
Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Iconographie - Saint-Jean-Baptiste 1950.05.25
Bibliographie de Jacques Robert, n° 155La Patrie, 25 juin 1950, p. 25, 35 et 39.
Saint Jean-Baptiste DANS L'ART CANADIEN
QUI DIRA la vogue parfois explicable, le plus souvent capricieuse, de certains prénoms? Mathurin en Normandie, Marius en Provence, Samuel aux Etats-Unis, Georges en Angleterre En Nouvelle-France, c'était Jean-Baptiste; ainsi le voulait une coutume qui remonte vraisemblablement au début du XVIIIe siècle; et dans nombre de contes et de nouvelles d'autrefois, tout figurant anonymes est inévitablement affublé du prénom de Jean-Baptiste.
ET POURTANT, dans la toponymie de l'ancienne Nouvelle-France, rares sont les noms de lieux qui portent le nom du précurseur du Christ. A vrai dire, je n'en connais qu'un seul, Saint-Jean-Baptiste, dans le comté de Rouville. En revanche, quelques paroisses ont pour titulaire le saint personnage qui s'était fait une spécialité du baptême: Saint-Jean-Port-Joli, Deschaillons, l'Isle-Verte, Nicolet, les Ecureuils, Saint-Jean (île d'Orléans) - je parle évidemment des paroisses anciennes.
DE MEME qu'en toponymie, dans l'art canadien saint Jean-Baptiste ne jouit pas de plus de vogue que bien d'autres saints de calendrier - et je ne parle pas des plus obscurs. Alors que nos Madones en bois sculpté sont innombrables et raisonnablement originales, que les représentations de sainte Anne, peintes ou sculptées, sont nombreuses et d'une assez bonne tenue, que les Apôtres, surtout Pierre et Paul comptent une iconographie avantageuse et honnête, que nombre de canonisés tout récents sont statufiés à des centaines, à des milliers d'examplaires, le patron de la province de Québec, lui, n'est guère portraituré chez nous que dans la scène classique et fort connue des bords du Jourdain. Encore convient-il d'ajouter que nos artisans et artistes n'ont presque rien inventé dans la composition de cette scène. Ils ont souvent démarqué des gravures illustres; ou bein, ils ont suivi sagement le texte de saint Mathieu; ou encore, ils ont modulé sans entrain sur des tableaux de la collection Desjardins.
LA MATIERE, on le constate aisément, n'est point abondante. Ma chronique d'aujourd'hui n'apporte donc aucune révélation. Mais il n'est pas inutile d'aborder le sujet de saint Jean-Baptiste. D'abord parce qu'il n'a jamais été traité sérieusement chez nous; ensuite parce qu'il prête à des commentaires qui expliquent les vides qu'on observe dans notre art religieux.
C'EST donc dans la scène du Baptême de Jésus que: Jean-Baptiste apparaît le plus souvent dans l'art canadien. Il faut réfléchir que dans chacune de nos églises d'autrefois, il y a un baptistère. C'est en général, un meuble de style classique, dont l'élément essentiel est une table-armoire à double emploi: d'une part, elle sert à loger les vases et instruments nécessaires à l'administration du baptême; d'autre part, pendant la cérémonie même du sacrement, elle joue son rôle de table - tout comme le tombeau d'un maître-autel. Mais le baptistère, aux termes de la loi liturgique, doit être isolé de l'église, tout au moins de la nef. Pour remplir cette prescription, nos artisans ont imaginé d'entourer la table-armoire d'une balustrade en bois; puis l'idée leur est venue d'encadrer ces deux éléments d'un motif d'architecture décorative, comprenant des colonnes ou des pilastres, un entablement et un attique - le tout en bois peint en blanc et orné de filets de dorure. Une telle composition laisse, en son centre, un champ libre en forme de rectangle; nos artisans y ont logé soit un tableau, soit un bas-relief, l'un et l'autre représentant le Baptême du Christ. L'un des plus parfaits de ces baptistères est celui de l'église de Saint-Pierre (Montnagny) (fig. 1). Il convient d'ajouter que les trois quarts, sinon plus, de nos baptistères ont disparu au cours du XIXe siècle.
