Gérard Morisset (1898-1970)

1951.02.18 : Sculpteur - Émond, Pierre

 Textes mis en ligne le 26 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Émond, Pierre 1951.02.18

Bibliographie de Jacques Robert, n° 180

La Patrie, 18 février 1951, p. 26-27.

La chapelle de Monseigneur BRIAND

Longtemps les évêques de Québec n'ont eu d'autre demeure que le Séminaire, Monseigneur de Laval, sauf de fréquents séjours à sa maison de Saint-Joachim, y a vécu presque toute sa vie et y est mort en 1708. Son successeur, monseigneur de Saint-Vallier, s'est fait construire en 1693, par l'architecte Claude Baillif, un palais d'une certaine magnificence - Il se trouvait sur l'emplacement actuel du parc Montmorency; mais il n'y habita guère, car il est allé vivre et mourir dans le couvent qu'il avait fondé, l'Hôpital-général [sic]. Le troisième évêque, Mornay, n'a pas jugé bon de venir prendre possession de son siège; mais Herman Dosquet, son coadjuteur, a préféré vivre dans sa charmante résidence de Samos au lieu d'aller s'ensevelir dans le trop vaste palais de monseigneur de Saint-Vallier.

EN somme, on peut dire que seul monseigneur de Pontbriand a vécu ses années d'épiscopat, soit de 1741 à 1760, dans le palais du parc Montmorency. Fort abîmé par les batteries anglaises pendant le siège de la ville en 1759, le palais de Claude Baillif était devenu inhabitable; de plus, les autorités diocésaines ne possédaient point les ressources nécessaires à sa restauration [Note 1. En réalité, monseigneur Briand a consacré plusieurs milliers de livres à la restauration de ce palais. Mais après le siège de Québec par les Bostonnais en 1775, les dégâts étaient si considérables que l'évêque abandonna le monument et le loua au gouvernement.]. Aussi bien, le nouvel évêque, Jean-Olivier Briand, accepte-t-il avec reconnaissance l'offre des Messieurs du Séminaire d'aller vivre au milieu d'eux. Il en est ainsi d'ailleurs de la plupart de ses successeurs - sauf monseigneur Denaut, qui ne voudra pas quitter sa paroisse de Longueuil.

EN raison des circonstances, l'affaire du palais épiscopal de Québec a traîné en longueur. Ce n'est qu'en 1844 que Thomas Baillairgé a tracé les plans du palais actuel, l'un des monuments les plus distingués de la ville: il a été terminé vers l'année 1850, grâce aux libéralités testamentaires de l'abbé François Parent curé de Repentigny. Mais revenons à monseigneur Briand.

NE à Plérin, diocèse de Saint-Brieuc, en Bretagne, le 23 janvier 1715, Jean-Olivier Briand a ateint la cinquantaine quand il est sacré évêque, à Suresne, le 16 mars 1766; de retour à Québec en juin de la même année, il n'a d'autre parti à prendre qu'à s'installer au Séminaire; il y occupe, lit-on dans un document, "un appartement convenable au bout de la salle d'étude…, consistant en antichambre, salle, chambre et cabinet, avec la jouissance d'un terrain situé au-devant".

JE n'ai pas à résumer ici la chronique du règne de monseigneur Briand. Qu'il me suffise de dire qu'en 1784, miné par la maladie et soucieux d'assurer à son successeur, monseigneur d'Esglis, quelques années de règne, il signe, en novembre, sa lettre de démission. Aussitôt, il abandonne au nouvel évêque les quatre pièces qu'il occupait jusqu'alors, et accepte des autorités du Séminaire une chambre et un cabinet voisin du grand escalier de l'aile de la Procure. C'est là qu'il est mort le 25 juin 1794.

CETTE salle et ce cabinet, monseigneur l'Ancien - c'est ainsi qu'on le nomme après son abdication - va les transformer à son goût pendant les deux années suivantes. La salle deviendra sa chapelle; le cabinet sera sa chambre à coucher. Pour mener à bien son entreprise, dont il assume d'ailleurs tous les frais, l'ancien évêque n'a pas à chercher au loin un ouvrier ingénieux et habile; il l'a, pour ainsi dire, sous la main en la personne de Pierre Emond, l'homme à tout faire de l'établissement. Et de la collaboration de l'évêque en retraite et de l'artisan Emond sortira en deux ans l'une des œuvres les plus plaisantes de la sculpture canadienne. Mais avant de faire l'histoire de cette chapelle, disons quelques mots de l'artisan qui l'a soigneusement fignolée.

