
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Montréal - Institut philotechnique 1950.09.03
Bibliographie de Jacques Robert, n° 165
La Patrie, 3 septembre 1950, p. 18 et 45.
Une académie canadienne d'autrefois
AU cours du siècle dernier, presque tous les pays qui gravitent autour du monde occidental ont fondé à l'instar de la France et de l'Angleterre, des académies nationales - scientifiques, littéraires ou artistiques. Quelques-unes de ces institutions d'état existent encore et, conformément au but de leurs fondateurs, rendent de nombreux services aux sciences, à la littérature et aux arts.
LE Canada du XIXe siècle n'échappe point à la fièvre académique. Son premier essai dans ce genre remonte à l'année 1827. Son dernier essai, l'Académie canadienne française, est de fondation toute récente. Entre ces deux essais se placent un certain nombre de tentatives et de réalisations.
JE pourrais même citer des académies mythiques. Dans "Cinq femmes et nous", un écrivain québécois qui connaît bien la petite histoire de sa ville, s'est amusé à l'évocation, pittoresque à souhait, d'une académie canadienne qui aurait pu exister à la date de 1822. J'y voit figurer, à titre de président, monseigneur Joseph-Octave Plessis, archevêque de Québec; et parmi les membres probables de cette académie, je note François Baillairgé et son fils Thomas (en quoi l'auteur de "Cinq femmes et nous" - B. Dufebvre ou Baie-du-Febvre - accorde presque autant d'importance aux arts qu'aux lettres). je [sic] note également Michel Bibaud l'historien et Joseph Bouchette l'arpenteur, les abbés Jérôme Demers et Brassard Descheneaux, l'arpenteur, sculpteur Duberger, et le sculpteur Louis Quévillon, le peintre Joseph Légaré et l'archéologue Jacques Viger, quelques autres grands hommes moins connus L'Académie de l'année 1822 aurait pu être brillante.
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IL n'en est pas ainsi de l'Institut philotechnique, qui a été bel et bien fondé à Montréal en l'année 1856. Il s'agit d'une académie authentique, dont les membres se sont promis une immortalité dorée et qui, du reste, espéraient bien passer tous à la postérité. Dans la "Minerve" du 15 juillet de cette année-là, je lis ces phrases: "Il vient de se former à Montréal une société pour l'avancement des arts, des sciences et des lettres Elle comprend trois académies: Sciences, Belles-Lettres et beaux-Arts "
MAXIMILIEN Bibaud, fils de Michel, en est le président général; le vice-président répond au nom de T.-Starry Hunt; un nommé L.-W. Marchand s'engage à remplir la charge de secrétaire perpétuel; les trois directeurs de l'académie nouvelle sont le musicien Paul Letondal, l'architecte Adolphe Levesque et un certain J.-P. Craig, facteur de pianos.
IL va de soi que le nombre des académiciens est proportionnel au nombre de célébrités qui, en l'an de grâce 1856, jouissent de l'admiration des connoisseurs. Dans la section des Sciences, je compte cinq académiciens: trois docteurs en médecine, un écrivain et un architecte; dans la section des Lettres, il y en a trois - et je présume que ce sont tous les trois des écivains, mais je n'en suis pas sûr; dans la section des Beaux-Arts - la plus nombreuse -, je compte deux sculpteurs, deux architectes, deux musiciens, un peintre et un dessinateur-avocat.
LES membres-honoraires de l'Institut philotechnique sont Jean-Baptiste Meilleur, un nommé Regnault, Starry Hunt, le géologue, Pierre J.-O. Chauveau et le député de Laprairie Loranger.
COMME fiche de consolation pour les immortels de 1856, voici les noms des membres actifs de l'Institut. Sciences: Maximilien Bibaud, J.G. Bibaud, H. Pelletier, L. Leprohon et Adolphe Levesque. Belles-Lettres: Maximilien Bibaud, H.-E. Chevalier et L.-W. Marchand. Beaux-Arts: A.-A. Michelot, Napoléon Bourassa, G.-H. Sohier, Ovide-Antoine Richer, Paul Letondal, Charles-A. d'Albert, Victor Bourgeau et Adolphe Levesque.
JE voudrais vous présenter avec un certain faste chacun de ces illustres inconnus. Hélas! A l'égard d'une bonne moitié de ces gens-là, je serais bien en peine d'étoffer un tant soit peu leur biographie. Maximilien Bibaud me dit certainement quelque chose - parce que , jadis, je me suis cru obligé de lire ses livres; mais les médecins J.-G. Bibaud, Pelletier et Leprohon n'éveillent dans mon esprit aucun souvenir appréciable - sauf le docteur Leprohon qui, sauf erreur, était le mari de cette bonne dame qui a tant écrit sur l'histoire du Canada; et les écrivains Chevalier et Marchand, membres de la section des Lettres, ne me disent rien du tout. Quant aux immortels de la section des Beaux-Arts, ils retomberont tout à l'heure dans mon propos.
