
Textes mis en ligne le 9 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Huguet, Pierre 1950/07/02
Bibliographie de Jacques Robert, n° 156
La Patrie, 2 juillet 1950, p. 28-30.
UN PERRUQUIER-ORFEVRE
SI le Régime français, sans doute à cause du siège du gouvernement et du terminus de la navigation océane, fait la prospérité de Québec et de sa région pendant la première moitié du XVIIIe siècle, le changement d'allégeance en 1763 favorise le développement et l'expansion de Montréal et du bassin de la Richelieu.
EN réalité, le traité de Paris est à peine signé que Montréal, de par sa situation géographique et le morcellement du pouvoir civil, devient aussitôt le refuge puis le théâtre d'activité d'un contingent considérable d'étrangers. Ils sont en général ambitieux, très actifs, doués d'un grand esprit d'entreprise et désireux de s'enrichir sans trop de retard. Parmi eux, il y a des Anglais en grand nombre; il y a des Ecossais; il y a des Suisses plus ou moins assimilés par le groupe anglophone des Allemands et des Juifs; il y a parfois des individus d'ascendance douteuse; tous hommes de guerre, de négoce ou d'intendance - surtout d'intendance, - qui cherchent la fortune, la sollicitent de tous côtés et, au besoin n'hésitent pas à la violenter. Et la fortune, c'est alors le grand commerce avec la Grande-Bretagne, avec la Nouvelle-Angleterre, avec les îles lointaines des Antilles, avec les Peaux-Rouges, du nord et de l'ouest; la fortune c'est encore l'administration du pays, la bureaucratie naissante doublée de négoce en sous-main, les commandes gouvernementales.
APRES le traité de Paris, l'orfèvrerie religieuse de la Nouvelle-France est presque toute entre les mains de deux artisans québécois, Ignace-François Delezenne et surtout le grand François Ranvoyzé. Aux orfèvres montréalais il reste, comme clients, les "Bourgeois du Nord-Ouest", ces personnages quasi légendaires qui jouissent du monopole du commerce avec les Indiens des prairies et des longues grèves de la baie d'Hudson. Chaque printemps, les Indiens apportent aux postes des "Bourgeois" les riches fourrures provenant de leurs chasses; en retour, les négociants montréalais leur livrent, à part les armes et des provisions de bouche, des bibelots d'argent - c'est-à-dire des bracelets, des boucles d'oreilles,des colliers et des couettes, des croix de Lorraine et des Insignes maçonniques... Et toute cette bibeloterie est faite en argent massif de faible épaisseur.
ET quels sont les fabriciens de cette gentille camelote? Sans doute, Ranvoyzé, Jean Amyot, Louis-Alexandre Picard, Joseph Lucas et d'autres orfèvres québécois apposent-ils parfois leurs poinçons sur des pièces destinées à la traite des fourrures. Mais les grands fournisseurs des Bourgeois du Nord-Ouest sont, je le répète, des orfèvres montréalais; et parmi eux, les artisans les plus favorisés de commandes sont des hommes fraîchement arrivés au pays, comme le loyaliste Robert Cruickshank, les dynasties des Bohle, des Arnoldi et des Grothe, le suisse Joseph (ou Jonas) Schindler et quelques autres moins connus.
CEPENDANT à l'époque 1780, la traite des fourrures prend une extension si considérable et surtout si rapide que les orfèvres de Montréal sont vite débordés et ne suffisent bientôt plus à la besogne. On assiste alors à une véritable exode des artisans québécois vers la région montréalaise, même vers les postes éloignés de Détroit et de Michillimakinac - et les "engagements pour l'ouest" publiés dans le "Rapport de l'archiviste de la province de Québec" donnent une idée de ces mouvements annuels de la jeunesse canadienne de l'époque 1780-1820. Si les Huguet, les Larsonneur, les Lucas, les Picard et bien d'autres vont se fixer à Montréal même, quelques-uns, tels les Maillou, se dirigent vers les postes éloignés de l'Ouest et ne reviennent plus au Bas-Canada.
***
CE n'est pas comme orfèvre que Pierre Huguet dit Latour, un authentique Québécois, va s'établir à Montréal peu après le traité de Paris. C'est le croirait-on, comme maître-perruquier. On n'a pas fini de noircir du papier sur le cas bizarre de Pierre Huguet: un perruquier qui se fait orfèvre, de son propre chef, et cela sans apprentissage, sans compagnonnage, du jour au lendemain, la chose se verrait et se voit peut-être de nos jours sans qu'on en soit trop abasourdi. Mais autrefois...
