Gérard Morisset (1898-1970)

1950 : Sculpture religieuse - 17e-18e siècles

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpture religieuse - 17e-18e siècles 1950

Bibliographie de Jacques Robert, n° 290

Société canadienne d'histoire de l'Église catholique. Rapport., 1950-1951, p. 25-27.

La sculpture religieuse sous le Régime français

On possède peu de renseignements sur ce qu'a été la sculpture canadienne pendant la première moitié du XVIIe siècle. Sans doute n'a-t-elle alors consisté qu'en motifs ornementaux, qui soulignaient les lignes essentielles des meubles liturgiques. Même après l'arrivée à Québec du menuisier Jean Lemelin et du sculpteur sur bois Jean Latour, même après la fondation de l'Ecole des Arts et Métiers de Saint-Joachim, la sculpture canadienne reste purement décorative.

En 1690, débarquent à Québec deux artisans qui, en quelques années, porteront la sculpture sur bois à une grande perfection et formeront de nombreux disciples. Ce sont des rapins qui dépassent à peine vingt ans. L'un, Denys Mallet est originaire d'Alençon; l'autre, Jacques Leblond dit Latour vient de Bordeaux. Tous deux sont professeurs à l'Ecole de Saint-Joachim; tous deux également assument des commandes de retables et de tabernacles et y font participer leurs élèves. A l'Ange-Gardien, à Sainte-Anne-de-Beaupré et à l'ancienne chapelle du Séminaire, Jacques Leblond et ses élèves érigent de somptueux retables et des tabernacles d'un style Louis XIV très orné, dont il existe encore aujourd'hui de beaux fragments; dans les églises des Récollets et des Jésuites de Québec, Denys Mallet et ses apprentis sculptent des tabernacles de style classique, que nous ne connaissons plus que par les dessins de Richard Short.

L'élan est donné. En dépit du fait que l'Ecole de Saint-Joachim ne bat plus que d'une aile après le départ de Jacques Leblond en 1706, la sculpture canadienne prend son essor avec les disciples de ces deux maîtres. Charles Vézina termine l'entreprise de Sainte-Anne et travaille à Charlesbourg et à Saint-Pierre (île d'Orléans); l'abbé Leprévost sculpte des Madones; Jean Valin façonne des tabernacles, comme celui de l'église des Ecureuils; Joseph Nadeau sculpte un tabernacle, des anges et des chandeliers pour l'église de Saint-Charles.

Quelle que soit l'adresse manuelle de ces artisans, elle est loin d'atteindre la maîtrise des Levasseur. Cette célèbre dynastie commence avec le début du XVIIIe siècle et se termine en 1794, à la mort de François-Noël. Le chef de la dynastie est Noël Levasseur, né à Québec en 1680; il reste de lui des ouvrages magnifiques - tels les tabernacles de Beaumont (1718), de l'Islet (1728), de Saint-Gérard (Québec) et de l'Hôpital-général de Québec; son chef-d'œuvre est le retable et les tabernacles de la chapelle des Ursulines de Québec, qu'il a sculptés de 1732 à 1737. Le retable est particulièrement soigné: traité en arc de triomphe à l'antique, à la mode des Récollets, il a été dessiné par François de La Joue en 1715; Noël Levasseur et ses deux fils l'ont exécuté vingt ans plus tard avec beaucoup d'adresse et de sensibilité.

Pierre-Noël Levasseur, cousin du précédent, est né à Québec en 1690. Il a probablement fait son apprentissage dans l'atelier de son cousin. Vers 1720, il court la province en quête d'entreprises; on le trouve à la Pointe-aux-Trembles (Montréal), à Boucherville, à Varennes; revenu à Québec vers 1725, il ouvre un atelier et se consacre à la sculpture d'église. L'ensemble décoratif qu'il a entrepris à l'église de Saint-Vallier (Bellechasse), avec la collaboration de son fils Stanislas, n'existe plus que sur des photographies; de tout le décor qu'il a sculpté dans l'ancienne chapelle des Jésuites de Québec, il ne reste que deux admirables statues: un saint Joseph, qui a beaucoup de caractère, et une Madone en bois doré, qui est peut-être le chef-d'œuvre de la sculpture canadienne. Il faut en dire presque autant du saint Pierre et du saint Paul de l'église de Charlesbourg; ces deux grandes statues, surtout le saint Paul , sont hautement expressives; et pourtant, elles sont exécutées avec une grande économie de moyens.

