
Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Paradis, Roland 1950/11/26
Bibliographie de Jacques Robert, n° 175
La Patrie, 26 novembre 1950, p. 26 et 31.
L'ORFEVRE ROLAND PARADIS
PARMI les orfèvres français qui sont venus s'établir en Nouvelle-France sous l'Ancien Régime, le premier Parisien est, sauf erreur, Michel Levasseur; il est arrivé à Québec en l'année 1699 et, dix ans plus tard, s'en est retourné dans son pays. Le second orfèvre originaire de Paris est le sujet même de ma chronique d'aujourd'hui, Roland Paradis. Encore un illustre inconnu dont je voudrais faire revivre la mémoire.
EN compulsant nombre de pièces d'archives - état civil et minutes notariales -, j'en arrive à la conclusion que Roland Paradis est né à Paris vers l'année 1696, dans l'une de ces pittoresques maisons de bois qui bordaient autrefois le Pont-au-Change. Il appartenait donc à l'ancienne paroisse de Saint-Jacques-la-Boucherie, dont il ne reste aujourd'hui que la tour gothique isolée dans un parc et bien connue des Parisiens. De par sa naissance, il vit dans le monde privilégié des orfèvres et des changeurs, c'est-à-dire de tous ceux qui vivent du métal argent; en effet, son père, Claude Paradis, est maître à la jurande de Paris, et son poinçon a été insculpé à la date de 1685. Sur la mère de notre orfèvre, Geneviève Cuisy, on ne sait rien de particulier.
ON ne possède guère de renseignement sur l'adolescence de Roland Paradis. Je présume qu'il a fait son apprentissage à l'atelier paternel et qu'il y a prolongé son compagnonnage; je présume également qu'admis à la maîtrise quelque temps après la mise en vigueur des mesures fiscales du gouvernement de Versailles (1718-1719) et juste à la veille de la désastreuse banqueroute de Law, il a éprouvé, comme presque tous les orfèvres du royaume, d'énormes difficultés dans l'exercice de son art; je présume enfin qu'il a été séduit par le mirage du Nouveau Monde. Quoi qu'il en soit, il s'embarque pour la Nouvelle-France au printemps de l'anée [sic] 1727, en compagnie de son frère cadet Louis, maître-tailleur.
Il s'établit d'abord à Québec, à la ville basse, rue du Sault-au-Matelot. Quelques mois après son arrivée, soit le 3 février 1728, il épouse Marie-Angélique Boivin, fille d'un charpentier de maisons "En la Coste Saint Jean paroisse de Cette ville de quebecq". Au contrat de mariage, dressé par Maître de La Cetière, le frère cadet intervient: "Incommodé, Se voyant hors d'Etat de Contracter mariage, a par Ces presentes fait donation pure et simple Et y Reuocable (irrévocable) - tous et generallement Les biens qui peuvent Compter Et Appartenir au dit Donateur tant propres du costé paternel que maternel , et à la Charge de Garder le Donateur avec eux, Le Loger, Héberger, Entretenir, Blanchir, Nourrir à leur Table et Comme eux Le Soigner sain et malade, Et apres Sa mort Le faire inhumer et faire dire Cinquante mesmes basses pour le Repos de Son âme "
EN dépit de l'apparente générosité de cette donation, le ménage Paradis ne peut vivre décemment dans une petite ville de trois mille cinq cents habitants, qui compte déjà cinq orfèvres en pleine activité. Aussi bien Roland Paradis se voit-il dans l'obligation d'aller se fixer à Montréal au cours de l'année 1729; au reste, il y fera sa carrière d'un demi-siècle et y obtiendra quelque succès. De temps à autre, il retourne à Québec où sa femme possède des intérêts, notamment sur des terrains situés à la côte Saint-Jean. Intérêts d'ailleurs peu considérables, car en l'année 1749 le ménage Paradis cède, moyennant une somme dérisoire, tous les droits qu'il possède sur les propriétés familiales du faubourg Saint-Jean. La même année, une longue querelle le met aux prises avec le marchand québécois Louis Roussin; l'objet du litige est de peu d'importance; et je m'étonne que les délibérations du Conseil supérieur contiennent tant d'écritures sur une affaire aussi futile.
