Madone ornant une niche du tabernacle central. Œuvre de Philippe Liébert, 1798. IOA

7- QUÉBEC- Chapelle du Séminaire- Madone de la Congrégation ou l'Assomption, statue en bois sculpté en 1825-1826 par Thomas Baillairgé IOA

8- CHAMBLY- Madone en bois doré, imitée d'une Madone en argent. Attribuée à René Saint-James dit Beauvais; vers 1820. IOA

9- SAINT-ANTOINE DE TILLY- Madone en carton-pâte, ornée de couleur. Façonnée vers 1850 par les Soeurs Grises de Montréal. IOA

10- SAINT-ISIDORE (Laprairie)- Madone en bois doré, façonnée vers 1845 par Amable Gauthier. IOA

11- CHICOUTIMI- Palais épiscopal. Madone en bois doré façonnée vers 1855 par l'abbé Jules Mailly. IOA

12- SAINT-JEAN (île d'Orléans)- Madone en bois doré. Œuvre de Louis Jobin, vers 1880. IOA

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)