Les fils de Noël Levasseur - François-Noël et Jean-Baptiste-Antoine - ont travaillé aux derniers ouvrages de leur père; à partir de 1740, ils travaillent en commun dans leur atelier de la rue Champlain. Nombreux sont les tabernacles, les statues de procession, les chandeliers et les anges adorateurs qu'ils ont sculptés avant la débâcle de 1759; les tabernacles des Grondines (1741), de Batiscan, de Saint-Etienne (Lévis), de Saint-Damase (L'Islet) - pour n'en nommer que quelques-uns - marquent l'évolution normale du style décoratif Régence et la souplesse du talent de ces deux ornemanistes.

Dans l'ancien gouvernement des Trois-Rivières, deux artisans apportent à notre sculpture quelques-uns des caractères de leur province natale, la Flandre. L'un, Jean Jacquiers dit Leblond, ne craint pas les formes lourdes et la vigueur de l'exécution; l'autre, Gilles Bolvin, sacrifie à la richesse décorative dans la plupart de ses œuvres. Il faut voir les tabernacles de Lachenaie (1737) et de Boucherville (vers 1745) pour se faire une idée de l'exubérance et de la profusion des motifs décoratifs qu'il met en œuvre; devant ces tabernacles monumentaux, on pense aux vastes et somptueux retables espagnols dont tous les éléments sont transformés en ornements. Le chef-d'œuvre de Bolvin était la chaire et le banc d'œuvre de l'ancienne église des Trois-Rivières; ces meubles, détruits dans l'incendie de 1908, dataient de l'année 1734; dessinés par le récollet Augustin Quintal, ils rappellaient, par l'ordonnance de leurs éléments et l'extrême richesse de leur décor, le pur style Louis XIV de Versailles.

Tard venue, l'Ecole de sculpture de Montréal ne commence guère qu'au début du XVIIIe siècle avec les tabernacles et les Madones de Charles Chaboillez. Celui-ci est mort en 1708, sans laisser de disciple; et cela explique l'activité des Levasseur dans la région montréalaise jusque vers l'année 1725. Avec la dynastie des Jourdain dit Labrosse, Montréal possède, vers 1735, deux ou trois excellents sculpteurs sur bois. Le plus habile et le moins inconnu est Paul Jourdain, dont on trouve le nom dans les livres de comptes de Boucherville, de Longueuil et de Varennes; le statuaire de la lignée est Antoine Jourdain, dont il reste au Musée Notre-Dame un Christ en croix monumental qui date de 1737. Malheureusement, il ne subsiste presque rien de leurs ouvrages. Le tabernacle de Longueuil, conservé dans la crypte, est peut-être de Paul Jourdain; la noble Madone de Varennes est probablement son œuvre; et c'est à peu près tout. Il semble que le temps et les hommes se soient acharnés sur l'œuvre de ces artisans. Dans les archives paroissiales, leurs noms paraissent souvent, et pour des entreprises considérables; en réalité, on ne sait presque rien de leurs œuvres.

Au reste, la même constatation s'impose à l'égard d'un sculpteur sur bois qui a joui d'une certaine notoriété au milieu du XVIIIe siècle, Antoine Cirier. Les ensembles décoratifs qu'il a sculptés aux églises de la Longue-Pointe et de la Pointe-aux-Trembles n'existent plus qu'en photographies; et les rares pièces qu'il est possible de lui attribuer sont des fragments de meubles d'église.

Telle est, en quelques mots, la chronique de notre sculpture religieuse sous le Régime français. Sculpture ordonnée avec élégance et simplicité; sculpture aimable avec ses têtes ailées, ses colonnes gracieuses, ses trophées bien fournis et ses oppositions de blanc et d'or; sculpture vivante, qui évolue lentement vers la simplification des formes et l'affinement des détails.

Cette sculpture de style Régence est à peine touchée par le style Louis XV. Elle s'achemine lentement vers une sorte de retour à l'antique. Déjà Jean Baillairgé, autre chef d'une dynastie célèbre, tend vers la simplicité dans le tabernacle qu'il façonne en 1750 pour l'ancienne église de Sainte-Anne-de-la-Grande-Anse (aujourd'hui dans l'église de Saint-Onésime). Et après les désastres de la guerre de Sept Ans, ce sera la gloire des Baillairgé de prolonger l'art des Levasseur et d'apporter à la tradition canadienne un nouveau reflet de l'art français - le frêle et délicieux style Louis XVI.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)