Gérard Morisset (1898-1970)

1950.05.28 : Église - Saint-Jean-Port-Joli

 Textes mis en ligne le 8 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Saint-Jean-Port-Joli 1950.05.28

Bibliographie de Jacques Robert, n° 151

La Patrie, 28 mai 1950, p. 40-41 et 45.

L'église SAINT-JEAN-PORT-JOLI

VOILA l'un des plus beaux noms de lieux de la Province. C'est aussi l'un des plus connus et des plus populaires.

TRENTE-CINQ chefs de famille; près de cent cinquante âmes. Il n'en faut pas davantage pour motiver la construction d'une chapelle. C'est probablement vers 1737 qu'on la bâtit, au nord-est de l'église actuelle; c'est un modeste édifice en bois qui suffit à peine aux besoins de la paroisse. Aussitôt édifiée, elle est déjà trop petite; car sous l'impulsion du seigneur et à la faveur des circonstances, la population s'accroît beaucoup plus vite qu'à la période précédente. D'où le projet de la construction d'une église en pierre. Mais la guerre de Sept Ans décourage les bonne volontés. Même en 1771, les plaies dues à la guerre sont encore trop vives pour que le projet du curé Hingan puisse se réaliser. En février 1774, le curé Hingan écrit à l'évêque de Québec: "Monseigneur trouvera ey joint le plan de l'église que les habitants de St-Jean se proposent de batir. Ils n'ont voulu marquer que 70 pieds de long sur quarante de large. Monseigneur augmentera toujours assez, me rapporte Mr de Gaspé, à qui ils l'ont dit."

QUI n'a lu avec contentement les pages parfumées et pleines de soleil que Philippe Aubert de Gaspé a écrites sur ce coin de pays qui lui a fait oublier la cruauté et l'ingratitude des hommes. Qui n'a été séduit par le vaste panorama qui se déroule majestueusement de l'Islet à Saint-Roch-des-Aulnaies et qui aguiche le regard par deux éléments distincts: d'une part, un fond de montagnes et une masse d'eau miroitante qui n'offrent de variété que dans les divers bleus - en somme, toute la gamme des bleus verts et des bleus mauves-, qui dessinent et colorent chaque plan de l'horizon; d'autre part, au premier plan, le paysage caractéristique de la rive sud dans toute sa diversité, avec une route en lacet, de molles collines chevelues de sapins, des maisons de pierre et de longues granges en bois, des bosquets irrégulièrement plantés, un terroir taché de rouge et tour à tour, des paysages fermées [sic] à cinquante mètres par d'épais rideaux d'érables, et d'immenses échappées sur les lointains les plus profonds et les plus suaves.

PORT-JOLI. Cette gracieuse appelation ne s'applique pas seulement à l'anse où s'abritaient habituellement les voiliers, au temps où la route fluviale était souveraine. Partout sur la côte, la moindre courbe du rivage, la moindre crique où les eaux sont à peine agitées par la brise, l'espace le plus réduit dans lequel un simple maître de barque se sent en parfaite sécurité contre la surnoiserie des vents, bref chaque anfractuosité de la rive évoque immédiatement ces deux mots ailés que le peuple a forgés dans un sentiment d'allégresse, PORT-JOLI. Tout sourit dans ce nom ensoleillé. Tout sourit dans cette nature aimable, taillée à la mesure de l'homme.

PAR temps calme, on a l'impression, tant la mer est vaste et envahissante, qu'on se trouve sur la pointe d'une île heureuse, avant-poste d'un continent vide et bleuté. Mais quand la tempête fait rage, il semble que l'ample bourrelet des collines prolonge les hautes vagues qui accourent du large; alors, tout est gris, et le feuillage de la côte est presque aussi glauque que l'eau qui déferle dans l'embrun.

