
Textes mis en ligne le 12 mars 2003 par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Pagé dit Quercy, Jacques 1950/11
Bibliographie de Jacques Robert, n° 314
Technique, vol. 25, n° 9, novembre 1950, p. 589-600.
JACQUES PAGÉ dit QUERCY (1682-1742)
Il y a une dizaine d'années, nos connaissances sur Jacques Pagé dit Quercy se réduisaient à peu de chose: date de naissance et de mort, apprentissage de moins d'un an chez Michel Levasseur, ustensiles de table, menues pièces d'orfèvrerie C'est à peu près tout. Encore un illustre inconnu dont on tirait gloire sans s'informer de son uvre.
Jacques Pagé est, chez nous, un pionnier du cru. pionnier dans l'orfèvrerie d'église et de table; pionnier dans l'horlogerie; et si, comme fabricant de bière, il a d'illustres prédécesseurs - tel Jean Talon -, il n'en est pas moins l'un des premiers industriels nés au pays. Il a donc droit à une esquisse biographique circonstanciée. D'autant plus qu'il s'est fait lui-même. Car si Jean Villain et Michel Levasseur, François Chambellan et Roland Paradis ont vu le jour en France et y ont appris les rudiments de leur art, Jacques Pagé, lui, est un Canadien authentique; il a été, bien entendu, l'apprenti de Levasseur; mais il l'a été si peu de temps qu'on peut le considérer comme un autodidacte.
I. Son existence
Il est né à Québec le 11 décembre 1682. Son père, Guillaume Pagé, exerce tous les métiers, comme d'ailleurs presque tous les colons débrouillards de cette époque: il est artisan, fabricant d'embarcations, interprète chez les Indiens, coureur de bois, traitant en fourrures, brasseur. Car les hommes de l'âge héroïque de la Nouvelle-France se livrent, souvent par necessité et parfois par goût, à toutes les besognes possibles: ils s'improvisent maçons et charpentiers pour construire leurs habitations; ils se font marins et explorateurs pour aller trouver, au plus profond des bois, les Indiens chasseurs de loutres et de castors; ils se font maraîchers et paysans pour cultiver sur leurs lopins de terre les végétaux nécessaires à la subsistance de leur mesnie; ils se font ouvriers, chauleurs ou simples manuvres, même braconniers, selon les circonstances de leur vie ou les exigences du moment.
Il n'est donc pas étonnant que Jacques Pagé, à peine au sortir de l'adolescence, façonne des vases de métal bien avant de commencer son apprentissage. Un jour, il voit un artisan marteler des feuilles d'argent et les souder au moyen d'une poudre blanchâtre; il s'essaie au même jeu et y réussit du premier coup. C'est l'intendant Raudot qui nous l'apprend dans une ordonnance datée du 2 mai 1708; en voici le texte: qui étoit le plus propre a l'entreprendre et a y reussir étoit Jacques Paget dit Carsy par plusieurs choses quil a desjà fait de sa main et de son génie par lesquelles il a fait connoître quil pouuoit y reussir, Nous ordonnons aud Leuasseur de luy apprendre Son metier, deffendons aud Gauureau dinquieter Led Leuasseur et led Carsy à ce sujet, leur permettant de faire ensemble tels marchez que bon leur Semblera fait a quebec le 2e jour de May 1708. [Note 1. Cf. Archives judiciaires de Québec. Minutier de Maître Jacques Barbel, 2 mai 1708. - L'ordonnance de Raudot et la minute du brevet d'apprentissage se font suite.]
Nanti de l'autorisation de prendre à son service un deuxième apprenti, Michel Levasseur entraîne le jeune Pagé à l'étude de Maître Barbel, sise dans la côte de la Montagne; et le notaire rédige sur-le-champ le brevet d'apprentissage qu'on va lire.