EN LISANT tous ces noms oubliés, imprimés en gris sur le papier jauni de la Minerve, il me vient quelques réflexions qui jettent un peu de lumière sur la fondation de Maximilien Bibaud et, par ricochet, sur le déclenchement du romantisme au pays de Québec.
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TOUT D'ABORD, je remarque que la fondation de l'Institut philotechnique suit d'un an la reprise des relations officielles entre la France et son ancienne colonie, le Canada. En effet, c'est au cours de l'été 1855 que la corvette la "Capricieuse", premier navire de guerre français à remonter le Saint-Laurent depuis la signature du traité de Paris, porte à son bord le premier consul français accrédité à Québec, Gauldrée-Boileau; et sur la "Capricieuse", le représentant officiel de la France est accompagné d'un groupe important de ses compatriotes, qui viennent au Canada avec l'intention plus ou moins arrêtée de s'y établir, ou d'y jouer un bout de rôle.
OR sur les quinze immortels de l'Institut philotechnique, je constate qu'il y en a cinq qui sont tout récemment arrivés d'Europe. Si le violoniste Charles-A. d'Albert vient tout probablement de Belgique, en revanche les quatre autres sont Français: Alexis Michelot, président de la section des Beaux-Arts, est un sculpteur originaire de Paris; Gustave-Henri Sohier, également sculpteur, vient de France, mais j'ignore de quelle province; un nommé Chevalier, qui se dit homme de lettres, est aussi originaire de France; et l'organiste aveugle Paul Letondal a vu le jour - si l'on peut dire - à Montréal, près Pontarlier.
IL SEMBLE donc qu'il y ait plus qu'une coïncidence entre la croisière de la "Capricieuse" et la fondation de l'Institut philotechnique. En réalité, les jeunesses que je viens de nommer se lient, dès leur arrivée à Montréal, avec quelques rapins qui, en cette époque romantique, rêvent de créer de grandes uvres. Chaque semaine, ils se réunissent dans une salle enfumée de l'hôtel Rosco et discutent avec beaucoup de véhémence sur l'avenir des arts libéraux dans le pays. Et de leurs entretiens enthousiastes surgit le projet d'Institut philotechnique de juillet 1856.
JE VIENS de parler de jeunesses. En effet l'Institut philotechnique ne peut encourir le reproche, que l'on fait habituellement aux académies, d'accueillir dans son sein des veillards. Qu'on en juge. Le plus âgé des académiciens de 1856 - je parle des membres actifs - est l'académicien Victor Bourgeau, il vient d'atteindre quarante-sept ans, étant né à Lavaltrie en 1809; le président-général, Maximilien Bibaud, est né à Montréal en 1824, ce qui lui donne l'âge de trente-deux ans; Napoléon Bourassa, à la fois architecte et sculpteur, peintre et romancier, a vingt-neuf ans, puisqu'il est né à Lacadie en 1827; Paul Letondal a vingt-cinq ans, ainsi que l'architecte Adolphe Levesque; Ovide-Antoine Richer, avocat et dessinateur, a vu le jour à Montréal en 1830; Michelot et Sohier dépassent de quelques années la vingtaine. On constate donc que l'Institut philotechnique n'a que du sang jeune.
CHOSE digne de remarque, cette académie de jeunes rapins ne comprend aucun des artistes et des écrivains qui sont alors connus du grand public. L'architecte Thomas Baillairgé, le plus grand bâtisseur de son temps, n'en fait pas partie; ni les peintres Antoine Plamondon et Théophile Hamel, qui dépassent pourtant de cent coudées Napoléon Bourassa; ni l'excellent sculpteur Amable Gauthier; ni le plus solide journaliste de l'époque, Etienne Parent; ni l'historien Garneau, ni l'orfèvre François Sasseville, ni même l'archéologue Jacques Viger. On croit rêver. On éprouve l'impression que le deus ex machina de l'affaire, l'irascible et banal Bibaud, écarte de son institut toutes les personnalités qui lui portent ombrage, et elles sont assez nombreuses. Et sans doute, est-ce la véritable raison de l'insuccès de la compagnie: dès l'année 1858, elle est dissoute.
