Gérard Morisset (1898-1970)

1950.06.04 : Orfèvre - Sasseville, François

 Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Orfèvre - Sasseville, François 1950/06/04

Bibliographie de Jacques Robert, n° 152

La Patrie, 4 juin 1950, p. 26 et 35.

L'ORFEVRE François SASSEVILLE

DANS l'état civil de Sainte-Anne-de-la-Pocatière - dite autrefois Sainte-Anne-du-Sud ou encore la Grande-Anse, - je lis l'acte de naissance suivant: "Le trente janvier mil sept cens quatre viugt dix sept, par moi prêtre et curé de la paroisse Sainte-Anne du Sud, soussigné, a été Baptisé françois né aujourd'hui du légitime mariage de joseph Sasseville Cantinier de cette paroisse, et de Geneviève Roy, son épouse, le parrain a été Clément Roy Son Oncle, et la marraine Marie angélique Lancogniard, qui n'ont Sçus signer, le père absent, de ce requis Suivant L'ordonnance".

LE cantinier Joseph Sasseville, père de notre orfèvre, est un personnage d'un certain relief. L'état civil de la Pocatière le dit cantinier. A vrai dire, il est à la fois cabaretier et marchand; de plus, il est maître de barque, pêcheur, navigateur au long cours; il est encore négociant en toutes marchandises et explorateur plein d'audace. Ses nombreuses affaires l'amènent souvent sur les côtes de la Gaspésie; chaque année, il y fait la pêche et la traite des fourrures; finalement, il y établit sa famille et la nombreuses [sic] parenté qu'il a réussi à grouper autour de lui et à intéresser à ses affaires. En somme, Joseph Sasseville est let [sic] véritable fondateur du Cap-Chat.

DANS l'état actuel de nos connaissances, il semble bien que le jeune François Sasseville ait reçu, dans son village natal, son éducation première; et cette éducation paraît avoir été libérale et soignée. Dès l'âge de quinze ans, et jusque vers sa trentième année, il participe aux expéditions de pêche et de traite de son père sur les côtes de la Gaspésie; le 29 février 1820, il signe la requête que Joseph Sasseville et ses quarante-cinq associés présentent à James Monk, administrateur du Bas-Canada, pour se faire octroyer des terres "au lieu appelé Cap-Chat"; bref, François Sasseville mène la dure et pittoresque existence de pêcheur, tout comme ses proches parents et les jeunesses du village de la Grande-Anse.

C'EST probablement vers l'année 1830 qu'il abandonne la navigation et va se fixer à Québec. Est-ce à l'invitation de son frère aîné, Joseph Sasseville, qui tient boutique d'orfèvre rue Saint-Charles, au pied de la côte du Palais? Le fait est possible. Quoi qu'il en soit, à voir son frère marteler et ciseler des feuilles d'argent, François Sasseville prend goût au métier et décide d'entrer en apprentissage. Son frère meurt à Sainte-Anne-de-la-Grande-Anse en 1837; et François continue tant bien que mal les affaires de la boutique. Je dis tant bien que mal. Car aussi longtemps que Laurent Amyot travaille à son atelier de la côte de la Montagne, François Sasseville ne peut raisonnablement espérer recueillir les commandes du clergé, les seules qui soient alors suffisantes pour faire vivre décemment un orfèvre - car la médiocre camelote de la grande industrie commence à envahir le marché du Bas-Canada. La mort de Laurent Amyot, survenue le 3 juin 1839, lui laisse le champ libre; le 2 juillet suivant, François Sasseville loue la boutique de l'orfèvre défunt, fait l'acquisition de sa forge et tous ses outils et fait paraître dans les journaux québécois une réclame ainsi libellée:

"Le soussigné, François Sasseville, prend la liberté d'informer le public en général, et spécialement les messieurs du clergé, qu'il continue l'établissement ci-devant occupé par feu Laurent Amyot comme orfèvre, et il se flatte, par une attention sans relâche aux commandes de ses pratiques, d'obtenir une part à la faveur publique."