J'AVOUE que pour peu qu'on ait consulté l'histoire de nos orfèvres du XVIIIe siècle, la chronique de Pierre Huguet paraît sujette à caution. A moins d'imaginer un chapitre de roman dans le genre de celui-ci: un jeune perruquier, qui végète plus ou moins à Québec, rêve de faire fortune, vend sa boutique et prend la route de Montréal; par bonheur, il s'abouche avec des trafiquants en fourrures et apprend d'eux que les Indiens, ces grands enfants des bois, sont grands amateurs de colliers, de bracelets et d'autres colifichets d'argent; mais cette bibeloterie n'encombre pas alors le marché; il faudrait de toute évidence, qu'un homme entreprenant ait l'audace de fonder une fabrique, une manufacture de vastes dimensions, d'où sortiraient, bon an mal an, des milliers et des milliers de ces objets de parure; au besoin, eux, les trafiquants épauleraient l'homme d'affaires assez hardi pour s'engager à fond dans cette entreprise qui, la chose est facilement prévisible, rapporterait du dix pour un. Et l'aventure est d'autant plus tentante pour notre perruquier que son frère cadet, Louis, exerce déjà l'orfèvrerie à Montréal et qu'il connaît bien et les modèles des bibelots et les bénéfices énormes de la traite des fourrures.
CE qu'on vient de lire n'est pas tout à fait du roman; c'est de la réalité romancée. Au reste, la voici étayée sur des pièces d'archives. Pierre Huguet dit Latour est né à Québec le 24 janvier 1749; à l'acte de naissance, son père, marchand-tailleur à la Basse-Ville, est porté absent. On ne sait presque rien de son enfance. Quand il arrive à Montréal au début de l'année 1769, il est déjà maître-perruquier. L'année suivante, le 26 février, il épouse la veuve Leheup. Dans les pièces d'archives que j'ai pu voir de l'époque 1770-1780, il est toujours désigné comme perruquier - suivant l'expression plaisante d'un témoin: "Maître-Péruttier". A la vente du notaire Simonnet le 16 décembre 1778, quelques mentions concernent "Latour orfèvre"; d'autres se rapportent à "Latour Perruquier". Le premier est l'orfèvre Louis Huguet l'autre, Pierre. Même dans le marché qu'il passe le 15 septembre 1781 avec le jeune François Larsonneur, Maître Foucher le désigne comme maître-perruquier.
AU reste, ce marché mérite qu'on s'y arrête. En vertu de ses termes, François Larsonneur s'engage pour un an "à faire et parfaire chaque mois, à dire d'ouvriers et gens à ce connoissans, huit cens paires de pendans d'oreilles d'argent Blanchie, sablonnés et prêts à Livrer, dont la matière luy sera fournie par ledit Sieur Latour"; de son côté, Pierre Huguet s'engage à nourrir Larsonneur, à le chauffer et à lui fournir un lit; il s'engage enfin à "lui paier pour ledit tems Quarante trois Livres, cours d'Halifax, dont il luy sera compté deux Portugaises à la fin de chaque mois."
AVEC les années, Pierre Huguet perd sa qualification de perruquier et acquiert celle de "marchand-orfèvre". Les affaires sont devenues extrêmement prospères; les commandes affluent à l'atelier; il devient nécessaire au maître de prendre des apprentis, de les former au point de vue artisanal et, naturellement, d'en retirer bénifices. En 1785, c'est Michel Létourneau, un Québécois, qui s'engage pour quatre ans; en 1791, c'est Augustin Lagrave, pour sept ans; viennent ensuite - et je ne signale ici que les plus connus des apprentis du maître - Faustin Gigon (1795), François Blache et son frère René, Salomon Marion (1798), qui prendra la succession de son maître comme orfèvre d'église, Paul Morand (1802)...
EN 1803, le maître-orfèvre se fait construire un atelier au fond de sa cour; l'entrepreneur-maçon est un nommé Nicolas Morin; voici le devis de la boutique, tel qu'on le trouve dans les minutes de Maître Desève, à la date du 20 décembre 1803: "La Boutique aura trente-trois Pieds de front Sur Dix huit pieds de profondeur et dix neuf pieds d'une Pierre à l'autre de quarré devant; le dossier sera neuf Pieds de haut; il y aura huit Ouvertures en pierre de Taille pour les deux Etages et une Cheminée à chapeau Taillé et Cramponné; la Forge, sera faite à la Demande. Le Pavé Piqué Le Dessous en Pierre Brute mais Belle, toute la Maçonne en Pierre Grise; faire les enduits au Second Etage proprement et tirer les Joints en mortier de Sable de grève pour le reste de la Maçonnerie en dehors; faire une Console en Pierre brute; tailler et Poser une Pierre pour le tuyau du Poille (poêle); Creuser les fouilles et Rendre place nette..."