MICHELOT et Sohier disparaissent de la scène montréalaise dès l'été 1858 et s'en vont chercher fortune aux Etats-Unis. Pendant leur séjour chez nous, Michelot compose des projets de bas-reliefs pour le grand restaurant à la mode, la "Maison Alexandre", et Sohier expose des bas-reliefs et des statues en marbre dont la critique montréalaise fait des éloges plutôt mitigés. le violoniste Charles-A. d'Albert disparaît lui aussi, mais sans laisser de trace.
LES AUTRES immortels de 1856 rentrent dans le rang. Craig, le facteur de pianos, continue de fabriquer de petits instruments de salon, qui sonnent si clair; Maximilien Bibaud rédige et publie des compilations historiques, dans lesquelles le lecteur trébuche à chaque paragraphe sur des inexactitudes, voire sur des erreurs notoires; Napoléon Bourassa multiplie au cours de sa longue et laborieuse carrière, des monuments tarabiscotés, des tableaux grandiloquents ou fades et des sculptures académiques; Adolphe Levesque construit nombre d'édifices d'un style ogival étriqué, pompeux et tout à fait illogique; Ovide-Antoine Richer expose presque chaque année des dessins à la plume d'une technique étrange et pourtant agréable; Paul Letondal forme deux ou trois générations de musiciens consciencieux; Victor Bourgeau, le moins brillant du groupe, presque un illettré, produit des uvres d'architecture si simples et harmonieuses qu'elles tranchent sur la médiocrité de notre architecture archéologique. Parodiant Valéry, je ne dis rien des autres immortels de 1856, pour ne rien dire d'inutile.
SI L'INSTITUT philotechnique a vécu peu d'années sans gloire et n'a laissé aucun ouvrage académique, en revanche on connaît une uvre due à la collaboration de deux de ses membres de la section des Beaux-Arts. C'est un projet de cathédrale gothique, dont les lignes d'architecture sont d'Adolphe Levesque et les détails, d'Alexis Michelot. Ce projet a été imaginé dans le but immédiat de remplacer la cathédrale de monseigneur Bourget, qui avait été détruite dans le sinistre de 1852. Ajoutons que si le projet Levesque-Michelot avait été exécuté, notre pays compterait un autre gros monument raté.
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ON PEUT se demander quelle sorte d'influence l'Institut philotechnique a exercée sur nos écrivains et nos artistes de l'époque 1860. Il ne peut s'agir évidemment que de l'influence des cinq artistes européens du groupe et parmi eux, de l'influence de Michelot, de Sohier et de Letondal. N'exagérons rien ; surtout n'allons pas faire débuter le romantisme canadien à l'arrivée de la CAPRICIEUSE et aux professions de foi esthétique de Michelot et de Sohier.
CEPENDANT il faut se rendre compte que ce sont de jeunes romantiques qui prêchent avec toute la ferveur de leur âge et de leurs convictions, à d'autres jeunes romantiques qui, eux, recherchent l'exaltation et le lyrisme. Et que prêchent-ils? L'art archéologique sous toutes ses formes; le retour aux styles défunts; le QUATTROCENTO et les élèves de monsieur Ingres; en somme, les engoûments [sic] du Second Empire.
MICHELOT et Sohier ne prêchent pas dans le désert. Adolphe Levesque cultivera toute sa vie le gothique, avec beaucoup de bonne volonté mais peu de talent; Bourassa sera hanté par l'architecture archéologique et voudra créer de vastes peintures murales à la manière des élèves d'Ingres; Bourgeau, oubliant les précieuses leçons de ses maîtres - les charpentiers et maçons de sa famille -, taquinera tour à tour le roman et le gothique, et ne laissera dans ce genre aucune uvre digne d'intérêt; et la génération suivante, celle qui aura vingt ans vers 1865, suivra les traces de ces maîtres illustres. Seul Octave-Antoine Richer s'enrichira sur la technique du dessin et se forgera patiemment au style; mais c'est un isolé et, de plus, un amateur. L'Institut philotechnique de Maximilien Bibaud a été un vain coup d'épée dans l'eau.
Bas de vignettes:
1- LAPRAIRIE - Clocher de l'église construit vers 1856 par l'architecte Victor Bourgeau. IOA
2- MONTREAL - Bibliothèque Municipale - Esther et Assuérus, dessin à la plume de Ovide-Antoine richer, exécuté vers 1856 pour l'Album de Jacques Viger. IOA
3- MONTREAL - Commission des Ecoles catholiques. Edifice construit en 1877 d'après les plans et devis de l'architecte Adolphe Levesque. IOA
4- MONTREAL - Chapelle Notre-Dame de Lourdes, construite de 1873 à 1878 d'après les plans de Napoléon Bourassa. IOA
5- SAINT-BARTHELEMY - Eglise construite de 1866 à 1868 d'après les plans de l'architecte Victor Bourgeau. IOA