
Textes mis en ligne le 26 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Sculpteur - Hébert, Philippe 1950.06.11
Bibliographie de Jacques Robert, n° 153
La Patrie, 11 juin 1950, p. 26, 34 et 50.
Le sculpteur Philippe HÉBERT
LA mort toute récente du sculpteur Henri Hébert, sur l'uvre duquel j'écrirai une chronique dans quelques semaines, attire l'attention des "connoisseurs" sur une famille d'artistes qui a donné à l'art canadien deux sculpteurs renommés et un peintre, Adrien Hébert. Encore une dynastie dans l'histoire de nos arts plastiques; et celle des Hébert témoigne, comme les autres dynasties d'ailleurs, de cette sorte d'atavisme qui joue un rôle aussi décisif que mystérieux dans l'évolution de notre art national.
MAIS il n'y a pas que la disparition subite d'Henri Hébert pour nous rappeler l'apport de cette famille à notre patrimoine artistique. Il y a un centenaire que je voudrais célébrer avec quelque éclat: celui de Philippe Hébert, le chef de la dynastie. Il est né en effet le 27 janvier 1850, dans le village de Sainte-Sophie (Mégantic). Il est donc à propos de retracer sa carrière et de faire connaître ses plus belles uvres.
DONC il y a un siècle naissait, dans un village des Cantons de l'Est, un enfant qui ferait parler de lui et connaîtrait une certaine gloire. Tout jeune, il manifeste des dispositions pour le dessin. Comme tant d'enfants rêveurs, qui sont médiocrement attirés par les jeux bruyants de la jeunesse, le jeune villageois occupe ses loisirs à observer des lignes et des formes, et s'essaie, avec des outils de fortune, à la sculpture sur bois.
QUELLE est la nature de ses premiers ouvrages? Etaient-ils le produit d'une imagination enflammée, comme on s'est plû à l'écrire? N'étaient-ils pas plutôt des ouvrages de stricte et pure observation? Quoi qu'il en soit, on verra tout à l'heure que toute la carrière de notre sculpteur en est une d'observateur méticuleux de la nature, et que son art, s'il est fait parfois de réminiscences classiques, dénote l'application constante de l'artiste à la réalité la plus authentique.
EN 1869, - il n'a pas encore vingt ans -, il s'engage dans la compagnie de zouaves canadiens qui s'en va en Italie combattre pour le Saint-Siège. Cette expédition ne fait pas long feu. Bientôt le jeune zouave peut se balader dans Rome, visiter les musées et les monuments et travailler un peu de ses mains. Certains chroniqueurs ne cessent de chanter son exaltation devant les chefs-d'uvre de la sculpture; et le fait est vrai, à la condition de préciser que la chose qui le ravit le plus n'est pas la sculpture elle-même, mais la sculpture italienne. La nuance vaut qu'on s'y arrête. Pour un simple zouave, être en présence des uvres de Donatello et des Robbia, de Michel-Ange, de Bernin et de Canova, il y a de quoi recevoir le coup de foudre; surtout quand on est habile de ses dix doigts et qu'on a déjà manié la gouge et le maillet; surtout, on a l'impression, comme défenseur du pape, d'être un peu le gardien commis à la conservation de ces chefs-d'uvre. Derrière ces deux sentiments chargés d'énergie, il y en a un troisième qui a longtemps joué son rôle: celui d'une Italie artistique dont la gloire est intacte et qui ne peut être que le séjour idyllique de tous les artisans du ciseau.
CES trois sentiments n'explosent pas tout de suite dans l'âme de Philippe Hébert; ils y mûrissent lentement et s'épanouiront au cours des années suivantes. De retour au pays, il s'installe à Montréal et y fonde un atelier. Un jour, il fait la rencontre de Napoléon Bourassa, qui cherche précisément des collaborateurs pour la décoration de la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, dont il vient de tracer les plans; Hébert s'enrôle d'autant plus volontiers dans la maîtrise d'art de Bourassa que leur talent et leurs goûts se rapprochent. Singulière aventure que celle de ces deux artistes. Ils mettent en commun leur conception de la sculpture allégorique, leur académisme romain; ils conjuguent leur facilité manuelle, si bien que l'uvre de l'un pourrait être celle de l'autre. Cet accord esthétique, si l'on peut dire, est parfait dans un grand bas-relief de l'"Adoration des mages" et dans les sculptures allégoriques du Bureau de Poste de Montréal, que nombre de Montréalais n'ont jamais vues parce qu'elles sont trop haut placées.