BIEN que la construction d'un nouvel atelier ne soit pas nécessairement un indice de prospérité, elle indique que l'atelier précédent ne suffisait plus aux besoins du maître. On sait par ailleurs que Pierre Huguet brasse à cette époque des affaires considérables. Il fait l'acquisition de terrains et de maisons; il loue des appartements, il prête des sommes d'argent sur hypothèque générale - comme la chose se pratique quand il n'y a pas de cadastre.
SA clientèle ne se dément pas. Non seulement, elle lui reste fidèle; mais elle grandit; elle s'étend au clergé et aux communautés religieuses. Peut-être à cause de la vieillesse de François Ranvoyzé, Pierre Huguet devient, entre 1800 et 1817, le grand fournisseur d'orfèvrerie religieuse de la région de Montréal, tandis qu'à Québec c'est Laurent Amyot qui assume la succession de Ranvoyzé. Et sa vogue est telle que ses propres apprentis, devenus maîtres à leur tour, n'osent s'établir à leur compte et continuent leur compagnonnage à l'atelier de leur maître; C'est [sic] le cas, notamment de Salomon Marion et de Paul Morand, qui ne tiendront atelier qu'après 1817.
EN l'année 1809, a l'âge de soixante ans, notre perruquier-orfèvre tâte du bonheur pour la troisième fois. Il épouse, en l'église Notre-Dame, Marie-Louise Dalciat, veuve de l'horloger Claude-Joseph Petitclerc, qui habite alors à la place d'Armes; par une dérogation assez rare autrefois à la Coutume de Paris, les futurs époux excluent la communauté de biens: ils repoussent également tout douaire; les seuls avantages de la future épouse sont une rente viagère de cinquante louis et un préciput créé en la forme suivante: "La dite dame future épouse aura et prendra Sur les biens dudit Sieur futur Epoux, au cas qu'elle lui survive, par forme de préciput et Sans aucune réduction ni diminution des reprises, droits et avantages Stipulés en Sa Faveur par les présentes, Ses bagues et Ses Joyaux, Linges et hardes à son Usage, Chambre et lit garnis ainsi que le Lit de son enfant (car la mariée est veuve), de plus Six paires de draps, Six nappes, douze Serviettes, douze Essuie-mains, une petite horloge, deux Couvre-pieds, deux paires de rideaux, six Cuillers d'argent à Soupe et six Cuillers à thé aussi d'argent, le tout à son choix et pour lui demeurer et appartenir en pleine propriété en vertu des présentes..."
PIERRE Huguet dit Latour est mort à Montréal le 17 juin 1817, dans sa maison de la rue Notre-Dame. Chacun sait qu'il était le grand-père de Louis Huguet l'auteur de l'"Annuaire de Ville-Marie".
L'UVRE de Pierre Huguet - je parle ici de l'orfèvre et non du perruquier - est considérable. Nombreuses sont les pièces d'orfèvrerie qui portent son poinçon - les lettres romaines P.H., parfois accompagnées du mot MONTREAL. Comme ces pièces ont entre elles une parenté évidente, des formes et des détails qui leur sont communs, des caractères constants et dans le style et dans la ciselure, il faut en conclure que l'atelier Huguet et [sic] obéi, pendant au moins une vingtaine d'années, à la direction nette et ferme d'un seul homme. Cet homme serait-il l'ancien perruquier? Ne serait-ce pas plutôt ce Louis Huguet dont j'ai parlé plus haut? Ou encore ne serait-ce pas le propre fils de Pierre Huguet, prénommé Pierre comme son père?
IL est difficile d'en arriver à une certitude. Mais constatons que Louis Huguet a disparu vers 1795 - par conséquent bien avant la vogue de Pierre Huguet comme orfèvre d'église; que Pierre Huguet fils est un homme dont on ne sait à peu près rien.
IL est donc probable que l'ancien perruquier devenu orfèvre soit l'artisan de sa propre fortune et l'auteur des ouvrages qui sont sortis de son atelier. Au reste, nous n'avons aucune raison de lui refuser le talent et l'adresse manuelle, car toutes ses uvres témoignent d'un certain goût des formes et d'une technique solide.
ENTENDONS-NOUS, Pierre Huguet n'est comparable ni à François Ranvoyzé ni à Laurent Amyot; l'aimable fantaisie du premier lui est étrangère et la virtuosité du second le dépasse infiniment. Mais voici où réside le talent de Pierre Huguet: il emprunte à Ranvoyzé des silhouettes de vases, des détails de mouluration et certaines formes un peu usées qu'il sait rajeunir par des artifices de métier; à Laurent Amyot, il emprunte les galbes nouveaux du style Louis XVI et surtout les éléments du décor de certains de ses vases - par exemple, les festons de feuilles de laurier. Et de ces divers emprunts se dégage un style qui n'est pas original mais qui est aimable, le style Pierre Huguet.