UNE part à la faveur publique! Le jeune orfèvre est bien modeste. En réalité, Laurent Amyot disparu, François Sasseville hérite sa vaste clientèle religieuse et devient, du jour au lendemain, le grand orfèvre québécois. Avec la collaboration de son neveu Pierre Lespérance, qui a fait son apprentissage chez Laurent Amyot, il commence, à l'âge de quarante-deux ans, une carrière qui sera brillante et féconde, et qui ne prendra fin qu'en 1864, à la mort de l'orfèvre.

FRANÇOIS Sasseville ne reste pas longtemps dans l'atelier humide et incommode de la côte de la Montagne. Dès le printemps de l'année suivante, il loue des religieuses de l'Hôtel-Dieu une maison sise à l'angle de la Côte du Palais et de la rue de Charlevoix - elle a disparu depuis des années. C'est là qu'il installe son atelier, qu'occuppera son successeur Pierre Lespérance; et c'est là qu'il a son domicile jusqu'à sa mort.

DANS la société québécoise, Sasseville ne compte que des amis. L'un des plus enthousiastes est l'économiste Etienne Parent. En 1846, l'orfèvre met la dernière main à un ciboire en argent d'une richesse inouïe; vite, un chroniqueur du "Journal de Québec" le décrit dans sa feuille: "Monsieur Sasseville, le seul ouvrier de son genre que nous ayons dans Québec, vient de terminer un superbe ciboire d'argent dont le travail magnifique serait admiré en Europe comme en Canada. Au fini et à l'élégance qui en sont les qualités les plus saillantes, se joignent le poids et la solidité qui en garantissent la valeur et la durée. Le pied de ce vase splendide est orné de trois médaillons qui représentent la "Crèche de l'enfant Jésus", "Jésus au tombeau" et le "Baptême du Sauveur". Entre ces médaillons et alentour, sont disposés des épis de blé et des grappes de raisin, emblèmes du corps et du sang du Christ. Sur la coupe, on remarque trois médaillons d'un travail aussi exquis que les premiers, représentant les trois vertus théologales, la "Foi", l'"Espérance" et la "Charité"… Des figures de chérubins, destinées à remplir les espaces laissés par les médaillons et d'une saillie plus prononcée que ces derniers, se dessinent avec grâce… A ces ornements que l'on peut appeler de fond, s'en joignent une infinité d'autres moins importants en apparence, mais tout aussi délicats, tout aussi parfaits que ceux que nous venons de mentionner…"

EN 1849, nouvel article de journal à l'occasion d'un pèlerinage des paroissiens de Bon-Secours, à Montréal, au sanctuaire de sainte Anne, à Varennes: pour contenir les noms et offrandes des pèlerins, Sasseville a façonné un reliquaire en forme de cœur, que le journaliste célèbre comme un chef-d'œuvre.

L'ANNEE suivante, François Sasseville et son compagnon Pierre Lespérance exposent un calice en argent massif à l'Exposition qui a lieu à Montréal; le chroniqueur du "Journal de Québec" écrit que cet ouvrage "est d'un travail et d'un fini qui ne peuvent pas être facilement surpassés…"

EN 1858, nouveau concert d'éloges dans les journaux québécois; à l'occasion d'un ostensoir d'argent que François Sasseville a façonné pour Notre-Dame de Québec et que Pierre Lespérance a doré par le procédé, alors tout nouveau, de la galvanoplastie, un journaliste écrit ces mots: "Tout le travail est fait au repoussé, à l'exception de quelques figurines d'anges en bas-relief qui ont été frappés." Je pourrais ajouter quelques autres témoignages de ce genre, car François Sasseville a eu, de son vivant, ce qu'on appelle une bonne presse.

AU reste, il mérite absolument l'admiration qu'on lui prodigue. Comme homme d'abord - et l'on comprend que la douceur et la distinction de ses manières lui aient valu la respectueuse amitié de ses contemporains. Ensuite comme artiste - il l'a été dans toute l'acceptation du terme. Je pourrais citer ici bien des œuvres qui ont étonné nos grands-pères et qui ne laissent pas de nous étonner encore aujourd'hui.