VOILA à peu près tout ce qu'on sait sur la carrière de notre orfèvre. Roland Paradis est mort à Montréal le 28 avril 1754, "entre neuf et dix heures du matin", précise son acte de décès.
QUAND on examine avec attention quelques-unes de ses uvres d'orfèvrerie religieuse, on constate que Roland Paradis en est resté, pendant vingt années de sa carrière, à un style Louis XIV nettement archaïque, parfois quelque peu massif, non dénué d'une certaine élégance mais austère, mis en uvre avec une maîtrise incontestable. Ce n'est qu'assez tard dans sa carrière - c'est-à-dire vers l'année 1750 - qu'il connaît la grâce mondaine et la richesse décorative du style Régence; elle lui sont apportées directement de France par son neveu François de Lique, jeune orfèvre né à Paris vers 1723 et, lui aussi fils d'un orfèvre parisien du nom de Charles de Lique. François de Lique entre à l'atelier de son oncle et met immédiatement en uvre les formes et les éléments décoratifs qu'il a assimilés à l'atelier paternel. Cependant son maître a tout juste le temps de se familiariser avec ces formes pour lui toutes nouvelles. On a vu tout à l'heure qu'il est mort en 1754. Aussitôt, François de Lique prend possession de l'atelier du défunt et exécute les dernières commandes que celui-ci n'a pu mener à bien - nous le savons par quelques pièces d'orfèvrerie domestique qui portent à la fois les poinçons des deux artisans ou, parfois, le poinçon de François de Lique apposé sur le poinçon de son oncle.
CES deux poinçons sont parmi les plus beaux de notre orfèvrerie, et je voudrais en écrire quelques mots. Les poinçons de Roland Paradis - il en a utilisé trois - comportent, comme presque tous les poinçons du milieu du XVIIIe siècle, ses initiales gravées à la romaine; au-dessus, on voit une couronne royale dessinée fort simplement et, au-dessous, un petit losange; l'un de ses poinçons, gravé avec beaucoup de netteté, porte la lettre C entre la couronne et les initiales de l'artisan.
LE poinçon de François de Lique est le plus grand de l'Ecole canadienne; il a près d'un demi-pouce de hauteur; il comporte les initiales de l'artisan, F.D.L., cantonnées de quatre fleurs; l'ensemble est complété de deux feuilles d'acanthe finement gravées. Chaque fois que j'aperçois cet admirable poinçon, surtout quand il est apposé sur une petite pièce d'orfèvrerie, je songe immédiatement à un ravissant motif ornemental; c'est ainsi qu'à l'église de Saint-Augustin (Portneuf), deux ampoules aux saintes huiles ne portent, pour tout décor, que le poinçon de François de Lique.
DANS le deuxième livre de comptes de Lachenaie, je lis à la date du 1739 cette mention: "Livré au Sieur Paradis orfesvre pour matierre et façon d'un ciboire et porte-dieu ainsi qu'il paroist par son reçeu la Somme de 145# 10 sols." Le porte-Dieu n'a pu être retrouvé, mais le ciboire existe encore (fig. 1).
JE parlais tout à l'heure de style archaïque. C'est dans ce ciboire, façonné d'ailleurs avec une technique irréprochable, qu'il se manifeste le plus: la courbe de la coupe, le profil et la mouluration du couvercle, le faux-nud à billettes, le nud en boule, le pied aplati portant un fût en cône, tout dans cette pièce rappelle les premières années du règne de Louis XIV; style archaïque, oui, mais qui se rapproche singulièrement de l'art moderne - voyez le galbe de la coupe, la cheville de la base.
