Gérard Morisset (1898-1970)

1950.08.20 : Peintre - Pierron, Jean

 Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Pierron, Jean 1950.08.20

Bibliographie de Jacques Robert, n°163LA PATRIE, 25 août 1950, pp. 18, 31 et 46.

Un peintre chez les IROQUOIS

UN LECTEUR de la revue parisienne "Nova Francia", désireux d'obtenir quelques éclaircissements sur l'œuvre du jésuite Jean Pierron , écrivait naguère au directeur de ce périodique malheureusement disparu: CES renseignements, sans doute extraits du médiocre Panthéon canadien de Maximilien Bibaud, sont en grande partie inexacts. Le Père Pierron prénommé Jean et non André, n'arriva à Québec qu'en 1667; donc, trois ans après l'abbé Hugues Pommier qui, lui, pourrait revendiquer l'honneur d'être le premier peintre connu au Canada, s'il ne fallait réserver cet honneur à Samuel Champlain pour ses soixante-deux dessins rehaussés de gouache de la biblothèque John Carter Brown, à Providence (Rhode-Island), et pour ces de Notre-Dame-de-Recouvrance. Même s'il n'est pas le premier peintre canadien, le Père Pierron a droit à l'attention de l'historien tout au moins du chroniqueur des arts d'autrefois.

* * *

JEAN PIERRON est né le 23 septembre 1631, dans la ville Dun-sur-Meuse, en Lorraine. Au témoignage de ses supérieurs, il est doué d'une intelligence vive et d'une facilité d'assimilation peu commune. A ces qualités s'ajoutent une curiosité toujours en éveil, une constante puissance de travail et une force de caractère qu'il applique aux sciences et aux arts aussi bien qu'aux travaux manuels. Actif, entreprenant et plein de ressources, il est apte aux besognes les plus variées des missions lointaines. Une phrase des "Catalogi triennales" résume la personnalité de notre peintre: "Talentum habet ad nissiones, ad concionandum, admulta." Comme bien des gens de son siècle, Pierron est un esprit universel.

EN l'année 1650, il entre au noviciat des Jésuites de Nancy. Il quitte cet établissement au bout de deux années pour se rendre au Pont-à-Mousson; là, il enseigne la grammaire tout en étudiant la philosophie. De 1656 à 1659, il professe les humanités au collège de Reims en Champagne. Il passe ensuite un an à Verdun; puis il retourne au Pont-à-Mousson pour y faire sa théologie. Enfin, il est pendant quelques années professeur de rhétorique au collège de Metz; c'est de là qu'il part pour la Nouvelle-France.

A l'expérience qu'il a acquise dans l'enseignement et aux connaissances livresques que son esprit a assimilées pendant plus de quinze ans, Jean Pierron veut ajouter le complément de la culture artistique. Se sent-il attiré vers la peinture par la seule préoccupation de l'art? Ou bien cultive-t-il ses dons manuels uniquement dans le but de les utiliser dans ses travaux de missionnaire? L'anecdote que raconte le Père de Rochemonteix donne à penser que le jeune jésuite ne voit dans la peinture qu'un moyen de rendre plus efficace son futur ministère chez les Indiens de l'Amérique. Voici l'anecdote: "Un jour, il (Pierron) apprend que le Père Maunoir et M. de Nobletz font merveille en Bretagne à l'aide de tableaux représentant les principaux mystères de la foi. Cette méthode d'enseignement lui parait très propre à fixer l'attention des esprits mobiles et obtus, à leur faire mieux saisir la vérité religieuse; et dans le dessein de l'introduire plus tard dans les forêts du Nouveau Monde, il dessine, il peint, il copie des modèles de grands maîtres."

CETTE méthode est loin d'être nouvelle au temps même de notre jésuite. Les moines du Moyen Age, les imagiers romans et gothiques, même les apôtres des premiers siècles de l'Église l'ont utilisée sous des formes diverses: l'art édifiant est aussi ancien que l'esprit missionnaire. Le modèle du genre est assurément l'imagerie religieuse du XVIe et du XVIIe siècle [sic] , tailles-douces et gravures au burin, dessins, peintures et eaux-fortes qui, dès la fin du règne de Louis XIV, dégénèrent en ce qu'on appelle aujourd'hui péjorativement l'art de Saint-Sulpice. En Nouvelle-France, les premiers Récollets et les Jésuites enseignent aux Indiens beaucoup plus efficacement par l'image que par la parole. Mais alors que la plupart des missionnaires réclament à leurs confrères de Paris des gravures et des tableaux qui conviennent à l'esprit et aux habitudes esthétiques des Indiens, Jean Pierron apprend à dessiner et à peindre, afin de façonner de sa main les tableaux édifiants dont il aura besoin dans ses travaux apostoliques. Ainsi il acquerra auprès de ses terribles néophytes, les Iroquois, le prestige de la virtuosité manuelle.