IL n'est pas étonnant que cette rive basse du fleuve, découpée en dentelle, soit habitée dès le premier gouvernement du comte de Frontenac. Toutefois, la colonisation s'y fait lentement. Car sur cette côte où les havres sont nombreux, les hommes ne sont pas des HABITANTS, mais des pêcheurs. Sans doute construisent-ils, tout près de leurs embarcations, des BOUCANS en bois, pour y faire fumer les plus beaux morceaux de leurs pêches. Mais il n'osent s'y fixer à demeure, tant les hasards de leur métier les obligent de naviguer de la Pointe-à-la-Caille à la Rivière-Ouelle. Au reste, il n'y a point de village. Les grèves des anses ne sont alors que des relais. Au début du XVIIIe siècle, la construction de la chapelle du Bon-Secours à l'Islet et l'acquisition du fief de Port-Joly par Aubert de Gaspé incitent les navigatuers à devenir quelque sédentaires. Dès l'année 1721, ils y sont au nombre de huit; quinze ans plus tard, ils y sont près de trente-cinq [Note 1. Dans la rédaction de cette chronique, j'ai consulté, à part les documents de l'"Inventaire des œuvres d'art", le beau livre que M. Gérard Ouellet a publié en 1946, "Ma Paroisse".].

DANS sa réponse au curé de Saint-Jean, l'évêque ne fait aucun commentaire sur les dimensions de la future église. Mais ce qui l'inquiète, c'est la hauteur des murailles, qui lui paraît exagérée; c'est surtout l'absence du transept. Il ne veut pas à Saint-Jean d'une église "à la récollette"; il estime - et il a raison - qu'un transept fait office de contreforts aux murailles latérales et qu'en même temps il procure deux chapelles - les croisillons-, qui peuvent loger convenablement les confessionnaux et les fonts baptismaux.

VOILA pourquoi l'église en pierre dont on commence la construction en l'année 1779, a sensiblement les dimensions du projet de 1774, soit soixante-dix pieds de longueur sur une largeur de quarante, à l'intérieur. Mais elle possède un transept; non pas des croisillons profonds et spacieux, comme ceux qu'on bâtit aux grandes églises de l'époque; mais des croisillons étroits et peu saillants, juste ce qu'il faut de maçonnerie pour satisfaire l'évêque. "Les gens de Saint-Jean Port-Joly achèvent une belle église", écrit avec contentement l'évêque de Québec, en 1780. En réalité, les travaux se poursuivent jusqu'à la fin de l'année 1781; deux ans après, le gros œuvre est entièrement terminé.

QUEL était l'aspect de cette église avant les travaux allongement [sic] de 1815? Possédait-elle à la façade l'admirable clocher à deux lanternes qui existe de nos jours? Avait-elle au chevet le non moins admirable clocher, qui par ses dimensions, est unique dans notre architecture religieuse d'autrefois? Et l'absence de pièces d'archives, il n'est pas aisé de répondre à ces questions. Mais il est un élément qui peut nous guider dans cette voie c'est le style des deux clochers de ce genre; tout au moins, la mouluration en était fort différente. Quoi qu'il en soit, l'église de St-Jean n'avait point, en 1783, l'aspect de l'église actuelle; beaucoup plus courte, elle devait paraître ramassée sur elle-même, surtout à cause des croisillons.

L'AGRANDISSMENT de l'église, il en est question dès l'année 1905. Quelqu'un met l'idée saugrenue d'allonger l'église par l'abside; le projet est ajourné. On y revient en 1814; cette fois, l'évêque réagit; il consent qu'on allonge l'église "de trente pieds par le devant afin de ne pas déranger aucunement le sanctuaire, dont l'architecture demande à être conservée". L'entreprise est menée à bien dans la cours de l'année1850.

C'EST l'une des plus belles façades de l'époque. Simple, proportionnée avec goût, percée d'une grande porte et d'une fenêtre vénitienne encadrée d'oculus, surmontée d'un grand clocher qui est une merveille d'élan et de dessin, cette façade est une œuvre d'architecture attirante et noble dans sa nudité. Nul ornement; juste de belles proportions et un dessin pur. Sont-ce de simples artisans de village qui ont conçus et exécuté un morceau d'architecture aussi parfait? J'en doute. SI je rapproche la fenêtre vénitienne de celle qui se trouve à l'entrée du Séminaire de Québec - elle est de François Baillairgé et elle date de 1822; si je compare le grand clocher, et aussi le clocher de l'abside, à ceux des églises de Lauzon et des Becquets - ils sont de Thomas Baillairgé et ils datent respectivement de 1830 et de 1838; enfin, si j'analyse la mouluration des éléments de cette façade et l'esprit de cette mouluraion à fleur de surface, je ne puis m'empêcher d'y voir la pensée architecturale et la finesse de goût des deux Baillairgé. François, le père, compose avec soin cette façade, dont les dimensions lui sont données par le vaisseau existant de la nef, et dessine le clocher à deux lanternes, en utilisant peut-être les souvenirs qu'il a des clochers de l'église du Cap-Santé; Thomas, le fils, alors âgé de vingt-quatre ans, trace les épures d'une main ferme et apporte à l'ensemble cette distinction toute classique qui caractérise ses plus beaux ouvrages.