LA collaboration de Napoléon Bourassa et de Philippe Hébert dure quelques années. Dès 1875, le maître est trop occupé pour suivre l'évolution de son élève; au reste, celui-ci en sait aussi long que son maître et peut désormais voler de ses propres ailes; et il le peut avec d'autant plus de facilité que, par le jeu de la réclame, le nom d'Hébert prend le pas sur celui de son maître. Philippe Hébert est "lancé": il ne lui reste plus qu'à recueillir les commandes.
DESORMAIS, l'histoire de sa vie est celle de ses uvres. Après son mariage en 1879, il ne vit plus que pour la sculpture. Souvent, il traverse en France, soit pour voir de ses yeux les belles uvres de l'Ecole française, soit pour mettre au point une statue ou un bas-relief, soit pour s'occuper de la fonte de ses groupes en bronze. Vers 1895, il est devenu le maître incontesté de la statuaire et du bas-relief; il règne d'un océan à l'autre. Quand il meurt à Montréal le 13 juin 1917, il emporte dans la tombe, écrit un journaliste, "l'admiration et la reconnaissance du pays tout entier". Philippe Hébert est le premier artiste canadien dont le nom se soit imposé à ses compatriotes, quelle que soit leur origine.
AU début de sa carrière, soit pendant les dix années qui suivent son retour de Rome, Philippe Hébert est, comme son maître, un sculpteur d'église. Mais il ne l'est pas du tout à la manière de nos artisans d'autrefois. Ceux-ci appartiennent à une évolution lente des formes classiques teintées d'esprit paysan. Avec Bourassa et Hébert, ce sont des habitudes artisanales et esthétiques entièrement différentes. C'est d'abord ce qu'on appelle communément l'académisme italien, c'est-à-dire cette exploitation facile et fade de l'art du XVIe siècle et de l'art dit "Baroque" du siècle suivant; c'est ensuite le résultat logique, même inéluctable, de l'académisme, c'est-à-dire le naturalisme - en musique, on le désigne sous le nom de "vérisme".
DE l'influence tyrannique de l'académisme italien, il reste quelques uvres de Philippe Hébert; ce sont, en général, les moins connues; par exemple, les douze statues d'"Apôtres" en bois sculpté et orné de couleur, qui se trouvaient à Notre-Dame de Montréal - elles ornaient l'ancienne chaire - et qui sont maintenant conservées au Musée de la Province; autre exemple: le bas-relief qui décore le tombeau du maître-autel, à la chapelle du séminaire de Joliette.
AU reste, cette période d'artisanat religieux se prolonge pendant une quinzaine d'années et elle est beaucoup plus féconde qu'on ne le pourrait croire. C'est à elle que se rattachent les statues moulées des églises de Longueuil et du Cap-de-la-Madeleine; les meubles en bois sculpté qui sont le plus bel ornement de certaines collections particulières à Montréal; les sculptures de la cathédrale d'Ottawa, qui comprennent les stalles et les bas-reliefs du maître-autel; la chaire de Notre-Dame de Montréal qui avec ses quatre "Grands Prophètes" de taille majestueuse et sa sculpture ornementale très riche, est vraiment imposante, en dépit de l'inutile complication du plan; mais ce plan n'est pas de Philippe Hébert, il est de Victor Bourgeau. Quelques autres uvres, comme la chaire de l'église Ste-Marie, à Montréal, et deux statues à la cathédrale des Trois-Rivières, sont de la même époque et possèdent les mêmes qualités et aussi les mêmes lacunes.
SI décoratives soient les uvres religieuses de Philippe Hébert, ce ne sont pas elles qui comptent véritablement dans la production de sa maturité; ce ne sont pas elles, non plus, qui ont rendu son nom populaire dans tout l'est du Canada. Ce qui lui a valu la gloire et la fortune, c'est assurément le monument commémoratif.
QUE Philippe Hébert soit le maître incontesté du monument commémoratif, la proposition est-elle discutable? Songez qu'à la date où notre sculpteur voit le jour dans les Cantons de l'Est, soit en 1850, Montréal ne compte qu'un seul monument commémoratif, la colonne Nelson érigée en 1808 par un architecte anglais de Londres; Québec n'en possède qu'un seul qui soit terminé, le monument Wolfe et Montcalm (1827), et un autre qui n'est que provisoire, le monument Wolfe sur les Buttes-à-Neveu. Songez maintenant qu'à la mort de Philippe Hébert en 1917, la province de Québec possède plus d'une centaine de ces monuments de pierre et de bronze, dont le tiers environ est l'uvre de Philippe Hébert. On peut donc affirmer que ce genre de sculpture décorative a été extrêmement populaire entre les années 1880 et 1920 et que notre sculpteur y a contribué généreusement.