JE REVIENS au champ libre de la composition, à ce rectangle plus ou moins allongé qui appelle nécessairement un décor. Parfois, on l'a orné d'une colombe symbolique en bois sculpté et doré; d'autre fois, on y a sculpté des entrelacs. Mais c'est l'exception. En général, on y a placé un tableau ou un bas-relief. Tableau et bas-relief, je l'ai dit, réprésentent le Baptême du Christ; j'ai dit également que nos artistes ne se sont pas mis en frais de composer quelque chose de nouveau. Voici pour quelle raison: il y a dans l'uvre du peintre français Pierre Mignard une composition particulièrement réussie; c'est un Baptême du Christ, dont l'ordonnance impeccable et les harmonies suaves se sont immédiatement imposées à un grand nombre de connoisseurs; ce tableau a été si populaire à la fin du XVIIIe siècle que les graveurs ont saisi l'occasion de monnayer l'engoûment des badauds; et le plus habile d'entre eux, le Lyonnais Gérard Audran, en a gravé une planche d'une maîtrise et d'un velouté extraordinaires. De cette magnifique planche d'Audran, on a tiré des milliers d'épreuves; il en existe quelques dizaines d'exemplaires dans la province de Québec, surtout dans les communautés religieuses. Voilà le modelé de nos peintres et de nos sculpteurs.
IL SERAIT fastidieux de dresser ici l'inventaire complet de ces copies plus ou moins fidèles. Qu'il me suffise de dire que celles du peintre Joseph Légaré, notamment le grand tableau de l'église de la Baie-du-Febvre, sont habituellement malhabiles mais assez harmonieuses; que les toiles de Jean-Baptiste Roy-Audy, tel le petit tableau de l'église de Saint-Augustin (fig. 2), sont d'un métier dur et tendu, qui communique à l'ensemble de la composition une sorte de dramatisme grandiloqent; que les copies d'Antoine Plamondon, qu'elles soient faites d'après Mignard ou d'après Guido Reni, sont peut-être mieux peintes que les autres, mais qu'elles n'en restent pas moins des ouvrages inférieurs.
DANS l'uvre de nos sculpteurs sur bois, la composition de Pierre Mignard ne constitue qu'un thème; ou plutôt, elle est un point de départ. On s'en rend compte aisément dans le bas-relief du baptistère de l'église de l'Ange-Gardien (fig. 3), que le sculpteur ornementiste André Paquet a exécuté vers 1840; du tableau de Pierre Mignard, il n'y a que l'ordonnance, c'eat-à-dire la position des personnages; le reste est subordonné aux ressources de la technique du bas-relief, au maniement de l'outil sur une surface de bois de pin: les reliefs sont vigoureux, les détails sont volontairement escamotés, les éléments accessoires - comme les nuages et la tête ailée - ne sont pas traités en nuances comme dans le tableau de Mignard, mais ils appartiennent au plan même des personnages et donnent à ce bas-reliefs beaucoup de cohésion.
DANS le bas-relief de l'église de Saint-Pierre (Montmagny) (fig. 4), Thomas Baillairgé se rappelle de l'ordonnance et les détails d'un somptueux haut-relief qu'il a exécuté avec son père, en 1816, pour l'église de Loretteville; à vingt-cinq ans d'intervalle, il retrouve au bout de ses gouges la même composition centrée sur le visage du Précurseur, la même attitude soumise du Christ, les mêmes gestes des bras et des jambes, surtout le même esprit décoratif. Le haut-relief de Loretteville est aujourd'hui au Musée de la Province; il est relativement facile de le comparer au bas-relief de Saint-Pierre. Assurément. celui-ci ne possède point l'aisance souveraine de Loretteville, ni sa perfection technique. C'est tout de même une page fortement équilibrée; le dessin en est ferme et l'exécution, vigoureuse - voyez la tunique de Jésus et les rochers du premier plan; la technique en est à la fois savante et simple. A l'âge de cinquante ans - ce bas-relief date de l'année 1841 - Thomas Baillairgé n'avait rien perdu de son adresse manuelle ni de sa sensibilité.
CEPENDANT avec les années, la mode, la recherche du confort et aussi, je pense, le goût d'une certaine nouveauté font disparaître peu à peu les baptistères ou en transforment considérablement l'apparence. On perd l'habitude de baptiser dans les églises. Et à la longue s'établit la coutume d'administrer le sacrement dans les sacristies, en utilisant un meuble - les fonts baptismaux - sur lequel on reporte tout le luxe décoratif qui faisait de certains baptistères de gentilles uvres d'art. Les fonts baptismaux, c'est un meuble en hauteur, en bois ou en marbre, qui contient une piscine abritée sous un dais; le pied du meuble peut être une simple colonne, ou bien un réseau de points d'appui plus ou moins ornés. En général, le luxe de cet ouvrage est réservé au dais; et celui-ci se termine souvent par un groupe sculpté, qui représente le Baptême du Christ.
