Gérard Morisset (1898-1970)

1950.07.16 : Église - Lévis

 Textes mis en ligne le 3 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Lévis 1950.07.16

Bibliographie de Jacques Robert, n° 158

La Patrie, 16 juillet 1950, p. 18-19 et 46-47.

Le CENTENAIRE de L'EGLISE de LEVIS

DANS quelques-unes de mes chroniques, j'ai commémoré un certain nombre de centenaires oubliés: Louis Quévillon, le sculpteur; Paul Lambert dit Saint-Paul, l'orfèvre; Philippe Hébert, le maître du monument commémoratif; Boisberthelot de Beaucourt, l'ingénieur militaire. D'autres auront leur tour à la cadence du calendrier. Dans ma chronique d'aujourd'hui, je voudrais rappeler le centenaire non d'un individu, mais d'un monument religieux, l'église Notre-Dame de Lévis.

LE 15 juillet 1850, l'abbé Charles-Félix Cazeau, mandataire de l'archevêque de Québec, se rend sur les hauteurs de Lévis pour y fixer le site d'une grande église qui, aux yeux du prélat, doit desservir la partie ouest de la vaste paroisse de Lauzon. L'édifice doit avoir cent soixante pieds de longueur - quatre ans après, sa longueur sera de plus de deux cents pieds - soixante-dix pieds de largeur et quarante pieds de hauteur du solage au larmier; il doit être pourvu de chapelles, c'est-à-dire une sorte de transept qui, dans le plan de l'édifice, se traduit par une simple excroissance des murailles latérales - en somme, une saillie de six à sept pieds.

UN mois plus tard, les syndics de la nouvelle église attribuent les contrats de construction. David Dussault, bâtisseur de Québec, obtient l'entreprise de la maçonnerie; André Paquet, sculpteur originaire de saint-Charles (Bellechasse) et ancien compagnon de Thomas Baillargé, décroche l'entreprise de la charpente et de la menuiserie. La bénédiction de la première pierre a lieu le 29 septempbre 1850. En novembre de l'année suivante, l'abbé Cazeau préside à la bébédiction de l'église.

A l'automne 1854, c'est-à-dire au début des travaux de sculpture de l'intérieur, les fabriciens passent marché avec Antoine Pampalon, maître-maçon de Québec, pour l'allongement de l'église par l'abside, et pour la construction d'une grande sacristie à un étage, qui doit remplacer les deux minuscules sacristies des plans primitifs.

EN 1895, l'architecte David Ouellet apporte quelques modifications à la sacristie et au presbytère. Enfin, il y a quelques années, une dernière campagne de construction fait, des édifices religieux de Lévis, un ensemble compact dont la diversité de style est malgré tout plaisante. Du haut du rocher de Lévis, à l'endroit même d'où les batteries de Wolfe lançaient leurs bombes sur Québec, l'église apparaît maintenant à peu près telle qu'elle était il y a un siècle, à la fin des entreprises de Dussault, de Pampalon et de Paquet: une grande église orientée vers l'est, qui domine le coteau de sa masse verdâtre - elle est construite en pierre verte du Cap-Rouge - et de son clocher majestueux.

IL est légitime de se demander quel est l'architecte de ce monument. Dans les archives paroissiales de Notre-Dame de Lévis, je ne trouve aucun nom; ni d'ailleurs dans les journaux de l'époque. L'entrepreneur de l'église, David Dussault, a tracé au cours de sa carrière quelques plans d'églises - telle la façade de Neuvilles; André Paquet, sculpteur familier avec ce qu'on appelle les ordres classiques, a dressé habituellement les dessins de ses décors d'églises; mais ni l'un ni l'autre ne peuvent figurer comme architecte de l'église de Lévis. Avec Victor Hugo, peut-on dire de ce monument que "le temps est l'achitecte, le peuple est le maçon"? Pas tout à fait. Au reste, la formule, grandiose et sonore quand on l'applique à l'architecture française du XIIIe siècle, serait ici inutilement prétentieuse. Regardons bien ce monument. Et afin d'obtenir des termes de comparaison, cherchons à lui découvrir un lien, une parenté avec d'autres édifices religieux du siècle dernier.