ieur Carcy, a commencer led aprentissage Le quinze du pnt mois et continuer jusqu'au départ des Vaux (vaisseaux) qui partiront de cette ville Lautonne prochain de la prnte année auquel temps Led Sieur Leuasseur doit Sembarquer luy et sa famille pour Le voyage de lancienne france, ne Sera tenu Led Sieur Leuasseur de fournir aucuns aliments aud Sr pagé Carcy Leql sera tenu de se nourir Blanchir et Entretenir et Loger, Led Sieur Carcy sera tenu de se rendre tous les matins aux heures ordinaires En la maison dud Sr Leuasseur pour trauailler a tous les ouurages dorpheuerie ou autres concernants Led art Lequel Sieur Leuasseur promet montrer Led art pendant Led temps aud Sr. Carcy sans luy Rien Cacher, tous les trauaux que fera Led Sieur Carcy pendant Led temps seront pour et au proffit dud Sieur Leuasseur sans pouuoir par Led Sieur Carcy y rien pretendre ny demander ny mesme pouuoir pendant Led temps trauailler pour qui que ce soit Sans la permission dud Sieur Leuasseur, Est aresté et conuenu entre Lesd parties quau cas que Led Sieur Leuasseur passe en france cet autonne, Led Sieur Carcy sera tenu de trauailler pour et au proffit dud Sr Leuasseur jusqu'au Jour du départ du Vau (vaisseau) du Roy et sy Led Leuasseur ne passe point et que Led Sieur Carcy veille (veuille) passer en france Son temps finira dix Jours auparauant Le départ dud Vau ou autre vaisseau marchand qui partira le dernier et ce pour faliciter et donner loisir aud Sr Carcy de faire ses affaires, Est en outre aresté et conuenu quau cas de départ dud Sieur Leuasseur, Les outils quil aura consernant Led art Le Sieur guillaume pagé dit Carcy pere dud Sieur Carcy Sest obligé de Les Achepter dud Sieur Leuasseur et conuiendront alors du prix diceux, sera néanmoins Loisible aud Sr Leuasseur den disposer En faueur de quelque autre ou de Les Emporter; Soblige led Sieur Leuasseur dEnseigner Led art aud Sieur Carcy tant pour Lor et argent, ferblanc et autres consernant Led art et louurer Les soudures et d'aprendre donner conne aud Sr Carcy des le commencement de septembre prochain des figures qui Regarde Led art sans rien Cacher aud Sr. Carcy. Led Sr Carcy Sest soumis et obligé dobéir aud Sieur Leuasseur pendant Led temps et fera tout ce qui luy sera Commandé consernant Led art Luy porter honneur et Respect et a son Epouse, Est aussy aresté et conuenu quau cas que Led Sieur Carcy pere ayant besoing de son fils pour quelques jours Led SrCarcy auisera auec Led Sr Leuasseur qui conuiendront du temps au cas que led Sr Leuasseur nen aye point besoing. Sera tenu Led Sr Leuasseur de fournir les outils pendant Led temps aud Sr Carcy. Est aresté et conuenu par clause et conuention expresse quau cas que Led Sr Leuasseur ne passe point en france, que led Sieur Carcy ne pourra point Setablir ny trauailler dud metier pour son proffit quaprès le depart des Vaux pour france de l'année mil sept cent neuf et encore que led Sieur Leuasseur ne passe point en france Led Sr Carcy pere ne sera point tenu de prendre les outils dud Sr Leuasseur. Car ainsy fait et passé aud quebec Etude dud notaire après midy le deuxe Jour de May mil sept cent huit pnce (présence) des sieurs pierre haimard marchand et me René hubert huissier temoins demeurants aud quebec qui ont auec Lesd parties et notre signé lecture faite." Suivent les signatures des parties; celle de l'apprenti est d'une calligraphie et d'une orthographe médiocres:
Apprenti chex Michel Levasseur, Jacques Pagé assimile sans doute ce que j'appellerais la cuisine de son art. Mais j'imagine qu'il apprend avec beaucoup plus d'avidité et de contentement bien d'autres choses, qui ne se rapportent pas toutes à la technique du coup de marteau [Note 2. En réalité ça doit être vers 1703 que Jacques Pagé martèle ses premiers vases d'argent; car en 1713, voulant se faire admettre dans la jurande de Paris, il allègue qu'il a exercé son art pendant dix ans en Nouvelle-France.]. Et ces autres choses, ce sont les formes en usage en France à la fin du règne de Louis XIV et les motifs décoratifs classiques, qui évoluent alors nettement vers le style Régence. Les formes, il peut les examiner à loisir sur les pièces qu'apportent chaque printemps les vaisseaux du roi: calices et ciboires galbés avec art, à rayons tour à tour droits et lancéolés, écuelles à oreilles ouvragées, grands plateaux godronnés, couverts d'allure massive Les ornements, encore plus faciles d'assimilation que les formes, il les trouve, non seulement sur les vases d'argent de la cathédrale et des couvents québécois, mais encore sur les tabernacles et les retables que Jacques Leblond dit Latour, Denys Mallet, Noël Levasseur et Charles Vézina sculptent en ce temps-là dans la plus pure tradition du Grand Siècle. Et quand il quitte l'atelier de Michel Levasseur, tout probablement à l'automne 1708, il a bien en mains son arsenal de formes, de moyens techniques et de motifs à ciselure; il peut lutter d'adresse avec la moyenne des orfèvres parisiens, à plus forte raison avec son seul concurrent québécois Pierre Gauvreau.
