Gérard Morisset (1898-1970)

1950.08.13 : sujet

 Textes mis en ligne le24 février 2003, par Sophie MALTAIS , dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Baillairgé (les) 1950.08.13

Bibliographie de Jacques Robert, n° 162

La Patrie, 13 août 1950 p. 18, 42 et 46.

Une dynastie d'artisans: Les BAILLAIRGÉ

LA famille des Baillairgé est originaire du Poitou. C'est dans le village de Villaret, non loin de Poitiers, que Jean Baillairgé, le chef de la dynastie, voit le jour le 30 octobre 1726.

IL est le fils, non d'un architecte comme on s'est plu à l'écrire, mais d'un charpentier de maisons. Quel motif le pousse à quitter sa famille pour courir la grande aventure de la Nouvelle-France? On n'en sait rien. Il est, paraît-il, le protégé du nouvel évêque de Québec, monseigneur de Pontbriand, qui l'emmène avec lui au printemps de l'années 1741; le navire arrive à Québec le 29 août, sur les sept heures de relevée.

"Deux semaines après leur arrivée, écrit l'annaliste de la famille, monseigneur envoya son jeune protégé terminer ses études au Séminaire de Saint-Joachim sur la côte de Beaupré; il le plaça ensuite en apprentissage chez un architecte de Québec. En 1746, Jean étant devenu architecte établit son atelier sur la rue Sault-au-Matelot de la Basse Ville."

MEFIONS-NOUS un peu de ces traditions familiales. Que Jean Baillairgé ait passé quelque temps en dehors de Québec après son arrivée, le fait est certain puisque son nom ne paraît point dans le recensement de 1744 ni dans l'état civil de Notre-Dame. Qu'il ait "établi un bureau d'architecte" à la Basse Ville, comme dit l'historien de la famille, c'est de la haute fantaisie. Ce bureau d'architecte est, en réalité, une boutique de menuiserie; et c'est comme menuisier qu'il fait une bonne moitié de sa carrière. En 1750, il épouse une jeune fille de Charlesbourg, Marie-Louise Parent. Il est à peine en ménage qu'il doit quitter Québec pour aller travailler à sa première entreprise de menuiserie et de sculpture, le décor de l'église de Sainte-Anne-de-la-Grande-Anse (la Pocatière); c'est là que naît son premier enfant. Les autres rejetons de Jean Baillairgé sont nés à Québec: François en 1759; Pierre-Florent, deux ans après.

L'EXISTENCE de Jean Baillairgé paraît se dérouler sans péripéties notables. Il combat, nous apprend-on, dans les rangs des militiens le matin du 13 septembre 1759 - ce qui n'est pas invraisemblable. Puis il participe à la défense de la ville en 1775 - et le rôle des militiens contient en effet son nom: il appartient à la troisième compagnie, dont le capitaine est un nommé Perras.

S'IL a l'écorce un peu rude, Jean Baillairgé est un brave artisan "très gai de caractère", écrit le chroniqueur de la famille; il ajoute ces mots: "Il était de taille moyenne, robuste et d'un port qui annonçait la force en même temps que le courage; sa tête était un peu allongée, ses lèvres grosses, son nez très prononcé et large, ses yeux largement ouverts et protégés par des sourcils épais…" Enfin, comme si l'humanité était sans cesse en régression, le chroniqueur complète son portrait par ces mots: "Il me semble le voir encore; c'est une de ces anciennes et originales figures comme on n'en voit guère et qui ne ressemblait en rien à ces faces camuses, cassées,, [sic] aplaties et sans expression."

CET homme simple, tout d'une pièce, dit le peuple, entretient des relations cordiales avec ses confrères les artisans québécois. Il est lié avec le sculpteur Pierre Emond, l'entrepreneur Delestre dit Beaujour, l'armurier Létourneau, l'orfèvre François Ranvoyzé, le sculpteur-ornemaniste Antoine Jacson qu'il prend à son atelier à titre de compagnon; parfois il fait à ses amis l'honneur de tenir sur les fonts baptismaux leurs nouveaux-nés.