PAR exemple, un calice à médaillons historiés à l'église de l'Ange-Gardien; un reliquaire façonné en 1839 pour l'église du Cap-Santé; un ciboire d'un dessin très pur, à l'église des Grondines; deux grands calices tout ornés de ciselures, l'un à l'église de Lotbinière, l'autre à Sainte-Marie-de-la-Beauce… Presque tous ces ouvrages d'orfèvrerie sont historiés, c'est-à-dire ornés de médaillons et de bas-reliefs qui représentent des scènes évangéliques. Le modèle de ce genre est le grand calice de l'église du Cap-Santé; il a coûté, en 1844, la somme de cinquante-deux louis - soit deux cent huit dollars-or de l'époque, près de mille dollars d'aujourd'hui; il a douze pouces et demi de hauteur; sur la fausse-coupe à l'emporte-pièce, il y a trois médaillons exécutés au marteau sur des feuilles d'argent d'environ un pouce carré: la 'Foi", l'"Espérance" et la "Charité"; sur le pied, on aperçoit trois scènes évangéliques également exécutées au marteau: l'"Adoration des bergers", le "Lavement des pieds" et le "Christ en croix". Et devant ce chef-d'œuvre d'invention, d'élégance et d'adresse, on songe avec un peu d'envie à l'époque, révolue hélas! depuis longtemps, où un artisan pouvait, grâce à la libéralité et à l'équilibre social de son temps, donner sans entrave une preuve si éloquente de son génie et de son goût.

EN l'année 1863, François Sasseville, qui commence à sentir le poids de ses infirmités, voit venir la mort avec calme et dicte son testament à Me Sirois, notaire à Québec. Il possède des biens considérables - meubles, atelier et clientèle, valeurs fiduciaires et hypothécaire; en tout, une somme d'environ vingt-cinq mille dollars - vingt-cinq mille dollars, à l'époque où un maître-artisan gagnait une piastre par jour! Le tiers de ses biens va à son neveu, Pierre Lespérance, à qui il fait don de ses outils, de son atelier et de toutes les créances qui se rapportent à l'exercice de son art. Puis il prodigue libéralement des legs à ses proches, à des communautés religieuses de la ville et à la Saint-Vincent-de-Paul. L'un de ces legs m'intéresse particulièrement; le voici en sa teneur: "Je donne et lègue à Ambroise Lafrance si au jour de mon décès il étoit encore mon apprenti ou employé dans ma boutique, la somme de cent piastres." On sait qu'Ambroise Lafrance n'a pas failli à sa vocation d'orfèvre; en dépit de l'importation massive d'argenteries de camelote de la fin du XIXe siècle, il a été le dernier artisan de la tradition d'autrefois.

FRANÇOIS Sasseville est mort dans sa maison de la côte du Palais, le 28 février 1864; il a été inhumé le 2 mars, dans la cathédrale de Québec. Quelques jours plus tard, un chroniqueur du "Courrier du Canada" fait du disparu un éloge à la fois sobre et très juste. "L'Eglise et les fidèles, écrit-il, priaient sur le cercueil d'un bon chrétien et d'un brave citoyen qu'on allait confier au repos de sa dernière demeure. Monsieur François Sasseville était un de ces hommes qui passent dans le monde sans faire de bruit, mais qui font, avec utilité pour les autres et profit pour eux-mêmes, leur pèlerinage de la vie. Quelle belle existence que cette existence de travail modeste et de constant accomplissement de la tâche imposée, du devoir prescrit! Monsieur François Sasseville était un artiste distingué dans son art de l'orfèvrerie, qu'il pratiquait avec amour, mais sans ostentation; ceux qui avaient l'habitude de fréquenter son atelier se rappelleront longtemps cette grande et calme figure de la patience et du travail, tranquillement penchée sur cet établi d'où sont sorties, et en grand nombre, des œuvres d'art remarquables."

IL n'y aurait rien à ajouter à ce sympathique témoignage, si nous n'étions de nos jours beaucoup mieux renseignés qu'autrefois sur l'œuvre abondante de François Sasseville. Les nombreuses pièces d'orfèvrerie que j'ai inventoriées et les photographies que possède l'"Inventaire des œuvres d'art" font voir en cet artisan un "homo faber" parfaitement équilibré, un artisan de grande classe. Doué d'une imagination vive et réfléchie, d'une sensibilité très fine et d'une puissance de travail prodigieuse, il connaît tous les secrets de son art et les ruses les plus cachées de la matière; il possède un sens profond des formes et une adresse manuelle imturbable [sic]; il filtre avec prudence les styles et les formes en vogue dans l'Europe occidentale; enfin, il est constamment attentif à son travail, il surveille soigneusement chaque détail de la technique et ne laisse rien au hasard.

