
Textes mis en ligne le 26 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Morisset 1950.10 --- Morisset, Gérard, " La petite histoire de la construction, un maître-maçon d'autrefois ", La Propriété et la construction, vol. 5, n° 10 (octobre 1950), p. 33, 35-42. --- Architecture --- 269.1 ---La Propriété et la Construction, octobre 1950
La petite histoire de la construction
UN MAITRE-MACON D'AUTREFOIS
Chacun sait que c'est sous l'intendance de Jean Talon que se déclenche la véritable colonisation de la Nouvelle-France. Sous l'action énergique et constante de l'intendant, et aussi de l'évêque de Québec, la population grandit à un rythme accéléré. Parmi les nouveaux-arrivés au pays, il y a assurément une forte proportion de soldats et d'aventuriers qui, par la force des choses, deviennent des défricheurs et des colons. Mais il y a aussi des artisans et des hommes de métier - ceux qu'on appelle d'ordinaire les ouvriers du bâtiment, comme maîtres-maçons et tailleurs de pierre, charpentiers et menuisiers, couvreurs en bardeau et serruriers; il y a même des sculpteurs sur bois, tel Jean Latour et Jean Lemelin, qui sont chargés tout spécialement du décor des églises.
Déjà à Montréal, une première fois en 1653 et une seconde fois douze ans plus tard, arrivent des contingents d'ouvriers de tous outils, qui sont véritablement les bâtisseurs de la petite ville; parmi eux se détache la figure du maître-maçon François Bailly, celui-là même qui élève en 1672, d'après les plans du sulpicien Dollier de Casson, la pittoresque Notre-Dame de Montréal, qui ne disparaîtra qu'en 1830.
Déjà la bourgade qu'a fondée La Violette en 1634 abrite quelques ouvriers du bâtiment, dont les fils et les apprentis illustreront, au XVIIIe siècle, le coin de pays qu'on appelle alors le gouvernement des Trois-Rivières.
Mais à cette époque, et pour de nombreuses années encore, Québec est le grand port de mer de la Nouvelle-France, le terminus maritime de la navigation française en Amérique, la seule ville administrative au double point de vue civil et religieux, enfin le centre même du bâtiment. Aussi est-elle prospère dès les premières années de l'intendance de Talon. On y construit des magasins et des entrepôts pour les diverses [sic] services du roi; on y élève des habitations en pierre pour les bourgeois qui ont fait fortune, et des maisonnettes de bois pour ceux que la chance n'a pas encore favorisés; on érige de nouvelles maisons conventuelles ou on agrandit celles qui sont devenues insuffisantes.
C'est l'époque où le Frère Luc, récollet, dresse les plans du Séminaire de Québec; où la cathédrale est reconstruite sur un plan plus vaste; où l'Intendance surgit de terre dans le quartier du Palais; où les Récollets, sous l'impulsion de Germain Allard et du Frère Luc, construisent, sur le bord de la Saint-Charles, une église l'actuelle chapelle de l'Hôpital-général; et un édifice conventuel; où les bourgeois de la ville basse, voulant se rapprocher du cur même de la capitale, montent la côte de la Montagne et se font construire des hôtels rue de Buade, de la Ste-Famille et des Remparts.
Québec est alors un vaste chantier. "Les jeunes gens se jettent dans les arts et métiers", écrit Jean Talon à l'automne 1671. Et il ne faut pas s'en étonner puisqu'il existe, à trois heures de cheval de Québec, une école d'arts et métiers que François de Laval a fondée presque en même temps que son séminaire, afin que ses futurs prêtres possèdent, concurremment avec les subtilités de la théologie, les notions élémentaires et l'exercice de certains métiers populaires. Au reste, les fils de Français qui se sont acclimatés au pays ne manquent pas d'aptitudes manuelles. "Personne, reconnaît Charlevoix, ne peut leur contester un génie rare pour les mécaniques; ils n'ont presques pas besoin de maîtres pour y exceller, et on en voit tous les jours qui réussissent dans les métiers sans en avoir fait l'apprentissage" Sans en avoir fait l'apprentissage! Charlevoix exagère manifestement, mais n'importe. Bertrand de Latour, parfois si hargneux dans ses appréciations, ne peut s'empêcher de reconnaître que les petits Canadiens "réussissent beaucoup mieux dans les ouvrages de main (que dans les études livresques); les arts y sont portés à une grande perfection et on y trouve en tous genres de fort bons ouvriers". Et beaucoup plus tard, en 1750, madame Bégon écrira à son gendre: "Il n'y a pas dans cette ville (Rochefort), un ouvrier qui vaille Labrosse ny Durye." - Elle veut parler évidemment, de Paul Labrosse, excellent ouvrier de Montréal.