CES caractères du milieu du XVIIe siècle, je les retrouve dans un petit ostensoir qui appartient à la collection de M. Paul Gouin. Cette pièce provient tout probablement de l'église de Saint-François-de-Sales (île Jésus); dans le premier livre de comptes de cette paroisse, je lis cette mention à la date de 1745: "Payé à Mr Paradis, orphèvre (sic), pour façon du pied du Soleil la Somme de trente Livres." Ainsi donc le soleil, c'est-à-dire la lunule et les rayons, serait l'uvre d'un artiste inconnu, mais le balustre et la base sont l'uvre de Roland Paradis dont ils portent le poinçon (fig. 2). Bien que cette pièce soit en médiocre état, il faut en admirer le profil très étudié des moulures du fût, la plénitude des formes de la base, la charmante frise ajourée dont la ciselure élégante est martelée d'une main ferme.
DANS le petit calice de Berthier-en-haut (fig. 3), je remarque les mêmes traits que dans les deux pièces précédentes. Mais l'ensemble a plus d'allure et la technique est impeccable. La coupe, toute lisse, est finement galbée; le nud, en forme de panse d'encensoir, est orné de ciselures délicates; et la base est allégée par une frise dont le motif ornemental est une perle cantonnée de crêtes de coq.
EN l'absence du premier livre de comptes de Berthier, il n'est pas facile de dater le calice que je viens d'analyser. En revanche, le grand calice en argent, qui est conservé au musée du Séminaire des Trois-Rivières et qui provient probablement de l'ancienne paroisse, porte non seulement le poinçon de Roland Paradis, mais encore l'inscription suivante gravée maladroitement au burin: "Paradis fesite 1748". C'est une pièce monumentale: elle a près d'un pied de hauteur (fig. 4). Sa coupe, spacieuse et peu profonde, est rendue plus robuste par un corset de godrons qui en décorent la partie inférieure; le faux-nud d'en haut est ponctué de billettes, alors que le faux-nud inférieur est uniquement cerné de moulures; le nud proprement dit prend ici une importance exceptionnelle, tant par ses dimensions considérables que par son double décor de ciselures et de godrons; enfin, je retrouve sur la base la même frise ajourée que sur le calice de Berthier-en-Haut, mais ici elle a un relief plus accusé et un rythme scandé avec plus de hardiesse.
LE PETIT porte-Dieu de la collection de M. Louis Carrier (fig. 5) est peut-être celui dont il est fait mention dans le livre de comptes de Lachenaie; mais je n'en ai pas la preuve. C'est une pièce minuscule d'environ deux pouces de diamètre; elle ne porte aucun ornement; mais elle est profilée avec tant de science et de grâce qu'elle est, en somme, l'une des uvres les plus parfaites de notre orfèvre.
SAUF une piscine en argent que possède le trésor de Sainte-Anne-de-Beaupré et qui date vraisemblablement de l'année 1728, les autres uvres de Roland Paradis que je voudrais signaler sont des pièces d'orfèvrerie de table; elles ne sont pas en grand nombre.
QU'IL s'agisse de couverts comme ceux qu'on peut admirer dans le trésor du Palais épiscopal et de l'Hôtel-Dieu de Montréal, qu'il s'agisse de gobelets et de coupes en argent, comme ceux de la collection Louis Carrier et de l'Hôpital-Général de Québec, qu'il s'agisse même de grandes écuelles à deux anses comme celles que nos orfèvres ont façonnées entre les années 1720 et 1770, on peut affirmer que dans ce domaine Roland Paradis ne se met pas en frais d'imagination. Il martèle des vases et des ustensiles avec sa virtuosité coutumière, mais il se sontente d'utiliser des formes consacrées par l'usage, des ornements simples et de tout repos, des proportions qui ont fait leurs preuves et qui sont toujours d'actualité.
LA ENCORE, le style de Roland Paradis reste archaïque. Alors que nombre d'orfèvres de son temps se livrent aux caprices des courbes et des contrecourbes, des godrons en torsade et des motifs floraux soigneusement imités d'après nature, alors que tout art ornemental se résout en somptuosité décorative, Paradis s'en tient à la tradition du Grand Siècle et méconnaît la nouveauté.