DONC le Père Pierron - c'est le Père de Pochemonteix qui l'affirme - "copie des modèles libres..." S'il n'a pas de maître pour apprendre les rudiments du dessin et pour corriger ses essais, il peut du moins étudier les œuvres d'art que possèdent les couvents des Jésuites de France, meubler son esprit des formes alors en usage, apprendre des attitudes et des gestes, surtout assouplir sa main. Chez des autodidactes du genre de Pierron, on trouve parfois une personnalité vigoureuse qui tient lieu d'études scolaires et qui transparait parfois dans les maladresses de métier.

AU printemps de l'année 1667, Jean Pierron s'embarque pour la grande aventure. Il fait la traversée sur le Nouvelle-France, en compagnie de l'abbé de Fénelon. Il débarque à Québec le 27 juin. Moins d'un mois après, le 17 juillet, il part pour le pays des Agniers; la caravane comprend notre peintre, les Pères Frémyn et Bruyas et deux guides.

EN février de l'année suivante, il revient à Québec "à pied, à la raquette", afin de rendre compte de son voyage et aussi pour faire sa profession. La cérémonie a lieu le 5 mars 1668 "à la messe de sept heures". Le "Journal des Jésuites" auquel j'emprunte ces détails, ajoute cette phrase: "Il a esté demander l'aumosne aux communautés et à quelques particuliers des plus accommodés". Le 13 du même mois, Pierron est membre du jury qui examine le Père Julien Garnier "sur toute la théologie , selon la coutume de la Compagnie". Il dessert ensuite les paroisses de la côte de Beaupré - l'Ange-Gardien et Sainte-Anne - et repart pour le pays des Iroquois.

DES son arrivée chez ces peuplades simples, mais hautaines, irréductiblement réfractaires à toute autre civilisation que la leur - ce qui est légitime -, réfractères également à tout changement de coutumes et de religion, Jean Pierron met à profit son talent. C'est la Mère Marie de l'Incarnation qui nous l'apprend en ces termes:

"LE Père Pierron qui seul gouverne les villages et les bourgs des Aguerronons, a tellement gagné ces peuples qu'ils le regardent comme un des plus grands génies du monde. Il a eu de grandes peines à les réduire à la raison à cause des boissons que les Anglois et les Flamands (lire ici Hollandais) leur donnent. Comme le Père a divers vices à combattre, il a aussi besoin de diverses armes pour les surmonter. Il s'en trouvoit plusieurs qui ne vouloient pas écouter la parole de Dieu et qui se bouchoient les oreilles lorsqu'il les vouloit instruire. Pour vaincre cet obstacle, il s'est avisé d'une invention admirable, qui est de faire des figures pour leur faire voir des yeux ce qu'il leur prêche de parole. Il instruit le jour et, la nuit, il fait des tableaux, car il est assez bon peintre".

La vénérable Ursuline, en excellente nouvelliste, ne résiste pas au plaisir de rédiger quelques notes pittoresques sur une composition du jésuite-peintre. Voici le passage:

"Il a fait un tableau où l'Enfer est représenté tout remply de démons si horribles, tant par leurs figures que pour les châtiments qu'ils font souffrir aux Sauvages damnés, qu'on ne peut les voir sans frémir. Il y a peint une vieille Iroquoise qui se bouche les oreilles pour ne point écouter un Jésuite qui la veut instruire. Elle est environnée de diables qui luy jettent du feu dans les oreilles et qui la tourmentent dans les autres parties de son corps. Il représente les autres vices par d'autres figures convenables, avec les diables qui président à ces vices-là et qui tourmentent ceux qui s'y laisent aller durant leur vie. Il a aussi fait le tableau du Paradis, où les anges sont représentés qui emportent dans le ciel les âmes de ceux qui meurent après avoir reçu le saint Baptême; enfin il fait ce qu'il veut au moyen de ses peintures".

LE talent de Pierron - la chose est normale - vaut au jésuite-peintre l'admiration de ses ouailles, tout au moins un supplément de prestige. C'est encore Marie de l'Incarnation qui le note dans ses Lettres.

"Tous les Iroquois de cette mission (celle des Agniers) en sont si touchés qu'ils ne parlent que de ces matières dans leurs conseils et se donnent bien de garde de se boucher les oreilles quand on les instruit. Ils écoutent le Père avec une avidité admirable et le tiennent pour un homme extraordinaire. On parle de ses peintures dans les nations voisines, et les autres missionnaires en voudroient avoir de semblables, mais tous ne sont pas peintres comme luy..."

ENFIN, l'excellente Ursuline pose ce dernier trait qui, semble-t-il, consacre l'efficacité du talent de Pierron: "Il a baptisé un grand nombre de personnes." Dans une autre lettre elle fait cette amusante réflexion: "Vous ne saviez donc pas que les féroces Iroquois, qui donnèrent tant de fil à retordre à nos missionnaires, étoient des amateurs de peinture..."

CET ENFER effroyable, que décrit la Mère de l'Incarnation, avait-il quelque analogie avec les compositions puissantes et triviales à la fois de Jérôme Bosch? Ne procédait-il pas plutôt de la conception romanisante du XVIe siècle, particulièrement de Jean Courin, dont la vogue fut grande chez les Jésuites français du XVIIe siècle? N'était-ce pas plutôt une composition SUI GENERIS, adaptée aux aptitudes mentales des Indiens et aux écarts physiques qui les séparaient des Blancs? Le saura-t-on jamais? Car il semble que les ouvrages de Pierron aient tous disparu depuis longtemps. En ce moment, on ne connait aucune peinture qui porte son nom ou qui puisse lui être attribuée avec quelque vraisemblance.