AVEC un tel faisceau de qualités, il n'est pas étonnant qu'il ait façonné un grand nombre d'ouvrages d'excellente tenue, parmi lesquels il y a d'authentiques chefs-d'œuvre.

Tout à l'heure, j'en ai signalé un: le calice de Cap-Santé. Il est le chef-d'œuvre, du genre, assurément; mais il n'est pas le seul de la même lignée; le grand calice de Lotbinière est presque aussi parfait; celui de Neuville, moins orné, est d'un dessin encore plus pur; le calice de l'église de Saint-Nicolas (Lévis) est d'une technique plus souple et d'une silhouette plus volontaire et plus svelte; celui de l'église de l'Ange-Gardien, tout aussi riche en ornements et en médaillons, est d'une compositions plus originale… Tous ces ouvrages, dont l'exécution s'échelonne entre les années 1843 et 1856, se ressemblent par leur composition générale, par leur dessin et surtout par l'esprit décoratif qui anime leur galbe et leur ciselure; mais chacun d'eux possède son individualité propre, de sorte qu'il est impossible, à la condition d'avoir le sens des formes, de confondre entre eux ces vases lithurgiques [sic].

J'EN dirais autant des autres objets d'orfèvrerie religieuse que Sasseville a façonnés pendant un quart de siècle, pour les églises de la région de Québec. Qu'il s'agisse d'ostensoirs ou de bénitiers, de burettes ou d'encensoirs, on reconnaît bien, à première vue, le style de notre orfèvre; mais en examinant de près chaque objet, on en perçoit vite les différences - ces inventions de galbe et de ciselure qui témoignent de l'évolution normale du style de notre orfèvre et marquent son souci constant de la perfection formelle.

QUE dans l'orfèvrerie domestique, François Sasseville soit moins original que dans l'orfèvrerie d'église, il faut s'y attendre. L'évolution de la cuiller et de la fourchette, de la timbale et de l'aiguière est, à vrai dire, très lente au XIXe siècle. Je parle ici d'évolution, et non de mode. La manie archéologique du siècle dernier s'est fait sentir dans tous les styles d'autrefois - et l'on sait que l'orfèvrerie domestique n'a pas échappé à cette détestable tyrannie. Mais l'évolution véritable des formes traditionnelles a été, au XIXe siècle, d'autant plus lente qu'un tout petit nombre d'artistes y ont contribué. C'est strictement vrai à l'égard des petites pièces d'argenterie domestique. Mais à l'égard des grandes pièces, l'évolution des formes s'est faite moins chichement.

VOYEZ la grande aiguière du Palais épiscopal de Québec. Elle est à la fois l'aboutissement du style Louis XVI et la proche parente des aiguières anglaises de l'époque 1830. Cependant, en dépit de la mollesse de certaines courbes, elle possède ses caractères propres et, dans ceux-ci, des traits décoratifs et techniques qui appartiennent exclusivement à François Sasseville; dans le décor, ce sont les godrons en torsade; dans la technique, c'est la parfaite rectitude des surfaces, c'est la simplicité de l'ornement, c'est la virtuosité de l'artiste qui, en se jouant des difficultés, atteint à la grandeur et à la perfection.

Bas de vignettes:

(1) Grande tasse en argent massif, façonnée vers 1840. Elle appartient à M. Louis Carrier. IOA

(2) Navette en argent massif, ornée de godrons plats. Façonnée vers 1845 pour l'église de Saint-Charles (Bellechasse). IOA

(3) Ostensoir en argent massif, façonné en 1852 pour l'église de Saint-Bernard (Dorchester) IOA

(4) Encensoir en argent massif, façonné en 1848 pour l'église de Saint-Nicolas (Lévis). IOA

(5) Burettes et plateau en argent massif, façonnés en 1847 pour l'église de Saint-Michel (Bellechasse). IOA

(6) Grande aiguière en argent massif, l'une des pièces les plus somptueuses de l'œuvre de François Sasseville. Conservée au Palais épiscopal de Québec. C'est probablement Mgr Signay qui en a fait la commande à l'orfèvre. IOA

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)