DANS sa longue carrière, je ne relève qu'une seule difficulté: vers 1782, il fait subir au retable qu'il s'est engagé à construire pour l'église de Montmagny, de telles modifications que les marguilliers menacent de le traîner en justice; le sculpteur s'obstine dans son dessein; et peut-être son entêtement n'a-t-il d'autre cause que le désire [sic] de rendre parfait un ouvrage mal commencé ou dont il voudrait corriger les imperfections - on n'en a pas la preuve, mais avec le caractère qu'on lui connaît, l'éventualité est possible.

SON œuvre de menuisier et sculpteur était autrefois considérable - car sa carrière s'est étendue sur plus d'un demi-siècle. Actuellement elle comprend les retables des églises de l'Islet et de Saint-Jean-Part-Joli [sic], et trois tabernacles: ceux de Maskinongé, de Sainte-Louise et de Saint-Onésime (Kamouraska). Ce sont des ouvrages un peu archaïques, mais d'une grande somptueuse décorative [sic]; leur exécution est parfaite.

JEAN BAILLAIRGÉ a travaillé jusqu'aux dernières années du XVIIIe siècle. Vers 1795, il abandonne peu à peu ses pratiques à ses deux fils François et Pierre-Florent. Après la mort de sa femme, il vend sa maison de la rue du Sault-au-Matelot et se fait construire, rue d'Auteuil, une spacieuse habitation. C'est là qu'il est mort le 3 septembre 1805.

* * *

NE à Québec à l'époque incertaine de 1761, Pierre-Florent fait ses études classiques au séminaire de sa ville natale, endosse la soutane à vingt ans, entre au grand séminaire de Montréal et en sort au bout de quelques mois après s'être querellé avec son supérieur. Cet épisode suppose chez notre sculpteur une certaine désinvolture de caractère; on verra tout à l'heure qu'il avait l'âme turbulente et l'esprit frondeur.

DE retour à Québec, il travaille à la boutique paternelle, chose qu'il a faite d'ailleurs pendant ses vacances d'écolier; il participe aux entreprises de son père, dont les plus considérables sont alors l'ornementation sculpturale de la cathédrale de Québec et le retable de l'église de l'Islet. Le 24 novembre 1789, il prend femme en la personne de Marie-Louise Cureux dit Saint-Germain; des nombreux enfants qui lui naissent, un seul intéresse la dynastie, le sculpteur Flavien Baillairgé.

ESPRIT frondeur, Pierre-Florent est mêlé de près à la querelle qui met aux prises l'irascible James Craig, gouverneur du pays, et le pince-sans-rire Pierre Bédard, directeur du journal le "Canadien"; c'est dans sa maison de la rue Ferland que les presses fonctionnent, fort irrégulièrement d'ailleurs; et c'est dans le "Canadien" qu'il publie des épigrammes contre celui que le peuple appelle malicieusement "le petit roi Craig"; par exemple cette chanson:

Quand oserez-vous donc chasser,

Peuple, cette canaille

Que le gouvernement veut payer

A même votre taille.

A LA FIN, le gouverneur voit rouge: le 17 mars 1810, une escouade de la garnison fait irruption dans la demeure de Pierre-Florent, enfonce portes et fenêtres et fait main bass [sic] sur les presses, caractères et papier; c'est tout juste si le sculpteur n'est pas empoigné par la soldatesque, comme le sont Bédard, Taschereau et Blanchet. A part le couplet qu'on vient de lire, j'en connais bien d'autres qui fustigent le gouvernement autocrate de Craig et de ses amis. Je connais même quelques complaintes larmoyantes, dont la plus naïve est celle qu'il a composée trois semaines après la noyade du curé de Québec, l'abbé Augustin-David Hubert; elle se chantait autrefois sur une mélodie de Pergolèse, bien connue chez nous sous le titre de "Au sang qu'un Dieu va répandre", en voici la première strophe:

Pleure, ville infortunée,

Le plus chéri des pasteurs;

Sa mort trop prématurée

Doit attendrir tous les cœurs;

A nos yeux sur cette plage,

A la vue de nos remparts,

Nous avons perdu le gage

Qui fixait tous les regards.