Au début, la clientèle se fait rare. D'une part, l'importation de l'orfèvrerie française, exonérée de tout droit douanier, se fait librement; et comme les vases de table et d'église tiennent peu de place sur les navires, ils sont l'objet d'un commerce considérable. D'autre part, la Nouvelle-France manque alors singulièrement de matière première; car le roi de France, par crainte des pirates, des naufrages et du commerce clandestin avec les colonies étrangères, paie ses fonctionnaires et ses troupes, non avec des pièces sonnantes et trébuchantes, mais avec de la monnaie de carte . Tout de même, il y a suffisamment de vieux vases abîmés par l'usage pour que le jeune orfèvre puisse exercer son art. Mais avant de passer à l'analyse des rares ouvrages qu'il nous reste de son , selon le terme de l'intendant Raudot, continuons l'histoire de son existence.
Existence calme et unie, prosaïque même; elle comporte aussi peu d'échecs que possible, et pas davantage de réussites.
Notre orfèvre est doué d'une grande facilité manuelle et d'une certaine ingéniosité; il possède quelques biens au soleil et le talent de les faire fructifier; à son atelier d'orfèvre, il ajoute assez tôt une boutique d'horlogerie, qui devient d'autant plus prospère qu'elle est pendant longtemps la seule du genre dans la petite ville; à la mort de son père en 1723, il hérite une brasserie en pleine activité, qu'il n'a qu'à exploiter avec prudence pour que les profits deviennent substantiels; vers le même temps, quelques modestes spéculations foncières, conclues à même son héritage, le mettent à l'abri de tout besoin; bref, tout lui sourit, mais avec ce caractère de médiocrité qui s'attache parfois au destin de certains hommes, par ailleurs pourvus de qualités appréciables.
Mais voilà, cet homme est dépourvu d'ambition. Le fond de son caractère est une sorte d'indolence élégante et satisfaite. Les faits que je rapporte plus haut le laisse deviner. Ajoutons qu'au début de sa carrière, il n'a pas à se chercher une boutique, puisqu'il tient atelier dans la maison paternelle; il n'a pas à craindre la concurrence, puisque Levasseur a quitté le pays et que Pierre Gauvreau ne travaille bientôt plus de ce métier. Le 9 septembre 1715, il épouse une petite bourgeoise de la ville haute, Louise Roussel, qui ne lui donne pas d'enfant et qui paraît d'ailleurs avoir fait pâtir son mari par un tempérament morose et tatillon. Quand Paul Lambert ouvre, au printemps de 1729, un atelier d'orfèvre rue du Sault-au-Matelot, Jacques Pagé ne cherche pas à lui disputer sa propre clientèle; il ralentit tout simplement son activité. En général, les contestations sérieuses qu'on relève dans sa vie ne le concernent pas personnellement. C'est à titre de marguillier en charge de Notre-Dame ou de tuteur à ses neveux et nièces qu'il comparaît à plusieurs reprises devant le Conseil supérieur. En 1717, il est débouté, il est vrai, de l'action judiciaire qu'il intente à monseigneur de Saint-Vallier; mais il n'y a pas de sa faute: l'évêque lui avait vendu un bien de main-morte, donc un bien inaliénable
Vers 1740, il quitte sa maison de la côte de la Montagne [Note 3. Cette maison, qui paraît sur le plan en relief de Jean-Baptiste Duberger, était adossée à la falaise et construite sur des voûtes de pierre disposées perpendiculairement à la façade. On l'a démolie il y a une cinquantaine d'années.] et va se loger dans une maison de la rue Saint-Pierre. C'est là qu'il tombe malade dans les premières semaines de l'année 1742; il est mort le 2 mai de cette année-là. Par son testament, rédigé le 27 avril par Maître Pinguet, il . Son exécuteur testamentaire est son beau-frère Roussel. On verra tout à l'heure que cette charge n'a pas été une sinécure.