En l'année 1685, l'Ecole des Arts et Métiers de Saint-Joachim est en pleine activité. Un mémoire de l'époque, qui est probablement de la main du gouverneur, M. de Denonville, nous apprend "qu'on y enseigne la menuiserie, la sculpture, la peinture, la dorure pour l'ornement des églises, la maçonnerie et la charpente. Il y a de plus tailleurs, cordonniers, taillandiers, serruriers, couvreurs qui apprennent ces métiers aux enfants du pays."
Ces maîtres dont parle Denonville sont arrivés à Québec peu de temps après le départ de Jean Talon, c'est-à-dire entre les années 1672 et 1678. Les premiers sont Michel Fauchois et Samuel Genner, deux sculpteurs sur bois; Gardenat, un peintre qui exerce aussi la dorure; Claude Baillif, un architecte et maître-maçon. Le plus connu, dis-je, est Jacques Leblond dit Latour.
On ne dira jamais assez tout ce que nous devons à cette équipe de bâtisseurs du XVIIe siècle. Sans doute presque toutes leurs uvres ont-elles disparu au cours du siècle suivant, à la suite des désastreuses campagnes de guerre de Sept Ans et de la guerre de l'Indépendance américaine. Mais ils ont formé, à la mode d'autrefois, de nombreux disciples; à leur tour, ceux-ci ont élevé de beaux monuments et formé de bons apprentis; de sorte que l'influence de nos maîtres du XVIIe siècle s'est fait sentir pendant tout le siècle suivant, même jusqu'au milieu du XIXe siècle. C'est en Nouvelle-France que le style Louis XIV a, pour employer une expression plaisante, "repiqué une seconde jeunesse", presque aussi vivace que la première.
Dans cette équipe de bâtisseurs, Claude Baillif joue un rôle considérable. Ce Parisien de naissance - il est né dans la Grand'Ville vers l'année 1635 - est d'abord un "engagé du Séminaire." A son arrivée à Québec le 22 septembre 1675, le procureur de la maison ouvre une page à son nom dans le grand livre de comptes: "Claude Baillif, tailleur de pierre, engagé pour trois ans". Le scribe ajoute cette note; "Il (Baillif) gagne autant que les autres tailleurs Sçavoir Soixante Escus par an..' Soixante écus, cent quatre-vingts livres, trente-six dollars - mais des piastres d'autrefois!
Qu'on ne s'étonne point de la modicité de ses gages; car Baillif habite alors au Séminaire; il y est suivant l'expression courante du XVIIe siècle, logé nourri, blanchi et raccomodé.
Sa première entreprise est la construction même de l'édifice du Séminaire, d'après les plans de Claude François dit Frère Luc; il s'agit de l'aile de la Procure, la partie la plus ancienne de l'établissement. Elle existe encore; non pas telle qu'elle était autrefois, car elle a subi trois sinistres, dont le dernier, survenu en 1865, a été l'occasion de modifications importantes. Tel qu'il est à l'automne 1678, l'édifice du Séminaire est un long bâtiment à deux étages, simple et majestueux; le comte de Frontenac, qui rougit d'être logé dans un château déjà vieux et presque en ruine, se laisse aller à un mouvement d'envie en voyant ce bel édifice tout neuf; et il écrit au roi ces phrases désabusées: "M. l'Evesque empêche lui-même qu'on puisse douter de son revenu, par les grands et superbes bâtiments qu'il fait faire à Québec, quoique luy et ses ecclésiastiques fussent déjà logés plus commodément que les gouverneurs. Le palais qu'il fait faire, au dire du Frère Luc, récollet, qui en a donné le dessin, coûtera plus de quatre cents mille livres. Cependant, nonobstant les autres dépenses que fait Monsieur l'Evesque, la plupart non nécessaires, il en a déjà fait le quart en deux ans. Le bastiment est fort vaste et quatre estages (le gouverneur compte la cave et les lucarnes pour deux étages); les murailles ont sept pieds d'épaisseur; les caves et les offices sont voustées; les fenestres d'en bas sont faites en embrasures et les couvertures d'ardoise toute apportée de France."
Bacqueville de la Potherie ajoute un détail plaisant à la description de Frontenac: "Les Caves du Séminaire, écrit-il, sont d'une grande beauté. On dirait en hiver que ce seroit un jardin où toutes les légumes sont par ordre comme dans un potager..."
L'Edifice du Séminaire terminé, Claude Baillif s'établit à son compte dans une maison de la rue du Sault-au Matelot et poursuit sa carrière de bâtisseur. Pendant une quinzaine d'années, il est le grand architecte de la petite ville, celui dont on trouve le nom dans la plupart des marchés de construction de cette époque. Il est la vedette du bâtiment. Il prend des apprentis; ceux qui sont le mieux connus sont François Desnoyers et Etienne Parent.