VOYONS d'abord l'extérieur. Ce grand clocher à deux lanternes, cette saillie de la façade et ces murailles latérales à deux étages de fenêtres évoquent toute une série de monuments religieux, dont le point de départ est l'église de Saint-Martin-des-Champs, à Londres, par Christophe Wren. Chez nous, le plus ancien monument de ce genre est la cathédrale anglicane de Québec, commencée en 1804 d'après les plans de Robb et Hall, officiers de la garnison; l'année suivante, Wilhelm Berczy s'inspire de la même église dans la façade de la première cathédrale anglicane de Montréal, une Notre-Dame, en 1809, l'architecte John Bryson s'en inspire pour composer la façade de l'église de Saint-Andrew, rue Dauphine, à Québec. La mode est lancée. En 1831 et en 1838, Thomas Baillairgé, architecte diocésain, se souviendra de la façade de la cathédrale anglicane quand il construit l'église de Saint-Patrice à Québec, et l'église de Deschambault; Louis-Thomas Berlinguet s'en inspire également dans la façade de l'église de Saint-Jean, en l'île d'Orléans (1852); son fils, François-Xavier Berlinguet, interprète le même modèle dans les façades du Château-Richer (1865) et de Saint-François de la Rivière-du-Sud (1866).

MAINTENANT, pénétrons à l'intérieur de Notre-Dame de Lévis. Nous sommes en présence d'un vaste vaisseau à trois nefs, abrité sous un seul combre; les nefs latérales comportent un étage de tribunes; au fond, un sanctuaire en hémicycle, comme dans les basiliques romaines. Sauf l'abside arrondie, c'est là le programme même de la cathédrale anglicane de Québec: c'et encore le même ordre d'architecture, l'ionique [sic]. C'est le même programme et c'est la même solution que Thomas Baillairgé applique en 1831 à l'église de Saint-Patrice et en 1838 à l'église de Deschambault, en 1839 à l'ancienne église de la Baie-du-Febvre et en 1844 à l'église de Sainte-Geneviève, à Pierrefonds; c'est aussi le même programme et c'est la même solution que je retrouve dans l'ancienne église de Saint-Roch et dans l'actuelle église de Jacques-Cartier, à Québec. Et si j'en avais le temps, je montrerais l'influence profonde qu'a exercée la cathédrale anglicane de Québec sur un grand nombre d'églises canadiennes construites entre les années 1850 et 1910 ou restaurées pendant la même période - qu'on se rappelle l'église de Montmagny qui offrait plus d'un point de ressemblance avec celle de Lévis, l'église de Saint-Jean-Baptiste à Québec, l'église de Sainte-Rose (île Jésus)…

A L'EPOQUE où s'élève l'église de Lévis, seul Thomas Baillairgé peut concevoir et dessiner les plans d'une église de ce style, de cette aimable distinction et de cette noble simplicité. Tout ici accuse le talent et l'ingéniosité de cet architecte personnel, doublé d'un homme de goût: l'extrême clarté du plan et des élévations, la logique du parti constructif - notamment les deux étages de fenêtres des murailles latérales -, la finesse de la mouluration, le choix des éléments et l'élégance des proportions surtout le style du monument, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.

***

SAUF les précisions qu'on lira plus loin, la décoration de l'intérieur est l'œuvre du sculpteur André Paquet (Saint-Charles-de-Belle-chasse, 1799 - Québec, 1860). Il l'a entreprise en juin 1853, moyennant la somme, considérable à cette époque, de près de sept mille louis - soit environ cent mille dollars de notre monnaie actuelle. Après la mort d'André Paquet, c'est le groupe de ses compagnons - son frère Jean-Baptiste et l'artisan bien connu Raphaël Giroux - qui, pendant près de dix ans, a travaillé à Lévis et parachevé l'entreprise assumée en 1853. Tout ce décor ornemental (colonnades de style ionique, balustrades, arcs doubleaux et rosaces, meubles et trophées de la nef, boiseries et voûtes) est en bois peint en blanc et rehaussé de filets de dorure; la sculpture architecturale est nette et nerveuse; elle est eminemment décorative.