II. Après sa mort
Dès l'inhumation de Jacques Pagé, les difficultés assaillent l'infortuné Roussel. Je me garde d'émettre la moindre opinion et sur les dires de l'irascible veuve et sur les répliques polies mais fermes de ses deux beaux-frères, Nicolas Boisseau et François Perrault. Au reste, cette querelle de famille offre de nos jours vraiment peu d'intérêt; et ce serait vouloir ranimer inutilement des crises d'amour-propre que de rapporter au long les misérables débats qui ont divisé la tribu pendant l'été 1742.
En écrivant quelques paragraphes sur la succession Pagé, j'ai d'abord en vue de faire mieux connaître l'existence et le rang social de l'orfèvre; ensuite, j'estime que l'historien peut glaner quelque chose de savoureux et d'inédit dans les pages que Maître Jacques Pinguet a écrites dans les semaines qui ont suivi la mort de son client.
Dans ces pages, il y en a qui sont plus importantes que les autres: c'est l'inventaire après décès. Pinguet l'a commencé le 18 juin 1742. Subitement, sur une opposition véhémente de la veuve, il interrompt ses écritures. A coups d'oppositions, les parties plaident au Conseil supérieur. Finalement, le Conseil ordonne de procéder à un nouvel inventaire. Chose étrange, les paragraphes de ces deux documents, qui ont pourtant le même objet, sont loin de coïncider entre eux. N'importe. Du premier inventaire, de beaucoup le plus détaillé et le plus intéressant, je dégage les mentions et les faits qui mettent en relief l'existence des bourgeois de cette époque pacifique et, en somme, heureuse.
Comme dans tous les inventaires d'autrefois, le tabellion va d'une pièce à l'autre, avec sa main de papier, son écritoire et sa petite boîte de sable, et note les objets que lui indiquent les priseurs et l'estimation qu'ils en font. Gardons-nous de le suivre, car nous en aurions pour des heures à lire des entrées comme celle-ci: Voyons plutôt les entrées qui nous renseignent sur la culture de notre orfèvre et sur son activité artisanale.
Sa culture est, en somme, celle de tout provincial de son temps. Culture profondément réaliste, assise sur les facultés maîtresses de l'ancienne civilisation, l'esprit d'observation et la réflexion. Chez les artisans d'autrefois, qui vivent lentement, donc qui ont le temps de s'intéresser à tout ce qui les entoure, la mémoire visuelle est si active, si bien exercée, qu'elle dispense l'artisan de gravures et d'images; la réflexion est si constante qu'elle tient lieu, et avec avantage, de connaissances livresques. Toutefois, les inventaires après décès de l'époque 1740 nous apprennent que les livres ne manquent pas sur les rayonnages de nos artisans. J'en relève une dizaine chez Paul Lambert; un peu plus chez le constructeur Jean Maillou; bien davantage chez cet homme cultivé qu'est l'ingénieur militaire Chaussegros de Léry Chez Jacques Pagé, il y en a exactement vingt-et-un, rangés . Pinguet les décrit en ces termes: missions du Canada par les RR peres Jesuites, un autre L'Arithmétique des marchands, un autre Journal des Sçavans, un autre L'Histoire du cercle de fer, un autre Recüeil de droit Ecrit, un autre Journal de Richelieu, un autre le Nouveau Testament, un autre Comptes faits par Baverne, un autre Histoire de la vie de Montauban, un autre différents Edits et déclarations et un autre les Auentures de Roselly, tous lesd, liures ensemble prisés cent sols "
Cet intérieur de ménage sans enfant ne manque de rien. On est même étonné d'y trouver tant d'objets divers, les uns nécessaires à la vie en commun, les autres d'un caractère décoratif plus ou moins marqué. Parmi les premiers, je relève un grand nombre de marmites en cuivre rouge - ces vases magnifiquement décoratifs qui assourdissent de leurs reflets fauves les natures mortes des intimistes français comme Grimou et Chardin; il y en a dans toutes les chambres; puis des objets d'étain, dont les tons froids verdissants servent de repoussoir aux couleurs chatoyantes des chandeliers de laiton, des et des fontaines en cuivre rouge. Parmi les objets décoratifs, je relève un tableau de Sainte Geneviève , des glaces bordées de cadres de bois avec appliques de cuivre, des tapisseries de point d'Angers, des , une garniture de cheminée en faïence, tous ces objets plus ou moins défraîchis par un long usage.