C'EST à Chambly, en l'année 1881, que Philippe Hébert dresse son premier grand monument commémoratif; c'est celui de Charles de Salaberry, le héros de Châteauguay. Sans exagération aucune, il a soulevé l'enthousiasme de nos grands-pères et s'est imposé comme le monument commémoratif par excellence. Lisez cette prose tirée de la "Minerve" du 31 mars 1881:
"Le héros est debout, appuyé sur la jambe gauche. Sa position est celle du militaire au repos. Attitude calme et noble, assurée sans jactance, tel qu'il convient à un héros. Le lion confiant dans sa force. La tête est droite, le regard porté en avant comme contemplant le champ de bataille. Les deux mains se croisent sur la poignée du sabre dont la pointe repose sur le socle. Le manteau militaire, attaché sur les épaules, est rejetté en arrière, venant se replier sur la bouche d'un canon placé à la gauche..."
LE chroniqueur, développant ce thème héroïque, poursuit ses éloges sur le même ton et avec la même chaleur. Si je rapproche cette prose solennelle - et elle l'est bien davantage dans les derniers paragraphes -, si je rapproche cette prose de celle qui paraît dans les journaux à chaque uvre nouvelle de Philippe Hébert, je constate que revient une observation constante, une dominante unanime: les uvres de notre sculpteur possèdent un caractère de vraisemblance, d'évidence historique, de crédibilité absolue - quelque chose comme la crédibilité chère au romancier Paul Bourget.
JE ne prétends pas que cette crédibilité soit un vice artistique - en fait de vice, il doit bien s'en trouver de plus désagréables; ni même qu'elle soit une entrave à l'uvre d'art. Mais c'est l'un des caractères principaux de l'Ecole naturaliste - de cette Ecole de forts-en-thème dont on a dit beaucoup de mal, parce qu'elle supposait plus de métier et d'observation que d'inspiration: et fort peu de bien, parce qu'elle paraissait être l'image même de la médiocrité bourgeoise - comme si cette critique ne venait pas précisément de bourgeois bien installés dans leurs pantoufles.
QUOI qu'il en soit, notre époque héroïque a perdu l'habitude et l'estime d'un tel art. Nos monuments commémoratifs n'amusent guère que les touristes. Dans le dédain dont nous les entourons, il entre sûrement un minimum d'esthétique; mais il entre aussi la réaction naturelle de toute génération à l'égard des générations précédentes.
PAR l'aisance de sa composition, par la vérité de ses détails historiques, par le caractère facile de ses allégories sentimentales, le monument de Salaberry a consacré la réputation de Philippe Hébert. L'uvre est à peine terminée que les commandes affluent à l'atelier de l'artiste. Il en vient des quatre points cardinaux: d'Ottawa, du Lac-St-Jean, de Lévis (Mgr David Déziel), d'Halifax, de St-Jean (Nouveau-Brunswick), de Calgary, de Marieville, de Mascouche, des Trois-Rivières, de Québec, même des Etats-Unis... Et Philippe Hébert produit des uvres de plus en plus parfaites, des uvres d'une vraisemblance, d'une crédibilité qui ne faiblit point.
LE plus populaire de ses monuments est celui de Maisonneuve, à Montréal. Il date de l'année 1894; son architecture a été conçue par Mesnard et Venne. Dominé par la statue ennoblie du fondateur de Montréal, flanqué de ses quatre personnages accroupis - dont Lamber [sic] Closse et sa chienne Pilote -, étrésillonné à sa base par quatre bas-reliefs vigoureusement sihouettés, le monument Maisonneuve est plus solennel qu'épique, plus décoratif qu'expressif; c'est un jouet de grande taille, enfoui dans un entonnoire de murailles grises. Sans doute était-il moins écrasé naguère par les environs immédiats; car, en 1894, point de gratte-ciel sur la place d'Armes; juste une façade pseudo-gothique, immense repoussoir de cailloux grisâtres. N'importe. Son défaut d'échelle y était déjà, et c'était suffisant pour faire paraître médiocre un monument de dimensions respectables.
J'EN dirais autant du monument de Mgr de Laval, érigé en 1908, l'un des derniers de Philippe Hébert. Orienté vers le nord, tenu dans l'ombre de l'ancien Bureau de Poste, il apparaît rarement en bonne lumière - et c'est dommage.