ON devine la stupéfaction de la famille du disparu à la regrettable équivoque du troisième vers - "Sa mort trop prématurée"; mais en lisant le deuxième huitain, ou en l'entendant larmoyer sur un rythme lourd, les parents du défunt ont dû tour à tour redoubler leurs pleurs ou sursauter d'étonnement. Qu'on en juge:

Ses cris frappent le rivage,

L'écho voisin les redit;

Il tombe, il est à la nage,

Il perd sa force, il périt;

O ciel! le coup que tu lances

Nous est dur à supporter.

Mais soumis à ta vengeance,

Nous voulons ta volonté.

IL existe, heureusement pour la mémoire de notre sculpteur, d'autres écrits plus dignes d'intérêt; ce sont des lettres d'affaires, des avis, des morceaux de circonstances écrits en des phrases simples.

SON œuvre de sculpteur vaut-elle mieux que ses poèmes? Assurément. Mais elle est réduite de nos jours à quelques meubles, tels les autels latéraux de l'église de la Sainte-Famille (île d'Orléans), et aux retables des églises de l'Islet et de Saint-Jean-Port-Joli; on en connait quelques autres par la photographie, tel l'ensemble décoratif que Pierre-Florent avait exécuté au début du XIXe siècle dans l'église de Kamouraska. Ces ouvrages témoignent, de la part de notre sculpteur, d'un sens assez sûr de la décoration, d'une imagination aimable et d'une facilité manuelle remarquable.

DANS les premiers jours de l'année 1812, il abandonne son atelier et assume la charge de trésorier de la voirie municipale. Mais il n'a guère le temps de profiter des avantages de sa fonction . Son biographe nous apprend "qu'ayant eu à faire, en sa qualité d'architecte, un voyage en (sic) campagne pour l'inspection d'une église, il y prit une échauffaison qui le conduisit au tombeau". Pierre-Florent Baillairgé est mort à Québec, dans la maison de la rue Ferland, le 9 décembre 1812; il a été inhumé deux jours après dans le cimetière des Picotés, tout près de l'enclos de l'Hôtel-Dieu.

* * *

DE toutes les dynasties d'artisans que je connais, il n'en est guère qui ne comportent à un certain moment de leur règne, une sorte de sommet où convergent, par une généreuse courbe du destin, les dons les plus rares et les faveurs les plus singulières de la fortune. En un seul être s'identifient et se résument des aptitudes cultivées avec ardeur, des rêves longtemps caressés de formes et de combinaisons de lignes et de couleurs, des ruses de technique patiemment calculées, ce je ne sais quoi de diffus et d'inarticulé qui aspire à l'épanouissement et à la plénitude. Chaque membe [sic] de la lignée, s'il pouvait être témoin de ce phénomène, reconnaîtrait ses propres recherches et ses espoirs déçus, les inventions qu'il a presque touchées du doigt les formes qu'il a cru cerner dans leur lente genèse, en somme la réalisation de l'idéal qu'il aurait voulu atteindre; bien plus, il se reconnaîtrait dans les ouvrages de l'élu, tant il a prodigué du meilleur de soi-même dans leur longue et patiente élaboration.

LE sommet de la dynastie des Baillairgé est François. De l'artisan modèle, il possède toutes les qualités: une solide formation basée sur le dessin, une habileté manuelle qui est souvent une saine virtuosité, une connaissance profonde de la technique de son art principal, la sculpture, une habitude constante de l'observation et de la réflexion. Mais il possède davantage. Tout jeune, il a l'occasion de voyager au loin et l'avantage de passer trois ans dans ce Paris de la Révolution où il doit être exaltant de vivre et de travailler; il a du goût pour tous les arts et recherche l'occasion de s'y exercer; il commence sa carrière juste au moment où le pays connaît une grande prospérité et se développe rapidement, sous le double coup de fouet de la traite des fourrures et de la concurrence des immigrants.