Des trois sources de revenu de notre artisan - orfèvrerie, horlogerie et brasserie -, il semble que la dernière soit presque aussi importante que les deux autres, du moins si l'on en juge par les entrées de l'inventaire. Ainsi il est dû à la communauté Il est dû également Cependant, il n'est pas facile d'y voir clair, car les mentions du manuscrit n'offrent pas toute la netteté désirable. Je passe donc rapidement sur les pages où Maître Pinguet énumère les tourailles garnies, cuves, barriques, fourneaux et autres récipients utiles dans l'exploitation d'une brasserie, et je m'arrête quelque peu sur deux passages de l'inventaire qui m'intéressent particulièrement.
A la page 19, je lis ces lignes: Et sur six pleines pages, Maître Pinguet décrit la boutique de l'orfèvre outil par outil. Sans doute y trouve-t-on les instruments indispensables à tout orfèvre, comme ciselets, lingotières, bigornes et enclumes, marteaux à planer et à forger, brunissoirs de toutes dimensions, estampes et boulottes, limaille d'or et d'argent, limes fines et bâtardes, , soufflets de forge et burins Mais on y trouve encore des outils rares, dont je n'ai pas retrouvé les noms dans les autres inventaires du même genre; par exemple, un , une bigorne à gobelets, un , un , une
Contrairement à ce qui se produit à l'inventaire après décès de l'orfèvre Paul Lambert dit Saint-Paul [Note 4 absente. Note 5. Cf. Gérard MORISSET, Paul Lambert dit Saint-Paul. Québec, 1945, pp. 30-35 et 93-102.], les livres de comptes de Jacques Pagé passent quasi inaperçus; Pinguet les signale, oui, mais sans s'y attarder. Ainsi ne connaissons-nous aucun des derniers clients de notre orfèvre. On constate seulement qu'il a sur le métier quelques pièces d'argenterie: des boucles, un , deux gobelets et trois cuillers à café, une écuelle du poids de sept onces trois gros, des cuillers à potage et cinq couverts; le tout est estimé à la somme de trois cent soixante-quinze livres. Encore n'est-on pas certain - sauf pour le gobelet imparfait - que cette argenterie fût l'objet de commandes expresses; l'orfèvre l'avait peut-être façonnée pour des clients à venir.