L'EXEMPLE le plus typique de ce genre de meuble se trouve à la sacristie de Boucherville; en 1882, Nicolas Manny y exécute des fonts baptismaux d'un dessin très compliqué, mais d'une grande richesse d'ornementation (fig. 5). Heureusement, cet ouvrage d'esprit baroque n'a pas fait école. Au reste, à mesure qu'on avance vers le vingtième siècle, les fonts baptismaux appartiennent de plus en plus à ce qu'on appelle communément l'art commercial: c'est la grande industrie du meuble d'église. L'un des derniers meubles du genre est à la sacristie de Saint-Charles (Bellechasse); il est l'uvre de Lauréat Vallière (fig. 6).
MAIS il n'y a pas que les peintres et les sculptuers qui abordent le sujet du Baptème du Christ. Il convient de citer ici un orfèvre, François Sasseville. Dans la chronique que j'ai consacrée récemment à cet orfèvre, j'ai attiré l'attention de mes lecteurs sur les curieuses figures en bas-relief qui ornent les calices et les ciboires en argent de Sasseville; dans de tout petits médaillons, l'artisan martèle avc beaucoup de délicatesse des sujets tirés du Nouveau-Testament, sur le grand calice de l'église du Cap-Santé (1844), trois médaillons représentent l'Adoration des bergers, le Lavement des pieds et le Christ en croix; sur d'autres vases liturgiques, se trouvent certains épisodes de la vie du Christ. Une seule fois, François Sasseville a traité le thème du Baptême du Christ; c'est sur le pied du grand calice en argent massif de l'église de Lotbinière (vers 1845). La scène se passe dans un paysage fluvial, fermé au loin par des montagnes; le Christ est agenouillé à gauche en une pose théâtrale; Jean-Baptiste, à droite, est un personnage, d'allure langoureuse, dont le geste des jambes est du plus mauvais académisme. Et pourtant, l'ensemble de la composition n'est pas désagréable. Que nous sommes loin, cependant, de la vigueur et de l'émotion de certains bas-reliefs de Sasseville! Ici, l'artisan a pignoché une image fade.
APRES les tableaux et les bas-reliefs, je cherche d'autres représentations de saint Jean-Baptiste. Elles ne sont pas nombreuses. J'en trouve une au sommet de l'ancien tabernacle de l'église des Ecureuils (fig. 7), dont le titulaire est précisément le précurseur de Jésus. L'artisan québécois qui a façonné cette statuette, Jean Valin, se livrait habituellement à la sculpture ornementale. Le Saint Jean-Baptiste des Ecureuils, qui date de l'année 1743, est la seule statue qui soit de sa main. Le Précurseur apparaît comme un brave jeune homme à la mine naïve, vêtu de peau de bête, tenant dans ses deux mains des objets malaisément identifiables; à ses pieds est un agneau. On est porté à sourire devant une statuette tellement différente des fadeurs de plâtre de notre époque. Et pourtant, l'uvre de Jean Valin est loin d'être indifférente; ce jeune homme qui vit dans le désert avec un humble compagnon, qui prépare sa mission publique par la réflexion et la prière, qui a du tempérament et de la volonté - il le montrera plus tard devant les grands de l'Etat - ce jeune homme, dis-je, ne peut se présenter à nous comme les gens bien nourris et pommadés de la statuaire du quartier Saint-Sulpice; sur sa figure, il y a les déception de la solitude, les ravages du doute et, peut-être, la crainte de ne pas être à la hauteur de sa tâche. Tel qu'il est, le Saint Jean-Baptiste de Valin est une uvre qui, en dépit de certaines maladresse de proportions, représente bien la "Voix qui crie dans le désert".