Pendant les vingt années que dure sa carrière de bâtisseur en Nouvelle-France, Claude Bailli a édifié un grand nombre de constructions, églises et habitations, édifices conventionnels et militaires, et cetera [sic] . Jetons un coup d'il sur cette production considérable.
Dans son uvre, il se trouve naturellement quelques habitations. Qui ne connaît, au moins par la photographie, l'acceuillante [sic] maison qui sert de point de départ à l'ascenseur de la ville haute, à Québec? C'est l'ancienne maison de Louis Jolliet, que Baillif a construite en 1684 pour l'illustre explorateur; elle n'est plus du tout ce qu'elle était assurément, surtout à l'intérieur; mais ses murailles sont bien celles que Baillif a appareillées avec soin.
Qui ne connaît également l'hôtel Louis XIV, à la Basse Ville? C'est encore un ouvrage de Baillif. Cependant si ce dernier revenait sur terre, il hocherait sûrement la poire devant cette étrange façade et il se demanderait quel est l'adolescent qui s'est amusé à construire, au-dessus des solides murailles qu'il a maçonnées en 1687, ce château de carte dominé de tourelles de fer-blanc.
Reconnaîtrait-il l'église Notre-Dame-des-Victoires. Ce n'est pas sûr; et pourtant, c'est lui qui l'a élevée en 1688. Après réflexion, il se rendrait compte que son uvre a beaucoup souffert du temps et des hommes, qu'elle a perdu, et depuis longtemps, son clocher primitif et qu'elle ressemble peu à la délicate chapelle qui est sortie de ses mains en 1688; mais dans sa naïveté de maître d'uvre classique, il se demanderait pour quelle raison supérieure d'esthétique l'on a peint la pierre de ce monument en un ton qui évoque des choses pas propres du tout...
Reconnaîtrait-il même la cathédrale de Québec? Rien n'est moins sûr. Il jetterait probablement un regard sympathique sur le clocher, tout en faisant la remarque que son clocher à lui, qu'il a dessiné en 1684, était moins endimanché mieux proportionné et, pour tout dire, plus aimable. Mais le reste de l'édifice serait pour lui une architecture inconnue, car Notre-Dame a été transformée à maintes reprises - notamment en 1744, en 1769 après le siège de la ville, en 1844 et enfin en 1923.
C'est en vain que Claude Baillif, s'il pouvait revenir se balader dans notre ville, chercherait les autres habitations et les entrepôts qu'il y a construits jusqu'en 1698; en tout cas, il ne retrouverait pas le moulin en maçonnerie qu'il a élevé en 1691, à la Pointe-aux-Lièvres, pour le noble homme Charles Aubert de la Chesnaye" et il constaterait que l'appellation même de Pointe-aux-Lièvres est a [sic] peu près inconnue de nos jours.
C'est également en vain qu'il chercherait, sur le site du parc Montmorency, le monument auquel il a travaillé avec tant de talent et d'ardeur; je veux parler du Palais épiscopal de Monseigneur de Saint-Vallier. Construit en 1693 au sommet de la Côte-de-la-Montagne, à l'endroit le plus avantageux de la ville, ce palais a servi pendant quelques années de logement au deuxième évêque de Québec; inhabité pendant trois quart de siècle, il a été restauré en 1792 pour loger l'administration du pays et la chambre des députés, reconstruit partiellement et surmonté d'une coupole en 1831 par Thomas Baillairgé, enfin détruit de fond en comble une vingtaine d'années plus tard.
Si j'en juge par les dessins et les gravures du XVIIIe siècles [sic] , surtout par le plan en relief de Jean-Baptiste Duberger (1810), c'était un beau monument de style Louis XIV; ses proportions étaient à la fois pleines et nobles; son portail était majestueux et simple; sa chapelle était un joyau d'architecture; et sa construction même, au dire d'un certain mémorialiste, était aussi soignée que celle des plus fastueux édifices français de la même époque. Il n'en reste que de belles images
En lisant le marché intervenu le 10 janvier 1693 entre l'évêque et l'architecte, on constate que c'est Claude Baillif lui-même qui a dressé les plans de ce palais: "...Suivant et Conformément aux Plans et Elévations qu'en a faits en desseins Ledit Entrepreneur au nombre de trois, qu'Icelles parties ont Conjointement signées avec Nous dit Notaire" est-il écrit dans la minute de Maître Genaple.