Reste la boutique d'horlogerie. Comme il ne s'agit ici que d'un atelier de réparation - car je ne crois pas que Pagé ait construit des horloges ni des pendules -, la nomenclature des outils n'est pas longue et je la transcris intégralement:
Quatorze douzaine et demy de verres d'angleterre pour montres a
cinquante sols la douzaine, trente six liures cinq sols cy.......................... 36# 5
Jtem cinq douzaines aspireaux a vingt sols la douzaine.............................. 5#
Jtem six chaines de montres a vingt cinq sols piece sept liures
dix sols cy......................................................................................................................... 7# 10
Jtem vingt quatre ressorts de montres de différentes grandeur a
trente sols prisés trente six Liures cy............................................................... 36#
Jtem un diuisoir de cuiure auec les Eustansiles Servant a fendre des
Roux (roues) de montres et ce qui en depend prisé vingt cinq Liures cy 25#
Jtem un petit tour d'acier auec sept burins et deux petits cizeaux
prisés sept Liures dix sols......................................................................................... 7# 10
Jtem un petit foret auec son archet prisé deux Liures cy............................ 2#
Jtem une filiere et Sa Roüe auec onze tarreaux prisés trois Liures cy 3#
Jtem un petit silindre prisé cinquante sols cy.................................................. 2# 10
Jtem une petite filiere auec six tarreaux prisée vingt sols....................... 1#
Jtem une dto auec neuf tarreaux prisés quarante sols cy............................. 2#
Jtem une petite tenaille d'acier platte prisée trente sols.......................... 1# 10
Jtem une paire de tenailles de fer a coulant prisée quinze sols, cy........ 15
Jtem une vieille paire de cizoire prisée dix sols cy....................................... 10
Jtem une Etoque a boëte prisée trois Liures cy................................................ 3#
Jtem une dto a main prisée trente sols cy........................................................... 1# 10
Jtem un petit tas auquel est emprint un moule de boutons prisé
quatre sols cy.................................................................................................................. 4
Jtem une petite horloge démontée......................................................................... 10#
L'énumération se termine par des objets de peu de valeur, comme scie à refendre, marteau, ressort de pendule
Tel est l'inventaire après décès de Jacques Pagé. Beaucoup moins instructif que celui de Paul Lambert, moins pittoresque aussi, il nous permet néanmoins de situer l'orfèvre dans son vrai milieu. Et pour peu qu'on ait d'imagination et qu'on ait réfléchi sur les intérieurs d'autrefois - ces intérieurs bas et enfumés, dont le plafond est fait de larges planches à couvre-joint et le parquet recouvert de catalognes, avec leurs grandes armoires à panneaux, leurs chaises à pieds chantournées, leurs bibelots en cuivre rouge et leur décor de tapisseries fanées -, on a l'illusion de voir l'orfèvre chez lui, errer lentement d'une pièce à l'autre, jamais pressé, peut-être un peu mélancolique, amoureux sans doute de mais encore plus de la parfaite quiétude de son esprit, du fignolage sans fin d'ornements familiers.
III. Son uvre
Dans l'état actuel de mes recherches, et elles sont loin d'être terminées, l'uvre de Jacques Pagé se présente en une vingtaine de pièces dispersées à travers la province. Sans doute comprenait-elle autrefois un plus grand nombre d'ouvrages, surtout dans l'argenterie domestique; quelques-uns ont disparu dans des refontes ; d'autres sont encore introuvables, oubliés soit dans un cabinet de salle à manger, soit dans quelque armoire de sacristie.
Telle qu'elle est, l'argenterie de Jacques Pagé rappelle l'uvre de nos autres orfèvres de la même époque, Paul Lambert, Jean-François-Landron, Jean-Baptiste Maison-Basse, Michel Cotton. Et cette brillante argenterie vaut par ses qualités de forme et de facture, c'est-à-dire par son galbe et sa technique.
Dans la forme, ce sont des contours fermement dessinés, une densité pleine, une élégance sobre et fière. A chaque coup de marteau, l'artisan voit se créer sous ses yeux des formes qui évoluent lentement vers des états plus probables, dont les derniers ne recèlent pas obligatoirement plus de beauté que les précédents; il lui faut donc être attentif à cette génèse des formes et savoir s'arrêter à celle qui lui paraît la plus propre à exprimer le genre de beauté qu'il rêve. Posséder assez de coup d'il et de goût pour savoir s'arrêter à temps, c'est le secret de cet art subtil de l'orfèvrerie - peut-être même le secret de toute uvre d'art.
Dans la facture, c'est une précision manuelle étonnante, une technique à la fois savante et simple, un poli impeccable du métal. En somme, Jacques Pagé connaît son art à fond, qualité qu'il partage d'ailleurs avec ses concurrents; mais chez lui, nulle défaillance de métier, nulle gaucherie; chacune de ses uvres est un modèle de travail propre et honnête.