ET alors, il est plaisant de lire dans l'ouvrage du Père de Rochemonteix cette affirmation que Jean Pierron ne fut "qu'un peintre médiocre"; et dans une étude de Robert Harris, ces réflexions inattendues: "His works were no doubt of very ordinary character. The Jesuits in Europe needed good artists too much at the time for the decoration of the somptuous churches they were building there to send an accomplished painter to the forests of Canada." L'affirmation du Père Rochemonteix est purement gratuite, de plus elle contredit les dires de Marie de l'Incarnation que j'ai cités plus haut. Quant à Robert Harris il aurait dû savoir que les ordres religieux du XVIIe siècle, rivalisant de zèle et d'intelligence, désignaient pour les missions de la Nouvelle-France leurs sujets les plus capables dans toutes les branches de l'activité humaine; et le soin qu'ils ont apporté au recrutement des missionnaires nous a valu un Germain Allard, plus tard évêque de Vence, un Frère Luc, peintre et architecte, un Anselme Bardou, un Juconde Drué, un Louis Geoffroy, un Vachon de Belmont et un Dollier de Casson, tous deux architectes, et combien d'autres qui auraient pu s'illustrer dans leur pays d'origine.

ON sait assez peu de chose sur le séjour de Jean Pierron chez les Iroquois. Qu'il exerce son ministère à la mission dite des MARTYRS, dite aussi Ste-Marie, ou qu'il essaie d'évangéliser les Peaux-Rouges de la bourgade de Goyogoüen, plus connue sous le nom de St-Joseph, il se bute - tout comme ses confrères d'ailleurs, et quoi qu'en dise Marie de l'Incarnation -, il se bute à des difficultés insurmontables. Les unes proviennent de la forte personnalité des Iroquois, de la vivacité de leurs traditions, de leur goût extrême de la liberté, de leur fierté. Quoi qu'on en pense, il n'est jamais agréable de s'entendre dire que la vie qu'on mène est à peu près celle des bêtes, et que les croyances qu'on entretient jalousement dans son coeur constituent un ensemble de contes enfantins; d'où, la forte résistance des Indiens devant la civilisation européenne et le christianisme.

LES autres difficultés proviennent de la politique et du mercantilisme. On devine qu'il s'agit de l'intempérance des catéchumènes de Pierron. Les Iroquois ne sont déjà pas faciles à convertir. Et voilà que les Anglais et les Hollandais, trafiquants fort avisés mais peu délicats, leur déversent à flots l'au-de-vie [sic] , en retour de fourrures de tout poil; et les Iroquois de s'enfiler sous le sollier des pintes et des pintes... Les ANCIENS des bourgades prennent peur de ces excès et supplient le gouverneur de New-York, François Lovelace, de faire cesser ce commerce infernal. Le Père Pierron reçoit une lettre de Lovelace pleine de généreux sentiments et de promesses. Mais la tentative est trop forte: les trafiquants en fourrures redoublent d'activité; les excès continuent.

JEAN Pierron ne perd pas courage. Sans doute continue-t-il d'imaginer des tableaux effrayants pour terroriser ses ivrognes d'Iroquois et pour les avertir des châtiments terribles qui les attendent dans l'autre vie; les chefs-d'œuvre se sont perdus.

IL ne s'en tient pas là. A la peinture édifiante, il joint le jeu de société, sans doute pour occuper les loisirs de ses catéchumènes et détourner leur esprit de l'eau-de-feu. Dans la RELATION DES JÉSUITES de l'année 1670, il décrit avec une certaine candeur le petit jeu qu'il a mis au point - c'est le cas de le dire: "Ce jeu POINT AU POINT est composé d'emblêmes qui représentent tout ce qu'un chrétien doit savoir. On y y voit les sept Sacrements, tous dépeints, les trois vertus théologales, tous les commandements de Dieu et de l'Église, avec les principaux péchés mortels; les péchés même véniels qui se commettent ordinairement y sont exprimés dans leur rang , avec des marques de l'horreur qu'on en doit avoir. Le péché originel y paroist dans un ordre particulier, suivi de tous les maulx qu'il a causéz J'y ai représenté les quatre fins de l'homme, la crainte de Dieu, les indulgences ... En un mot, tout ce qu'un chrétien est obligé de sçavoir s'y trouve exprimé par des emblèmes qui sont le portrait de chacune de ces choses... Ce jeu s'appelle POINT AU POINT, c'est-à-dire, du point de la naissance au point de l'éternité." Il est vraiment dommage que les règles de ce jeu se soient perdues.

PAS plus avec le POINT AU POINT qu'avec ses tableaux édifiants et terribles le Père Jean Pierron ne réussit à enrayer les vices de ses redoutables ouailles. Et il est permis de penser que c'est un Aguerronon îvre d'eau-de-feu qui en mars 1673 lui fracasse la tête de son tomahawk.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)