MAIS il n'y a pas que la façade qui, à Saint-Jean attire le regard. Les longs-pans sont harmonieux; les croisillons sont pleins de gentillesse, avec leur toiture en forme de pagode; l'abside est la pyramide la mieux composée de toute notre architecture religieuse. Pyramide savante et simple. De loin, la perspective donne aux deux clochers une valeur à peu près égale: ce sont deux sommets jumeaux. Mais à mesure qu'on avance en venant de l'est et pour peu qu'on se dirige suivant un certain angle, c'est le clocher de l'abside qui l'emporte sur l'autre, qui domine, imposant et aérien. Au reste, l'église de Port-Joly est un monument isolé, et c'est plaisir d'en faire le tour. N'était la présence d'une triste cheminée de brique, il n'y aurait pas une faute à sginaler [sic] dans cet ensemble architectural. De quelque côté qu'on l'aborde, on est séduit par sa silhouette spirituelle, par ses magnifiques proportions, par la diversité et le pittoresque de ses éléments, surtout par l'inattendu des effets de la perspective. Même la sacristie et son absidiole orientale, construites en 1876, ne déparent pas les parties anciennes du monument - et c'est bien le seul exemple de ce genre que je puisse citer, car partout ailleurs les adjonctions modernes sont inconvenantes et indiscrètes.

BIEN que les comptes de la fabrique n'en fasent point mention, le tabernacle en bois sculpté est le plus ancien meuble liturgique qui se trouve à Saint-Jean-Port-Joli. Si j'en juge par son style et par la technique de ses ornements, il est l'œuvre de François Noël Levasseur; une de ses dernières œuvres d'ailleurs, car il semble bien que ce tabernacle ait été sculpté pendant la construction de l'église, c'est-à-dire vers 1780. Il porte sur deux prédelles chargées d'ornements - tout comme l'ancien tabernacle de Saint-Nicolas, aujourd'hui conservé à l'église de Saint-Etienne (Lévis); ses quatre panneaux sont ornés d'arabesques et sa monstrance est fournie d'un ostensoir de Ranvoyzé; malheureusement, la partie supérieure comporte des ornements postiches d'un goût douteux: deux pinacles d'un style pseudo-gothique et un reliquaire informe. Depuis l'année 1805, ce tabernacle est posé sur un tombeau en bois sculpté, qui est l'œuvre de François Baillargé.

QUATORZE années se passent, pendant lesquelles les murailles de l'église, peintes au lait de chaux, restent nues. Le 20 avril 1794, le curé Perras fait marché pour la construction du retable de sanctuaire; les sculpteurs sont Jean Baillargé et son fils Pierre-Florent. Ils viennent de terminer le retable de l'église de l'Islet, vaste ouvrage à deux étages dont les nombreux panneaux portent des trophées ingénieusement conçus. A Saint-Jean, la solution est la même; mais l'église est moins grande et le pannelage de moindres dimensions. Aussi bien, le retable de Saint-Jean possède-t-il beaucoup plus de relief que celui de l'Islet. Quand on examine de près chaque trophée, chaque cartouche, on y trouve aisément de la gaucherie dans les courbes et un certain désordre dans la distribution des éléments; mais quand on regarde le sanctuaire avec un recul convenable, on est frappé de la qualité hautement décorative de cette sculpture: les panneaux sont bien fournis d'entrelacs et de gloires, les reliefs sont vigoureux et bien tranchés, la composition générale est habilement cadencée par les colonnes et les pilastres d'ordre corinthien, bref chaque élément est à sa place.