Ces qualités de forme et de facture apparaissent avec évidence dans l'argenterie de table de notre orfèvre, notamment dans ses couverts et ses cuillers à servir; ce sont des ouvrages d'un attrait toujours actuel; au premier coup d'il, le connoisseur y trouve les qualités constantes des uvres fortes. Cependant, je n'insiste pas trop sur ces pièces. Chacun sait qu'elles sont faites d'après des modèles qui ne sont pas tout à fait des reproductions des artisans eux-mêmes. Au début de sa carrière, tout artisan de l'Ancien Régime façonne ses gabarits personnels, qui se rapprochent naturellement de ceux de son époque; à mesure qu'il avance dans le métier, il a tout loisir de les transformer à son goût ou conformément à l'impérieuse tyrannie de la mode, ce qui laisse tout de même une certaine marge entre les premiers gabarits qu'utilise l'orfèvre et les derniers. Entre les uns et les autres, il y a des ressemblances; il y a aussi des points divergents qui proviennent soit de l'évolution même du style de chaque pièce, soit de l'esprit de singularité de chaque artisan - mais qui délimitera la part de l'une et de l'autre?
Dans d'autres pièces d'argenterie domestique, l'importance des gabarits est réduite à peu de chose. Par exemple, le grand plateau du Musée Notre-Dame, à Montréal [Note6 absente. Note 7. Il y en a deux, aussi abîmés l'un que l'autre; ils sont marqués au chiffre des Sulpiciens. Ce sont en somme de grandes assiettes de treize pouces de diamètre.], est d'abord embouti entièrement à la main; ce n'est qu'à la fin de l'opération que l'orfèvre l'assujettit au tour, afin d'en régulariser la courbure et de creuser sur le plat-bord les filets qui en constituent toute la parure. La même technique s'impose dans la confection de tout plateau circulaire, qu'il serve à contenir des fruits ou à porter des burettes.
Dans le grand plateau de la collection Carrier - il a appartenu à la famille Guy, de Montréal, dont il porte le chiffre -, le travail au tour se résume à la mouluration du marly. Le reste, emboutissage et godronnage, est affaire de pure technique manuelle; celle-ci est admirable. L'emboutissage, effectué dans une feuille d'argent de grande épaisseur, produit une surface parfaitement dressée; les courbes s'allongent avec l'élégance ferme d'un dessin au trait noir. Les godrons, au nombre de trente-deux, forment une noble arcature au-dessous du marly et se prolongent jusqu'à la fin de la courbure; ils sont suffisamment réguliers pour satisfaire à la symétrie, et ils possèdent assez de variantes ténues pour ravir le connoisseur qui, lui préfère le rythme à la succession mathématique des éléments décoratifs.
Dans les vases d'église, la part manuelle de l'orfèvre est beaucoup plus considérable. Il existe, à l'Hôpital-général de Québec, quelques petites croix pectorales d'argent, dont Jacques Pagé a donné le dessin en 1717; elles ont été pour la plupart à la fin du XVIIIe siècle, et leurs formes n'offrent que peu de points de ressemblance avec les croix originales; mais leur décor est ancien; et tout indique que notre orfèvre en est l'auteur. D'un côté, il a gravé au burin un cur entouré de palmes, une couronne d'épines et, en bas, les armes de monseigneur de Saint-Vallier, avec l'argenterie duquel ces croix ont été façonnées; de l'autre côté, c'est le portrait même de l'évêque, bénissant de la main droite et tenant dans la gauche un cur enflammé. La gravure, esquissée à fleur de métal, n'est pas très habile; mais le dessin, délicieusement naïf, rappelle certaines enluminures du Moyen Age.
Quel que soit l'intérêt de cette gravure, il y a beaucoup mieux dans l'uvre de Jacques Pagé. C'est la ciselure. Elle apparaît, on l'a vu, dans le plateau de la collection Carrier; elle apparaît encore, et avec beaucoup plus d'ampleur et de finesse, dans les deux seules pièces religieuses que nous connaissons de notre orfèvre: le pied de l'ostensoir de Saint-Joachim (Montmorency) et le ciboire de Sainte-Gertrude (Nicolet).