RESUMANT une étude que j'ai publiée en 1946 dans les "Mémoires de la Société Royale", rappelons les principales étapes de sa vie. Il a vu le jour à Québec le 24 avril 1738; il a probablement fait son apprentissage à la boutique de Jean Baillairgé, avec qui il a toujours entretenu de cordiales relations; il a épousé, en 1762, une brave fille de la ville basse, Françoise Navarre, qui ne lui a pas donnée d'enfant: il a servi comme caporal dans l'unique compagnie d'artillerie québécoise pendant le siège de 1775; enfin, il est mort le 3 octobre 1808, dans sa maison de la rue Saint-Georges - aujourd'hui rue Hébert. Au dire du chroniqueur du "Courrier de Québec", Pierre Emond était "un ancien et respectable citoyen de cette ville".

NOTRE artisan, qui habite à deux pas du Séminaire, en devient vite l'homme de confiance, et plus ou moins l'homme à tout faire. Les archives de cette institution conservent un grand nombre de mémoires de travaux que Pierre Emond a rédigés dans une prose savoureuse mais fantaisiste. Qu'on en juge par ces citations: "Piellé (payé) à Romains pour àvoire pinturé la Carriolle et le Brancare, 18#." Ou encore: "Lessurdie (le suddit) jour jéjetés (j'ai acheté) Les deu nape dautelle pour la Canardiere et Lafranche (la frange) pour le tous 11#." Ou bien cet item inattendu: "Pour le bourlest de la chaise de quemeaudité (commodité), 1# 10s."

CET artisan est avant tout un menuisier. Et c'est en cette qualité qu'il travaille pendant la première partie de sa carrière. Ce sont des ouvrages de menuiserie qu'il façonne à la sacristie de Saint-François (île d'Orléans), à la tribune de la chapelle de la Sainte-Famille, à la cathédrale de Québec, et dans quelques églises de la région. Mais de même que son maître Jean Baillairgé se livre parfois à la sculpture sur bois, ainsi Pierre Emond se risque-t-il à manier la gouge de temps à autre, notamment quand il convient d'orner un meuble d'église. Les trois tabernacles de Saint-Pierre (île d'Orléans), le tabernacle de la chapelle de Tadoussac, l'autel Saint-Jean-Baptiste à l'église de Saint-Joachim (Montmorency), les anciens retables latéraux de Notre-Dame de Québec et quelques autres ouvrages de ce genre témoignent de son sens de la composition, de son adresse manuelle et de son goût.

* * *

ON a vu que c'est le 29 novembre 1784 que monseigneur Briand résigne ses fonctions. Peu de temps après, l'évêque démissionnaire s'abouche avec Pierre Emond et lui fait part de son projet de transformer en chapelle la plus grande des pièces que le Séminaire a mises à sa disposition.

NULLE hésitation sur la place que doit occuper l'autel; en vertu des prescriptions liturgiques, celui-ci doit être adossé à la muraille qui donne sur l'est. Le tabernacle doit être modeste, puisqu'il s'agit d'une simple chapelle; mais il sera encadré d'un retable en bois sculpté qui, par un jeu de pannelages et de niches, se prolongera de part et d'autre et couvrira tout le mur; à la partie inférieure, un socle en saillie permettra l'aménagement d'armoires qui serviront plus ou moins de vestiaire; enfin, sous le plafond courra une corniche en bois sculpté. Voilà le programme de monseigneur l'Ancien; pour être complet, il ajoute la réfection d'une armoire faite à même l'épaisseur de la muraille.

L'ARTISAN se met aussitôt à l'œuvre dans sa boutique de la rue Saint-Georges. Il relève les dimensions exactes de la pièce; il dresse le plan du retable, choisit la mouluration des pannelages et dessine sommairement les ouvrages de menuiserie. La première pièce d'archives qui concerne cette chapelle date du mois d'avril 1785; mais dans son langage naïf, elle nous apprend que monseigneur l'Ancien n'a pas attendu le jour de sa démission pour aménager les deux pièces de son logis. La voici avec son hilarante orthographe:

"Mémoire des ouvrage et fourniture que mois (moi) pierre Emond jes faist et fournie pour des àpartement que lont (l'on) à àrangé pour Monseigneur dent (dans) Le Cour de livère de l'anné 1784 et 1785, et de quelquechose avent, Savoire.