Si l'infortuné Baillif pouvait poursuivre sa petite enquête, il ne serait pas au bout de ses étonnements. Il chercherait, et bien en vain, à la Basse-Ville - précisément à la Pointe-aux-Roches (encore un nom qui a disparu) -, il chercherait, dis-je, la muraille de trois cents pieds de longueur, de vingt-six pieds de hauteur et de six pieds d'épaisseur, qu'il a construite en l'année 1691 pour servir de base et de protection à une batterie de canons; cet ouvrage militaire, dont la description minutieuse se trouve dans une minute de Maître Genaple, a tant été battu par les batteries anglaises en juillet 1759, qu'on n'a pas jugé à propos de le relever de ses ruines .
Enfin, si notre architecte traversait à la Pointe-Lévy pour s'enquérir de l'état du presbytère qu'il y a bâti en 1690, à la demande de Monseigneur de Saint-Vallier, il ne retrouverait point son uvre, et personne ne pourrait le renseigner convenablement à ce sujet, puisque cet ouvrage n'existe plus depuis le sinistre de 1830; mais il serait témoin d'une scène qui se produit souvent chez nous depuis trois quart de siècle: Il verrait des ouvriers insouciants abîmer la belle façade l'église et jeter bas, comme s'il s'agissait d'un vulgaire poteau de téléphone, l'admirable clocher à deux lanternes que Thomas Baillargé [sic] a dessiné en 1830.
- Mais que reste-il donc de mon uvre, s'écrierait le pauvre architecte la tête dans les mains? On m'a tout démoli Miséricorde!
Et le brave Baillif se hâterait de quitter cette ville qui a fait un si mauvais sort à la plupart de ses ouvrages. Suivons-le qui chemine sur la côte de Beaupré. Il regarde à gauche; il regarde à droite; il n'est pas du tout rassuré. Le paysage, il le reconnaît parfois; ou plutôt il croit le reconnaître. Mais comme on l'a transformé! Presque plus de grands arbres; aucun pin sur la corniche dénudée; mais des frondaisons insignifiantes; beaucoup d'asphalte et d'innombrables - poteaux noirâtres; des toiles d'araignées de fils de fer; et au milieu de jolies maisons blanchies à la chaux, des cabane [sic] carrées à frontons en tôle.
Seules les grandes lignes du panorama, les courbes des molles Laurentides, les échancrures du rivage lui sont familaires [sic] ; elles lui rappellent les sentiments qu'il éprouvait autrefois, quand il lui arrivait de chevaucher sur cette route de sable gris, dans la solitude et le silence. Un jour de l'automne 1689, il était allé porter au missionnaire de Sainte-Anne le plan de son église; et il avait vu, de ses yeux, l'abbé Germain Morin inscrire au livre de comptes de la paroisse cette mention: "Au Sir Baillif Architecte de l'Eglise de Ste-Anne, 50". Son église la reverra-t-il?
En entrant dans le village de Sainte-Anne, il se demande sérieusement quel est ce bourg qui est en foire perpétuelle. Il ne reconnaît plus les choses: le bourg s'est métamorphosé. Cependant, il traverse cette foire bruyante; et au moment où il est terrifié par une masse de pierre argentée qui lui paraît hostile, il aperçoit dans la verdure SON clocher, la seule chose tout simplement belle dans cet amas de matériaux mal ordonnés.
Mais qu'est-ce qui ne va plus Baillif en reste stupéfié. Pourquoi a-t-on tourné son église à quatre-vingt dix degrés ? Pourquoi a-t-on supprimé les croisillons du transept? Pourquoi a-t-on changé le dessin des fenêtres? Pourquoi cette mascarade inutile? Baillif hausse les épaules. N'importe.
Sur le comble de la chapelle commémorative - elle porte bien son nom, il reconnaît SON clocher, celui qu'il a dessiné en 1689. Deux jolies lanternes comme on n'en fait plus, comme on ne peut plus en faire; entre les lanternes, un cavet renversé dont Baillif a particulièrement soigné la courbe, un cavet qui a de l'élan; et au sommet de la petite lanterne, une coupolette à molles contrecourbes, qui s'étire pour recevoir la croix; et la croix elle-même, quelle légèreté dans ses tiges de fer doux, quelle grâce dans ses fleurs de lis, quelle joyeuse naïveté dans la silhouette de son coq!
-Sur le grand comble du Séminaire, pense Baillif, le petit clocher de l'aile de la Procure était un essai méritoire, une simple ébauche. Mais celui-ci...!
Un document manuscrit, qui se trouve dans les archives judiciaires de Québec, nous apprend que Claude Baillif "est mort sur mer devant l'Isle St-Martin en Lamarque, dans le cours du Voyage pour lequel Il estoit parti l'An dernier, au mois d'Octobre, de ce pays pour passer en France". Comme cette pièce - l'inventaire après décès de l'architecte - porte la date du 20 août 1699, il s'ensuit en décembre 1698, en vue des côtes de son pays natal.