L'ostensoir de Saint-Joachim est une énigme. Il se compose de trois parties distinctes mais cohérentes: le pied, y compris le nud et ses deux faux-nuds, qui porte le poinçon de Jacques Pagé; le balustre, poinçonné par un orfèvre parisien dont les initiales sont T.T.; le , ciselé en 1745 par l'orfèvre parisien Michel Delapierre. Ces trois éléments ne sont pas tout à fait contemporains; entre le pied et la partie supérieure, il y un intervalle d'environ vingt ans. Seul le pied m'intéresse pour le moment: j'y trouve ces faux-nuds godronnés et disposés en chamade, que nos orfèvres ont mis en uvre pendant tout le XVIIIe siècle à cause de leur caractère décoratif et leur économie; je trouve également, sur le nud, ces godrons fins, éléments familiers à nos orfèvres du milieu du XVIIIe siècle; enfin, je trouve sur le pied ce rang de petits godrons et cette magnifique frise ajourée de feuilles d'acanthe, que Lambert et Maillou, Delezenne et Ranvoyzé ont mis en uvre avec tant d'adresse et de plaisante fantaisie.
Enfin, une uvre de Jacques Pagé, fort bien conservée, dépasse toutes les autres par la plénitude de ses formes et par la perfection de sa ciselure. C'est le ciboire de l'église de Sainte-Gertrude (Nicolet) [Note 8. Ce ciboire provient de l'église de Bécancourt. Il est probable qu'il ait été commandé à l'orfèvre par les Jésuites de Québec. Il date de l'époque 1720.]. Avec sa coupe majestueusement arrondie, son couvercle à contrecourbes bien étudiées, son nud en forme de panse d'encensoir, ses faux-nuds d'oves en chamade et la fine frise de feuilles d'acanthe qui se posent avec tant de grâce sur la moulure du pied, cet ouvrage donne l'idée d'une sorte de perfection technique au delà de laquelle il est impossible d'aller; ou plutôt, il est l'exemple même de la virtuosité manuelle servie par la constance dans le labeur.
* * *
De même que Jacques Pagé dit Quercy est dépourvu d'ambition, aussi manque-t-il d'imagination au même degré.
Dans son art, nulle invention proprement dite; nul perfectionnement de certaines formes courantes; nul artifice personnel. Exécutant lucide et très habile, il utilise en maître les éléments qu'il emprunte aux orfèvres de son temps, et les traduit sans bavure, avec une technique irréprochable, aussi exempte de fantaisie que de sensibilité véritable. Jacques Pagé est le type de l'homo faber.
Au XVIIIe siècle et au début du XIXe, l'histoire de notre Ecole d'orfèvrerie présente des exemples remarquables d'artisans aux qualités complémentaires: Jacques Pagé et Paul Lambert dit Saint-Paul, Ignace-François Delezenne et Jacques Varin dit La Pistole, Laurent Amyot et François Ranvoyzé, François Sasseville et Salomon Marion D'un côté, la perfection technique; de l'autre, l'imagination et la fantaisie. Ainsi cette dualité de tempérament fait-elle de notre Ecole d'orfèvrerie l'une des plus brillantes et des plus diverses de la province française.
Bas de vignettes:
[1]- QUEBEC - Hôpital-général. Croix pectorale en argent massif, façonnée vers 1717 par Jacques PAGE avec l'orfèvrerie de Mgr de Saint-Vallier. IOA
[2]- MONTREAL - Collection Louis Carrier. Deux couverts en argent massif, marqués au chiffre des Chavigny de Lachevrotière. Celui de gauche est de Paul LAMBERT dit SAINT-PAUL; celui de droite est de Jacques PAGE. IOA
[3]- QUEBEC - Hôtel-Dieu. Fourchette en argent massif, façonnée vers 1720 par Jacques PAGE. IOA
[4]- SAINT-JOACHIM (Montmorency) - Eglise. Ostensoir en argent massif, dont le pied seul est de Jacques PAGE; façonné vers 1720. IOA
[5]- MONTREAL - Collection Louis Carrier. Grand plateau en argent massif, marqué au chiffre de la famille Guy, de Montréal. Façonné vers 1730 par Jacques PAGE dit QUERCY. IOA
[6]- SAINTE-GERTRUDE (Nicolet) - Eglise. Ciboire en argent massif, façonné vers 1720 par Jacques PAGE; il provient de l'église de Bécancourt. IOA