PHILIPPE Hébert n'a pas laissé que des sculptures religieuses et des monuments commémoratifs. Il a modelé un grand nombre de statues et de groupes de personnages. Parmi les statues, il y en a de fort belles - notamment les statues de bronze qui peuplent les niches de la façade du Parlement de Québec; parmi les groupes, il y en a qui sont pleins de mouvement et de vigueur, tel le groupe qui a pour titre "Sans merci". Dans ces deux genres, il a produit deux uvres qui, à mon sens, représentent le sommet de son talent: ce sont la "Halte dans la forêt" et le "Pêcheur à la nigog"; l'une et l'autre ornent la fontaine des Abénaquis, à la façade du Parlement de Québec. La commande de ces bronzes, dont l'idée paraît être de l'architecte de l'édifice, Eugène Taché, date de l'année 1886. Deux ans après, l'ébauche du groupe des "Abénaquis" (c'est ainsi qu'on désignait naguère la "Halte dans la forêt") commence à prendre forme. A cette date, le sculpteur est installé à Paris, impasse du Maine. L'année suivante, l'uvre est achevée; et son auteur le fait figurer à l'exposition universelle de paris [sic]; le groupe est si vivant, si nouveau par le caractère de ses personnages, qu'il obtient à son auteur une médaille spéciale. Le 21 août de l'année suivante, la "Halte dans la forêt" est mise en place sous la surveillance même du sculpteur.
QUANT au "Pêcheur à la nigog", il est postérieur de quelques années au groupe des "Abénaquis"; il n'a été mis en place qu'en l'année 1894. Depuis quelque vingt ans, il est de mode de critiquer plus ou moins vertement ces deux ouvrages de Philippe Hébert, surtout la "Halte dans la forêt". On formule des réserves sur l'ordonnance de la composition, sur le groupement des personnages, sur le naturalisme facile des attitudes et des expressions des figures, sur l'excès de véracité des détails vestimentaires; bref, sa crédibilité nous agace.
CET ensemble décoratif "date" terriblement, c'est entendu. Mais il faut savoir le regarder en le situant à son époque. C'est ce que j'essaie de faire chaque fois que je passe devant cette façade aux lignes trop sèches et à la mouluration trop fine; j'y jette un regard attentif, sans que surgisse à mon esprit la moindre critique. Je n'admire pas les yeux fermés. Mais je néglige certains détails et je me repais de cette belle page ordonnée avec grâce et exécutée avec une technique impeccable. Même si le groupe des Abénaquis était entaché de tous les défauts qu'on s'ingénie à y voir, je l'admirerais quand même. Car c'est une uvre éminemment décoratif-ve [sic] , une floraison somptueuse et charmante au pied de la tour trop grêle de l'édifice, le couronnement normal de la fontaine, bref une uvre désintéressée dans un cadre intime de pierres sculptées, de verdure et d'eau qui chante.
CETTE uvre, il faut la voir par un matin vaporeux de juin, quand le soleil dore encore le bronze verdâtre des groupes en y créant des ombres bleues. Elle ne suscite pas d'émotion particulière; elle ne fait point rêver à des choses étonnantes; elle n'invite même pas à un examen approfondi de son dessin et de ses formes. Elle se contente d'être là gentiment, comme un rappel de la somptuosité et de l'élégance française. On suit des yeux le regard des trois Abénaquis, qui se porte au loin, vers les molles Laurentides; et l'on pense malgré soi à l'invitante liberté de la forêt, à l'odeur enivrante des feuilles mortes, au caquetage des oiseaux dans les branches, au bruissement moëlleux des feuillages.
IL y a des uvres qui, par leur dramatisme, bouleversent les sens; il y en a qui jettent le trouble dans l'âme: il y en a encore qui sont chargées d'émotion. Mais il y en a d'autres dont toute la raison d'être est de caresser le regard comme une simple fleur des champs les jours où l'on a le cur en paix et pas le moindre goût du drame. Telle est la "Halte dans la forêt", l'uvre la plus simple de Philippe Hébert.
Bas de vignettes:
[0]- Le sculpteur Philippe HEBERT.
1- Le monument Maisonneuve, à Montréal. Architecture de MESNARD et VENNE; sculpture de Philippe HEBERT, 1894. IOA
2- La fontaine des ABENAQUIS et le PECHEUR A LA NIGOG, à la façade du Parlement de Québec. Architecture d'Eugène TACHE. Sculpture de Philippe HEBERT, 1886-1894. IOA
3- SANS MERCI. Groupe en bronze exécuté en 1893 par le sculpteur Philippe HEBERT. IOA
4- Maquette en bronze de la statue de MADELEINE DE VERCHERES. uvre de Philippe HEBERT. IOA
5- Monument de la famille Roy, au cimetière de Lacadie (près Montréal): bas-relief en bronze coloré par Philippe HEBERT, 1897. IOA
6- Monument à l'abbé P.-M. Mignault, curé de Chambly de 1817 à 1866, érigé par Norbert Brouillet en 1909. Sculpture de Philippe HEBERT. IOA
7- Monument funéraire de Félix-Gabriel Marchand, notaire, ancien premier ministre de la province de Québec. uvre de Philippe HEBERT, 1910. IOA