IL A VU le jour aux heures les plus sombres de la Nouvelle-France, le 21 janvier 1759. On ne sait rien de son adolescence, sinon qu'il s'initie à la sculpture sous la direction de son père et qu'il prend quelques leçons de dessin d'un dénommé Nicol. En 1775, il s'engage dans la 3ème compagnie de milice, que lève le capitaine Perras dans la lutte contre les Américains; mais je doute qu'il ait fait le coup de feu. L'alerte passée, il se remet au travail dans l'atelier de la rue du Sault-au-Matelot.

QUI PREND l'initiative de l'envoyer à Paris en 1778 pour y terminer son apprentissage? A lire l'Histoire du Séminaire de Québec, j'ai l'impression que ce sont les directeurs de cette institution. Mais en réalité, c'est le père du jeune artisan: Jean Baillairgé paie les frais de séjour de son fils à Paris, et le procureur du Séminaire n'est en quelque sorte qu'un agent de change bénévole. Cette complication dans les affaires n'est point superflue, puisque l'état de guerre existe entre l'Angleterre et la France depuis le 6 février 1778 et que, sans le patronage du Séminaire, le jeune Baillairgé n'eût pu faire le voyage de Londres à Paris, ni recevoir de Québec les sommes nécessaires à sa subsistance; même je m'étonne qu'il ait pu quitter Québec le 29 juillet et que, de Londres, il ait pu gagner la France au milieu des périls de la guerre maritime.

A PARIS, il assimile l'enseignement de son maître Jean-Baptiste Stouf; il fréquente l'Académie d'architecture, de peinture et de sculpture; surtout il se familiarise avec les formes nouvelles en usage, c'est-à-dire les éléments du style Louis XVI. De retour à Québec, il tient atelier rue Saint-François; il façonne des meubles d'église, des tableaux et des portraits; il entre en ménage et, des nombreux enfants qui lui naissent, il a la consolation d'en élever un, Thomas, qui continuera les traditions de la lignée.

EN PEU d'années, il devient le grand sculpteur de la région québécoise; il en devient également l'architecte; et dans ses moments de loisir, il peint des tableaux de sainteté et des portraits. Après la mort de son frère Pierre-Florent, il recueille sa succession comme trésorier de la voirie municipale; il mène de front et la comptabilité des chemins et l'exécution de vastes ensembles décoratifs comme ceux de Loretteville, de la Baie-St-Paul et de St-Joachim; il est un honnête homme de bâtisseur que tout le monde consulte et de qui les décisions sont justes et irrévocables.

VERS l'année 1826, la décoration de St-Joachim terminée, il se repose sur son fils Thomas pour maintenir l'honneur de la lignée. Il accepte encore quelques commandes - comme le tabernacle de Saint-André (Kamouraska) -, pour occuper ses loisirs. Mais il commence à ployer sous le poids des ans. Le 14 septembre 1850, il meurt dans sa maison de la rue Saint-François; deux jours après, il va rejoindre son frère Pierre-Florent et son ami François Ranvoyzé dans le cimetière des Picatés [sic]. Parmi les notables québécois qui signent l'acte d'inhumation, je relève le nom de Laurent Amyot, un retour d'Europe, et celui de Joseph Légaré, le peintre le plus en vue de l'Ecole canadienne de l'époque.

COMME architecte, François Baillairgé construit la première église de Saint-Roch, qui a été détruite dans le sinistre de 1845 mais que nous connaissons par des gravures; il a élevé le premier Palais de Justice, qui a disparu dans un sinistre en 1873, mais que nous connaissons également par des photographies; enfin il a construit la première Prison de Québec, connue aujourd'hui sous le nom de Morrin College.

COMME peintre, il a laissé des tableaux de sainteté et des portraits. Ses tableaux de sainteté ne valent généralement pas cher, bien qu'il en existe quelques-uns - telle la Présentation de Saint-Roch-des-Aulnaies - qui possèdent de sérieuses qualités dans les harmonies de couleur. Ses portraits sont beaucoup plus intéressants. Ils représentent des bourgeois et des bourgeoises de Québec, vêtus simplement, posant avec aisance devant le peintre. Les deux plus beaux sont ceux de l'orfèvre François Ranvoyzé et de sa femme Vénérende Pellerin. Le portrait du notaire René Boileau, exécuté en 1793, rappelle les gentilles miniatures du début du règne de Louis XVI. Ses autres portraits sont d'austères effigies de médecins, de moines et d'artisans, peintures exécutées avec des tons neutres qui mettent en relief la couleur brillante du visage.