IL est des intérieurs d'églises plus agréables que celui de Lévis, composés avec plus de rigueur dans des proportions et plus d'unité dans les éléments. L'ancienne église de la Baie-du-Febvre, pour citer un monument qu'on a eu tort de détruire, avait plus de plénitude dans les formes, plus d'aisance dans les proportions, plus d'atmosphère. L'actuelle église de Deschambault, œuvre conjointe de Thomas Baillairgé et d'André Paquet, comporte des détails d'architecture et de sculpture plus attachants et plus parfaits - telle les tribunes voûtées en anse de panier, dont la composition est un chef-d'œuvre de dessin et de mouluration. Même l'ancienne église de Saint-Roch, à Québec, en dépit de ses nombreuses incommodités, possédait plus de caractère et de charme avec ses deux tribunes ouvragées, son retable à la récollette hardiment dominé par un gentil buffet d'orgue, ses statues en bois sculpté et son atmosphère agréablement faubourienne.

A NOTRE-DAME de Lévis, le programme était un peu différent. Il s'agissait, non plus d'une église de dimensions normales, mais d'une vaste église - la plus grande de l'époque après notre-Dame [sic] de Montréal; il s'agissait donc d'un vaisseau beaucoup plus spacieux que les églises de Saint-Roch, de Deschambault et de la Baie-du-Febvre. Les dimensions de l'édifice compliquaient singulièrement le module du style ionique - et l'on sait que le module joue en architecture classique un rôle aussi tyranique que certaines suites d'accords dans la musique du milieu du XIXe siècle. Voilà pourquoi il y a une certaine apparence de fragilité dans les colonnades menues de Notre-Dame de Lévis, dans leurs bases un peu trop grêles, dans le décor de la voûte centrale, dans l'échelle de la sculpture ornementale. L'architecte a eu beau multiplier les travées, le module est resté le même: mais ce léger défaut comporte un avantage: la parfaite clarté de l'édifice.

IL s'en faut de beaucoup que toute la sculpture ornementale de Lévis soit l'œuvre d'André Paquet. Sans doute le maître en a-t-il conçu l'ensemble et exécuté une grande partie. Mais après sa mort, ses compagnons d'atelier ont probablement fait aubir à certains éléments décoratifs une transformation plus ou moins notable, transformation due à l'évolution normale du style décoratif de l'époque, car il ne faut pas oublier que la collaboration de l'atelier Paquet se prolonge longtemps après la disparition du maître, puisque les comptes de la fabrique signalent les "Héritiers Paquet" jusqu'en l'année 1874.

A L'EGARD de la chaire à prêcher, qui ne paraît pas dans les livres de comptes paroissiaux, il est douteux qu'André Paquet y ait mis la main. J'y vois plutôt le style et la manière d'un sculpteur qui a travaillé pendant quelques années à Lévis avant de se fixer non loin de là, à Saint-Romuald: je veux parler de Ferdinand Villeneuve, celui-là même qui a sculpté l'intérieur de l'église de Saint-Elzéar (Beauce) et qui a sculpté la chaire de l'église de Beauceville. Il s'agit évidemment de la partie inférieure de la chaire, de la cuve, dont l'ornementation florale est distribuée avec goût et exécutée avec beaucoup d'adresse; mais l'abat-voix a subi des modifications telles qu'il en est devenu méconnaissable.

A L'EGARD du buffet de l'orgue et de l'instrument lui-même, les pièces documentaires sont abondantes. Dans le premier livre de comptes, je lis la date du 5 décembre 1869 une résolution des marguilliers en vertu de laquelle il sera fait "une Boîte d'Orgue en noyer noir, suivant le plan de Bourgeau et Leprohon"; l'année suivante la dépense paraît dans les comptes: "Buffet de l'Orgue en noyer noir, deux cent trente-quatre louis". C'est l'un des rares buffets sur lesquels on possède quelques détails. Il est digne des plus belles œuvres de Bourgeau; surtout la partie supérieure, dont la coupole centrale est couronnée d'une fort belle statue de sainte Cécile.

SI CE BUFFET est intéressant par son architecture et son exécution, l'orgue lui-même l'est bien davantage par sa sonorité. Il a été construit en 1869-1870 par Louis Mitchel, l'excellent facteur d'orgues de Montréal, d'après un devis qui a été minitieusement préparé par un certain Père Laurie, jésuite, alors en mission à Fordham, dans l'Etat de New-York. En parcourant un article de Paul Letondal, qui a paru dans le Courrier du Canada du 8 août 1870, on apprend que Louis Mitchel, contrairement à la coutume, a employé partout des bois durs dans le mécanisme de l'instrument; qu'il a fait venir de Paris, tout probablement de la célèbre maison Cavailhé-Coll, la plupart de ses jeux de métal; qu'enfin Louis Mitchel et son deusex machina, le Père Laurie, ont apporté à la conception et à la réalisation de cet instrument des idées de leur cru - notamment dans les sommiers - qui en font l'un des orgues les plus remarquables de l'époque. Le devis du Père Laurie comporte quarante-et-un jeux, répartis sur trois claviers et sur le pédalier; j'ignore pour quelle raison, l'euphone du positif et le violoncelle de la pédale sont restés sur le carreau; les jeux de bois sont au nombre de seize.