LE retable à peine terminé (1797), la question de l'allongement de l'église se pose devant les fabriciens; on a vu tout à l'heure qu'elle n'est résolue qu'en 1815. En attendant, on écarte toute entreprise décorative d'envergure. Mais après l'agrandissement, de 1815, l'affaire ne souffre plus de retard. Et pour cause: Depuis quelques années, la rive sud est la terre d'élection d'un certain nombres de sculpteurs de la région montréalaise; déjà, Quévillon travaille à Saint-Henri et à Saint-Michel; Etienne Bercier décore le sanctuaire de Beaumont de maigres arabesques; les David, Louis-Basile et David-Fleury, besognent ferme à Saint-Jean et à la Sainte-Famille (île d'Orléans, à Kamouraska et à l'île-aux-Coudres; Séguin, Berlinguet et Dugal, qui fondent en 1816 une société éphémère, décrochent des commandes à Saint-Augustin et à Loretteville, à Saint-Pierre (Montmagny) et à Beauport… A Saint-Jean-Port-Joli, c'est un sculpteur de l'Ecole de Montréal, Chrysostome Perrault, qui évince les artisans québécois: en l'année 1816, les fabriciens lui confient l'entreprise de la corniche, de la voûte et du retable de la nef. Aussitôt l'artisan se met à l'œuvre; il attache à sa fortune un autre sculpteur de Montréal, Amable Charron; jusqu'en 1829, ils travaillent en société: Perrault dirige l'entreprise et Charron y consacre tous les loisirs que lui laisse l'exploitation de son magasin général. Après la mort de Perrault en 1829, Charron assume le parachèvement des ouvrages; en 1839, l'entreprise est terminée.

LEUR œuvre commune, la voûte à caissons de la nef et du sanctuaire, n'est pas une nouveauté dans l'art religieux du Bas-Canada. Quévillon l'a mise à la mode à Saint-Mathias; Joseph Pépin à Saint-Roch-de-l'Achigan; Finsterer à Lacadie et Amable Gauthier à Berthier-en-Haut; Séguin, Berlinguet et Dugal à Saint-Augustin, à Loretteville et à Beauport. A Saint-Jean, Perrault et Charron n'apportent aucune innovation à la voûte à caissons, ni dans la réparation des panneaux ni dans leur décor; les panneaux sont des losanges comme dans les églises que je viens de nommer, et au milieu de chaque losange est une rosette dorée. Mais ce qui est ici nouveau, c'est d'une part l'ordonnance en arc de cercle des panneaux et, d'autre part, la rigoureuse régularité du dessin même de la voûte; tout y est parfait; et la voûte du sanctuaire, axée sur la monstrance du maître-autel, est comme un [sic] sorte de gloire qui rayonne du tabernacle.

Ce sont les derniers grands travaux de l'église de Saint-Jean. Entre 1847 et 1853, François Fournier, - le sculpteur de l'église de Lauzon - façonne les galeries latérales, dont la commodité n'a d'égale que la laideur; plus tard, on procède à des réfections partielles ou à des restaurations qui n'altèrent point l'œuvre des Baillairgé, de Perrault et de Charron; enfin, il y a quelques années, Médard et Jean-Julien Bourgault construisent une chaire qui, en dépit de la modernité de certains de ses éléments, s'harmonise sans trop de difficulté avec la sculpture d'autrefois. Mais il y a les tribunes… Essayez de ne pas les voir, et vous constaterez que la nef de Saint-Jean est l'une des plus agréables et des plus intimes de notre architecture religieuse.

LE trésor de Saint-Jean est loin d'être aussi riche que celui des églises voisines. L'Islet lui dame le plon avec son orfèvrerie parisienne et avec les trois admirables vases d'or de François Ranvoyzé; Saint-Roch-des Aulnaies possède plusieurs pièces de premier ordre; et la Rivière-Ouelle, avec ses morceaux de Guillaume Loir, de Ranvoyzé et d'Amyot, offre à l'amateur une collection éblouissante de vases liturgiques.

TOUTEFOIS, le trésor de St-Jean n'est pas négligeable. J'y trouve un "Soleil" et un calice de François Ranvoyzé, un bénitier et un instrument de paix de Laurent Amyot, quelques menues pièces de François Sasseville; et ces œuvres d'art ne sont pas ici inférieures à celles des paroisses voisines - exception faite des vases d'or de Ranvoyzé; elles sont d'argent massif, et leurs formes accusent l'époque la plus brillante de notre artisanat.