FRANÇOIS BAILLARGE est avant tout un sculpteur, ornemaniste et imagier. J'ai déjà publié ici même quelques-uns de ses plus beaux ouvrages: les Evangélistes et les Trois Maries au tombeau de l'église de Saint-Joachim, le Baptême du Christ de l'église de Lorretteville, les statuettes de l'église de Saint-Laurent (île d'Orléans)… Ce que je voudrais marquer ici, c'est le classicisme paysan de ses bas-reliefs et de ses statues de bois doré, c'est la science de la composition, la spontanéité du coup de ciseau, la sensibilité très fine qui se dégage de son œuvre. Son exemple produira des fruits, car la sculpture québécoise du XIXe siècle porte la marque profonde du grand François Baillairgé.

LE QUATRIEME artisan de la dynastie des Baillairgé est le fils de François, Thomas. Il a vu le jour à Québec le 20 décembre 1791. Comme son père habite à deux pas du Séminaire, on pense naturellement qu'il y a fait ses humanités. Il n'en est rien. Sa formation est purement artisanale et pratique. Il la reçoit d'abord chez son père, de qui il apprend la menuiserie, les mathématiques et le toisé, la sculpture, la dorure et les éléments du style classique. Le jour, il travaille aux entreprises de son père: le soir, il examine à la chandelle les fines images du livre d'architecture de Blondel ou de l'ouvrage, alors tout nouveau chez nous, de James Gibbs. Vient un temps où François Baillairgé s'aperçoit que son fils, mieux doué qu'il ne le croyait, profiterait davantage des exemples d'un autre maître et saurait parfaire sa culture en voyageant à travers le pays. Vers 1805, il le met en apprentissage chez le sculpteur Saint-James dit Beauvais, alors établi à Saint-Vincent-de-Paul. Ainsi le jeune homme a-t-il l'occasion d'étudier de près l'architecture domestique et religieuse de la région de Montréal et d'apprendre les secrets de métier du maître montréalais, Louis Quévillon.

DE RETOUR à Québec, il ne se hâte point d'ouvrir un atelier. Aussi longtemps que son père tient boutique rue St-François, il s'y rend tous les jours et y travaille comme un compagnon de jurande, soit du lever du soleil à son coucher; du ciseau et de la gouge, il fouille les larges planches de pin rouge, qui se travaille avec tant de facilité et exhale un tel parfum de résine. En somme il participe à toutes les entreprises dont son père assume l'exécution - surtout la plus importante, celle de l'église de Saint-Joachim (Montmorency).

THMAS [sic] BAILLAIRGE est le modèle de l'artisan sage, économe, grand travailleur, grand liseur aussi, jamais inoccupé. Dans sa maison de la rue Saint-François, il vit seul en célibataire; sa gouvernante, mademoiselle Paquet, est elle aussi un modèle en son genre; et quand elle s'avise d'épouser son cousin, le sculpteur André Paquet, compagnon de Thomas Baillairgé, celui-ci est tout aussi attristé que joyeux et se demande avec anxiété où et quand il pourra dénicher une perle pareille.

VERS l'année 1825, la renommée de notre architecte-sculpteur s'est étendue au dehors. C'est l'année où il entreprend la sculpture du grand retable de la Sainte-Famille, le retable de Lotbinière et la charmante chapelle de la Congrégation au Séminaire de Québec; c'est aussi dans le même temps que les syndics de Notre-Dame de Montréal lui offrent la direction des travaux de leur nouvelle église; il refuse cette charge en des termes pleins de sens et de dignité. Au reste pourquoi irait-il s'immobiliser à Montréal pour surveiller la construction d'un édifice dont le style pseudo-gothique lui est étranger, alors qu'à Québec il fait l'architecture qu'il aime et qu'il ne peut suffire à sa besogne? Car avec les années, il est devenu une sorte d'architecte diocésain, dont on reconnaît le goût, l'expérience, le prestige et l'ingéniosité. C'est à ce titre qu'il a dressé les plans d'une vingtaine d'églises campagnardes, dont les plus originales sont celles des Becquets, de Deschambault, de Lauzon, de Saint-Fançois-du-Lac et de Pierrefonds.