CET attachement à une tradition déjà ancienne est nettement visible dans la grande écuelle en argent qui se trouve dans le trésor des Ursulines des Trois-Rivières; sauf les profils en contrecourbe et les palmettes des deux anses, cette pièce ne comporte aucun décor; c'est une vasque tout unie, comme les écuelles d'étain; seul le chiffre de son ancien propriétaire, l'abbé Barthélémy Fortin, ancien aumônier du couvent des Ursulines, rompt la nudité de cette surface d'argent admirablement polie; le reste ne vaut que par la justesse de ses proportions et la distinction de son dessin (fig. 6).
AU RESTE, il faut en dire autant d'une autre grande écuelle en argent, qui a appartenue à M. Paul Gouin et qui est maintenant conservée à l'Institut des Arts de la ville de Détroit (fig. 7). Les dimensions sont absolument les mêmes, les proportions ne comportent que de fort légères variantes; le profil des anses est tracé suivant le même gabarit. La seule différence entre ces deux écuelles consiste dans une moulure arrondie, qui contourne les anses et leur donne un certain relief. Comme sur l'écuelle des Trois-Rivières, on voit sur celle de Détroit le chiffre d'un ancien propriétaire: "Morisso".
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VOILA en peu de mots tout ce qu'on sait en ce moment sur la carrière de l'orfèvre Roland Paradis. Il a façonné quelques vases d'église d'un style sobre et intéressant, et des vases de table absolument conformes à la tradition la plus sage.
PEUT-ON en dire autant de son neveu, de ce François de Lique que personne ne connaissait il y a une dizaine d'années et dont la carrière est extrêmement obscure? Dans l'état actuel de nos connaissances, on peut répondre non. A part les ampoules aux saintes huiles que j'ai inventoriées naguère à l'église de St-Augustin (Portneuf), il n'a façonné, semble-t-il, que de l'orfèvrerie domestique et de traite. Car il s'est vite tourné vers un genre d'orfèvrerie qui a été très prospère en ce temps-là, l'orfèvrerie destinée à la traite des fourrures. Pendant quelques années, il travaille à Montréal même et fournit des bibelots de toutes sortes les trafiquants en fourrures.
VERS l'année 1780, il se fait lui-même négociant en fourrures et entreprend de longs et périlleux voyages à travers l'ouest canadien. Et c'est probablement au cours d'un de ces voyages lointains qu'il a perdu la vie; car après l'année 1787, on perd toute trace du neveu de Roland Paradis.
Bas de vignettes:
1- LACHENAIE - Ciboire en argent massif, façonné en 1739 par Roland PARADIS. IOA
2- WESTMOUNT. - Coll. de M. Paul Gouin. Ostensoir en argent massif, dont le fût et la base sont l'uvre de Roland PARADIS; provient probablement de Saint-François-de-Sales (île Jésus). IOA
3- BERTHIER-EN-HAUT. - Petit calice en argent massif façonné vers 1740 par Roland PARADIS. IOA
4- TROIS-RIVIERES. - Musée du Séminaire. Grand calice en argent massif, dont la base porte l'inscription suivante: "Paradis fesite 1748." Provient probablement de l'ancienne église des Trois-Rivières, détruite en 1908. IOA
5- SAINTE-ANNE-DE-BELLEVUE. - Coll. de M. Louis Carrier. Porte-Dieu en forme de ciboire, façonné vers 1739 par Roland PARADIS. Provient probablement de Lachenaie. IOA
6- TROIS-RIVIERES. - Couvent des Ursulines. Ecuelle en argent massif, marquée au chiffre de l'abbé Barthélémy Fortin, martelée par Roland PARADIS. IOA
7- DETROIT. - Institut des Arts. Grande écuelle en argent massif, marquée au chiffre MORISSO et portant le poinçon de Roland PARADIS. IOA