MAIS il y a beaucoup mieux que la statuette de Jean Valin. Quand vous irez à Montréal, rendez-vous à l'Hôpital Général; montez au premier étage de la chapelle et entrez dans cette sorte d'oratoire où les religieuses conservent avec soin une admirable relique de leur chapelle de la rue Normant. Cette relique, c'est un autel que Philippe Liébert a sculpté en 1790 et que les religieuses ont doré de leurs mains. C'est l'un des chefs-d'uvre de l'Ecole canadienne. Ici, tout révèle l'artisan de grand style: la clarté de la composition, la distribution des bas-reliefs, la diversité des expressions et des gestes, le caractère volontairement dessiné de chaque personnage. Par exemple, le Bon Pasteur, si larmoyant de nos jours, n'a alors rien de romanesque: c'est un solide berger qui ramène fermement au bercail une brebis récalcitrante ou égarée; le saint Augustin (bas-relief de droite) est un évêque élégant et soigneux du milieu du XVIIIe siècle; la sainte Marguerite d'Antioche (bas-relief de gauche) ne pleurniche pas sur ses fautes, elles les regrette avec une sorte de dignité bourgeoise, même de fierté.
REGARDEZ maintenant le tombeau de l'autel. Au centre est sculpté le sceau de la communauté des Surs Grises: un cur enflammé, cerné d'une couronne d'épines et entouré d'angelets et de nuages; aux angles, des visages songeurs d'anges-enfants. Enfin, regardez plus bas, tout près du degré: vous apercevrez un groupe en haut-relief qui représente le seul saint Jean-Baptiste vraiment original de l'Ecole canadienne (fig. 8). Il importe de s'y arrêter un moment.
POURQUOI l'artisan Liébert l'a-t-il représenté sous la forme d'un enfant? Peut-être à la demande expresse de ses clientes, les Surs Grises; peut-être simplement parce qu'il suivait tout naturellement une tradition vieille de quelques siècles. Mais j'imagine d'autres raisons: recherche d'équilibre chez les figurants de ces scènes muettes; désir de rappeler au centre de la composition les ravissantes têtes d'angelets qui, depuis 1790, poursuivent leurs profondes songeries aux angles des tombeau, dans le murmure d'un pieux chuchotement; goût des formes enfantines, amour de l'enfant
QUE Philippe Liébert, père d'une nombreuse famille, ait aimé, adoré les enfants, la chose ne fait aucun doute. Il en a mis partout dans son uvre abondante: aux angles des tombeaux d'autel, au sommet de ses cartouches de style Régence, dans les panneaux et les gloires de tous ses tabernacles, même dans ses retables. Uniquement sur l'autel des Surs Grises, qui est après tout un autel secondaire, je compte sept têtes ailées et deux enfants.
DE CES deux enfants, un seul m'intéresse ici, le saint Jean-Baptiste. C'est un bambin gras et joufflu, assis sur un tertre; il serait entièrement nu, si son manteau, retenu en bandouillière par une courroie, ne venait couvrir une partie de sa cuisse droite; il tient dans ses deux mains une petite croix; au second plan, un tronc d'arbre tordu et dénudé; à droite, un agneau aux jambes courtes. Le sujet, on le voit, est entièrement nouveau; avant Liébert, aucun de nos sculpteurs n'a eu l'idée d'une telle composition; et après lui, je ne connais aucune uvre de l'Ecole canadienne qui s'apparente au groupe de Liébert - sauf une autre uvre du même sculpteur.
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BORNONS-NOUS à constater que saint Jean-Baptiste tient une place minime dans l'iconographie canadienne. Est-ce là un phénomène particulier à la province de Québec? Non pas. Pendant tout le Moyen Age, le saint précurseur n'a pas cessé de plaire à la foule des croyants ni de tenter le talent des artistes. Dès la Renaissance, sa vogue décline visiblement; il est rarement le personnage principal d'une composition; il tient plutôt le rôle de figurant, il sert, esthétiquement et logiquement, à meubler des toiles spectaculaires et symboliques; les deux siècles classiques ne lui sont pas davantage favorables; et le saint Précurseur serait définitivement relégué dans la cahorte des figurants secondaires, si Auguste Rodin ne modelait au début de sa carrière le saint Jean-Baptiste le plus extraordinaire qui ait paru depuis le XIVe siècle.
LE PROCHAIN grand chef-d'uvre sera-t-il enfanté dans la province de Québec? Il faut le souhaiter. Sortira-t-il de l'exemple des "chars allégoriques"? C'est peu probable. A moins que la réaction, égale à l'action, s'avise de renverser la vapeur