L'UNE de ces œuvres d'art mérite une mention particulière; c'est la lampe en argent. L'orfèvre québécois François Ranvoyzé l'a martelée en 1783, probablement à la demande du curé Panet. Elle appartient donc à une série de lampes que Ranvoyzé a façonnées de 1778 à 1785 et qui comptent parmi ses chefs-d'œuvre: St-Charles (Bellechasse), Charlesbourg, les Becquets, Neuville, l'Islet, l'Ancienne-Lorette. Ces lampes ont à peu près le même galbe et le même décor; chez quelques-unes, les frises ciselées sont symétriques; chez d'autres, elles ont l'allure fantaisiste de la plupart des motifs décoratifs de Ranvoyzé. C'est le cas de la lampe de Saint-Jean: sur le gros tore, ce sont deux fises parallèles, faites de fleurs et de motifs de style Régence; sur la moulure inférieure, c'est une frise d'un relief plus accusé, où alternent des fleurs et des grappes de raisin; l'ensemble est solidement bâti et galbé avec beaucoup de vigeur.

TELLE est en peu de mots l'histoire de cette jolie église. Autrefois - il y a plus de cent ans -, il y en avait plusieurs du même genre sur la rive sud; elles se ressemblaient aussurément; mais chacune possédait ses caractères propres, sa physionomie inaliénable. L'église de Beaumont, moins longue qu'aujourd'hui, rappelait celle des Ecureuils - elle-même disparue en 1926; l'église de Saint-Michel, altère mais en ruine, était vouée à la reconstruction à brève échéance; celle de Saint-Vallier, construite sur les cailloux de la grève, toute menue dans son décor de montagnes et d'eau, paraissait être une maison du village, sur laquelle on aurait construit un clocher; celles de Berthier-en-Bas et de Montmagny étaient toutes simples dans leur façade nue et leur unique clocher en charpente; et en descendant sur la rive droite du Saint-Laurent, d'autres belles églises - le Cap-Saint-Ignace, l'Islet, Saint-Roch-de-Aulnaies, la Pocatière, la Rivière-Ouelle, Kamouraska, Saint-André - témoignaient de la permanence de notre style religieux, du bon goût de nos maîtres d'œuvre et de la santé morale du peuple.

DE toutes ces églises - dont quelques-unes ne nous sont connues que par la photographie, la gravure ou des descriptions anciennes -, il n'en reste que deux qui soient à peu près intactes: Saint-Jean-Port-Joli et Saint-André (Kamouraska). Sur les autres se sont acharnés le temps et les hommes - surtout les hommes. Ainsi donc, sur une dizaine d'églises qui existaient vers 1840, il n'en reste que deux qui soient absolument reconnaissables, Saint-Jean-Port-Joli et Saint-André; j'en ajouterais deux autres, Beaumont et l'Islet, que nos ancêtres ne pourraient reconnaître à première vue, mais dont ils devineraient, à certains détails, la date de construction.

QUATRE sur quinze! Par une simple règle de trois, il est aisé de prévoir qu'en l'an 2050, il ne restera rien du tout de notre patrimoine religieux d'autrefois. Je me trompe. Il nous restera notre admirable devise, Je me souviens, et cet engourdissement de la mémoire qu'elle favorise. Et nos arrière-neveux, à l'instar des poètes faméliques d'il y a un siècle, qui se grisaient de souvenirs exaltants et d'images enfumées, feuilleteront des albums de clichés jaunis et, s'ils possèdent un brin de culture, se demanderont comment un peuple qui se souvient peut détruire insoucieusement son patrimoine artistique ou l'abandonner lâchement à de rapaces antiquaires.

RASSURONS-NOUS. Nos arrière-neveux ne comprendront rien à notre étrange conduite, pas plus que nous ne comprenons nos ancêtres de l'époque 1830 - ces hommes bizarres qui souffraient, pendant vingt-trois ans, que les échafaudages des sculpteurs Chrysostome Perrault et Amable Charron encombrassent leur église, qui prenaient le temps de vivre leur vie et s'arrêtaient parfois à savourer la beauté…

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)