AU milieu de tant de travaux, il voudrait parfois se reposer un peu, laisser l'équerre et le tire-lignes et voyager au loin pour se distraire. En 1846, il prend prétexte de la surveillance des travaux de Pierrefonds pour quitter Québec. Il part en voilier, s'arrête quelques jours à Montréal, va visiter son cousin Girouard à Saint-Benoît [sic] et fait de longues visites aux églises que Victor Bourgeau vient d'ériger dans la région montréalaise. De retour à Québec, il reprend sa besogne d'architecte diocésain. Pas avec le même entrain, cependant. Car à mesure qu'il avance en âge, il se sent isolé, il a moins d'assurance en soi-même. Son protecteur, l'abbé Jérôme Demers, est devenu impotent et ne quitte plus sa chambre: ses compagnons-sculpteurs sont dispersés et ne donnent plus guère signe de vie; les jeunes architectes, délaissant la tradition, se livrent étourdîment [sic] aux caprices de l'architecture archéologique; lui-même, quand il jette les yeux sur les gravures des monuments qu'on élève sous la Monarchie de Juillet, n'est plus tout à fait sûr de son goût; et il s'étonne, comme bien d'autres, que des objets fabriqués en série remplacent, sans qu'on proteste, les solides et honnêtes produits de l'art paysan. Comme on dit alors, son règne est fini.

THOMAS BAILLAIRGE est mort à Québec le 9 février 1859, à l'âge de cinquante-sept ans [sic]. Il a été inhumé le 11 février dans la cathédrale que son grand-père Jean, son père François, son oncle Pierre-Florent et lui-même avaient, au cours d'un demi-sicle [sic], ornée de tant et de si belles sculptures dorées. La cathédrale n'est plus depuis l'année 1922. Mais ça et là dans la province, il y a encore des monuments bien proportionnés, honnêtement construits, accueillants et simples, qui témoignent de son aimable génie.

Bas de vignettes:

1- SAINT-ONESIME (Kamouraska) - Tabernacle du maître-autel en bois sculpté orné de dorure. Œuvre de Jean Baillairgé, 1750-1751. Le tombeau date de 1804 et est l'œuvre de François Baillairgé. IOA

2- L'ISLET - Retable du sanctuaire en bois sculpté par Jean et Pierre-Florent Baillairgé, 1782-1785. - Tabernacle de Noël Levasseur, 1730; tableau de l'Annonciation par l'abbé Jean-Antoine Aide-Créquy, 1776. IOA

3- SAINTE-LOUISE (L'Islet) - Tabernacle du maître-autel, en bois sculpté et doré. Façonné en 1793 par Jean et Pierre-Florent Baillairgé pour l'église de St-Roch-des-Aulnaies. IOA

4- Le Baptême du Christ, grand bas-relief en bois sculpté et doré par François Baillairgé, 1815. Autrefois à l'église de Loretteville; aujourd'hui au Musée de la Province. IOA

5- QUEBEC - Musée de l'université Laval. Portrait du sculpteur Pierre-Florent Baillairgé (Québec, 1761- Québec, 1812), dessin à la sanguine exécuté vers 1790 par François Baillairgé. IOA

6- QUEBEC - Ancien Palais de Justice construit en 1803-1804 d'après les plans de François Baillairgé et détruit en 1873. Vallée, vers 1865

7- LOTBINIERE. - Banc d'œuvre en bois sculpté et orné de dorure, exécuté en 1832 par Thomas Baillairgé. IOA

8- LAUZON - Eglise construite en 1830-1832 par Charles Côté et François Fournier, d'après les plans et devis de Thomas Baillairgé. IOA

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)