A L'INAUGURATION de l'instrument le 11 août 1870, Ernest Gagnon et Antoine Dessane jouent "avec le talent qui les distingue, plusieurs excellents morceaux", au dire du chroniqueur du Journal de Québec; un autre chroniqueur, celui du Courrier du Canada, complète cette information en notant que "monsieur Ernest Gagnon dut interrompre l'une des pièces qu'il jouait, car l'instrument fit défaut".

***

LA dernière campagne de construction de Notre-Dame de Lévis, celle de l'année 1895, est aussi celle où le mobilier de l'église a été complété. Il s'agit du maître-autel, du retable architectural qui l'encadre et des autels latéraux. L'architecte de ces ouvrages est David Ouellet. Il faut se louer qu'il n'ait pas appliqué à Lévis le style qui lui a servi à enlaidir tant d'églises - par exemple, celle de Deschambault dont le maître-autel est un monstre architectural. Le monument qui, à Lévis, tient lieu de maître-autel est assurément un meuble - j'allais écrire immeuble spectaculaire; il est d'une architcture singulièrement lourde tout à fait scolaire. Mais il ne contient pas ces outrances de dessin et de formes qui font, de la pluaprt des ouvrages de cet architecte, des hors-d'œuvre aussi insipides qu'inutiles. Ici, le maître a tempéré sa verve; il a imposé silence à son goût médiocre; a même consulté - et ce mouvement part d'un bon naturel - les ouvrages de ses devanciers, afin de ne pas trop s'écarter de la véritable tradition canadienne. Je l'en loue sans arrière-pensée; car s'il avait laissé libre cours à son inspiration, il eût tout gâté.

QUE DIRE des nombreux tableaux qui ornent l'église de Lévis? Que ce sont des copies d'après des maîtres italiens du XVIe siècle et du XVIIe siècle, copies que l'abbé Joseph-David Déziel a commandées en 1865-66 à un artiste romain du nom de Ruspi: le même peintre a exécuté, d'après des compositions d'Overbeck, les quatorze tableaux d'un chemin de croix, qui ont été mis en place en l'année 1867.

A L'EPOQUE de leur exécution, ces peintures ont soulevé un certain enthousiasme - les journaux en témoignent. Aujourd'hui, nous en jugeons autrement. La peinture de chevalet, la peinture sombre, la peinture de sous-sol a presque disparu de nos murailles; on a redécouvert l'un des principes décoratifs des belles époques, à savoir que la peinture murale doit s'harmoniser avec l'architecture qu'elle prétend orner. C'est dire que les tableaux de sieur Ruspi font tache sur les murs blancs de l'église de Lévis; par suite, leur caractère décoratif est réduit à fort peu de chose.

DANS la galerie de tableaux que possède l'église de Lévis, je n'en vois qu'un seul qui se détache des autres par ses qualités de compositions et de couleur. C'est le portrait du fondateur de la paroisse, l'abbé Joseph-David Déziel; il est l'œuvre de l'artiste québécois Théophile Hamel et porte la date de 1853. Le premier curé de Lévis est debout, vêtu d'un long surplis et d'une étole blanche à broderies dorées; il pose sa main droite sur un parchemin à-demi déroulé, sur lequel l'artiste a dessiné le plan du collège que le curé a fondé dans sa paroisse en 1852; à droite, par une fenêtre, la vue s'étend sur ce qu'était la ville à cette époque. Cette peinture, offerte à l'abbé Déziel le 19 mars 1853, est fort défraîchie. AU sortir des mains de l'artiste, elle devait avoir grand air, avec la somptuosité de ses harmonies et la finesse de son dessin.

ENFIN, je termine cette longue chronique par la mention d'une dernière œuvre d'art. Je veux parler d'une aiguière baptismale en argent massif, qui a été façonnée vers l'année 1848; c'est une gentille petite pièce, toute simple sans aucun ornement, comme François Sasseville savait en façonner avant la décadence de nos arts décoratifs.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)