J'INSISTE sur l'un de ses emprunts: le feston de feuilles de laurier. Alors que Laurent Amyot traite ce motif ornemental en bas-relief, avec un grand luxe de ciselures et de traits au burin, Pierre Huguet se contente de l'exécuter au ciselet, sans relief aucun; les feuilles de laurier qui, chez Amyot, se détachent d'une allure martiale de la surface d'argent, deviennent chez son imitateur un décor à fleur de surface. Telle est l'ornementation du grand bénitier que Pierre Huguet a martelé et ciselé en 1809 pour Notre-Dame de Montréal; les festons de laurier sont exécutés en creux; sans doute possèdent-ils leur caractère propre de dessin buriné à la surface d'une matière polie; mais ils n'ont point l'éloquence décorative des festons de Laurent Amyot, ni la vie extraordinaire que Ranvoyzé sait communiquer à la moindre de ses frises dyssymétriques.
IL existe un objet liturgique dans lequel Pierre Huguet est sans rival. C'est l'instrument de paix. Où prend-il son modèle? Probablement à Montréal même, soit dans le trésor de Notre-Dame, soit dans le patrimoine de quelque sulpicien français réfugié au Canada pendant la Révolution. C'est une pièce vraiment royale: la fleur de lis des rois de France, découpée et ouvragée de ciselures, supporte un Christ en croix; elle se tient debout à l'aide d'une anse en contrecourbe. Telle est la jolie paix de Vaudreuil, façonnée en 1808. La paix de la mission de Caughnawaga est plus somptueuse que les autres. Aves ses courbes épaulées de contrecourbes fleuries et gracieuses, avec ses billettes, ses accroche-cur et sa tête d'ange qui rappelle une Méduse antique, c'est un cartouche de style Régence tout à fait charmant. Son champ est si chargé de motifs de toutes sortes qu'il reste vraiment peu de place pour le sujet: et dans un décor d'une telle mondanité, l'on s'attendrait à voir, au lieu d'un sujet pieux, le minois spirituel, moqueur et rosé d'une aguichante marquise du temps de la jeunesse de Louis XV... Mais, c'est un "Christ en croix", cantonné de la Vierge Marie, et de saint Jean. En dépit de l'exiguité de l'espace, les personnages sont traités avec une grande largeur de style et dans une note naturaliste assez plaisante et toute nouvelle dans l'art canadien.
SI je voulais marquer la place que tient Pierre Huguet dans l'histoire de notre orfèvrerie, je dirais que c'est celle que tient Ignace-François Delezenne trente ans plus tôt. Delezenne pas plus que Huguet, n'a créé de formes: il a été à la remorque des Paul Lambert et de Ranvoyzé; Pierre Huguet lui, emprunte à Ranvoyzé et à Laurent Amyot. Mais de même qu'on ne peut confondre les uvres de Delezenne avec celles de son aîné Paul Lambert, de même toute uvre de Pierre Huguet se distingue nettement par la sensibilité et le caractère décoratif des uvres de Ranvoyzé et d'Amyot.
LE perruquier Huguet a sans doute façonné d'honnêtes perruques à la mode de Louis XVI. Le maître-orfèvre Huguet a martelé d'honnêtes pièces d'argenterie dans le style de son temps. Car il n'est pas donné à tout le monde de créer des formes...
Bas de vignettes:
[1]- VAUDREUIL - Croix de procession en argent massif, façonnée en 1809 par Pierre Huguet dit Latour. IOA
[2]- MONTREAL - Musée Notre-Dame - Bénitier en argent massif orné de festons de laurier. C'est l'ancien bénitier de Notre-Dame que Pierre Huguet a façonné en 1808. IOA
[3]- MONTREAL - Coll. Louis Carrier - Deux amulettes en argent massif portant le poinçon de Pierre Huguet. IOA
[4]- LACHENAIE - Encensoir et navette en argent massif, façonnés par Pierre Huguet en 1812. IOA
[5]- CAUGHNAWAGA - Instrument de paix en argent massif, uvre de Pierre Huguet, vers 1810. IOA
[6]- MONTREAL - Coll. Louis Carrier - "Couette" ou plastron en argent massif, ornée d'ajours et burinée, portant le poinçon de Pierre Huguet dit Latour. IOA
[7]- SAINT-MARC (Verchères) - Plateau à burettes en argent, façonné par Pierre Huguet en 1815. IOA