"Le premier 7bre ûne sérure pr. ûne custaude........................................................2#8

"Payé à jaque, sont (Antoine Jacson, sculpteur) pr. lesculture des gradins 18#

"Le 26 7bre, 2 bare de noier dure pour porté la boite à bousquet..................2#8

"Le 7Xbre Livrié (livré) ûne double porte pour La Chapelle son batie et tinpent (tympan), pour.......................................................................................................40#

"Pour la grande ormoire du Cabinest 33#

"Pour Louvrage de Lalcauve (l'alcôve) hiconprie (y compris) la queloisant et le chassis et Les Chambranle et Lavoire tapissé...................................................69#

ET ces écritures se poursuivent sur plusieurs pages; le finito se chiffre à la somme de sept cent soixante-quatre livres - la livre de vingt sols. Cette facture, Mgr l'Ancien l'a acquittée le 24 avril 1785. Environ un mois plus tard, Pierre Emond en rédige une autre libellée en ces termes:

"Lessurdie (le susdit) jour ûne petite boite pour lasseraingle.........................2#8

"Oublié sur lautre mémoire La démolissions du au (haut) de la grande porte de l'Evêché qui est de .........................................................................................................18#

"De 23 ditto livré un gueridont de..................................................................................24#

"Pour fassont (façon) et fourniture du bois du fauteulle.....................................30#

DANS les archives du Séminaire de Québec, il existe bien d'autres factures libellées dans le même style, tout aussi amusantes les unes que les autres. La plus importante est celle qui se rapporte à la façon même du retable et à la sculpture; en voici une transcription littérale:

"jes (j'ai) rescu de Monsieur Gravé (supérieur du Séminaire) pour le retable de la petite Chapelle de Monseigneur.....................................................................1000#

"Et pour La Croisé Double du Cabinest de Monseigneur.........................................21#

"Le tous monte à ..............................................................................................................1021#

CETTE quittance porte la date de 27 novembre 1786. L'entreprise de Pierre Emond était terminée.

COMME il est de règle dans l'histoire de notre sculpture, et j'ajouterais de notre architecture la chapelle de Mgr l'Ancien ne nous est pas parvenue dans l'état où elle se trouvait à la fin de l'année 1786. Dans le "Guide français de Québec" (Québec 1908 p. 80), l'abbé Adolphe Garneau nous apprend que vers 1870 des "vandales" ont entaillé les dés [?] des colonnes du retable pour loger un tombeau bombé, à la romaine, "en marbre blanc et noir" - il veut probablement parler d'une imitation de marbre; heureusement, ce vilain tombeau a disparu en 1908. Mais ce que le critique ne dit pas, c'est que les prédelles du tabernacle ont subi des modifications - comme on peut s'en rendre compte quand on examine avec attention des photographies anciennes et modernes: les prédelles d'Antoine Jacson sont demeurées introuvables.

SAUF ces réserves, on peut dire que le retable de la chapelle de Mgr Briand est à peu près intact. Il comporte, en largeur, trois travées d'inégale importance: la travée centrale, formant saillie, est plus large et plus riche que les deux autres. Tabernacle et retable se confondent. Au centre, une sorte de portique corinthien comprenant deux colonnes adossées à des pilastres, soutenant un entablement qui s'appuie au plafond. Entre les colonnes, le sculpteur a encadré une gravure ancienne d'après Rubens (le "Mariage de la Vierge") de deux fortes branches d'olivier qui montent jusque sous l'architrave; ces branches d'olivier, on le devine, symbolisent l'un des prénoms de l'évêque démissionnaire, Olivier; elles sont ordonnées et rythmées avec un sens étonnant des vides et des pleins; le feuillage est à-demi stylisé, ainsi que les fruits; et la légère transposition de ces éléments accuse un art paysan qui est parvenu à une souplesse tout architecturale. L'ensemble a grand air avec son ordonnance limpide, son élégance un peu fragile - comme celle des monuments de style Louis XVI - et le charme de ses proportions.

SI le sculpteur a prodigué les éléments décoratifs dans la partie centrale du retable, en revanche il a traité les travées latérales comme un simple revêtement, c'est-à-dire en pannelages ornés de niches. Le travail de pannelage et de menuiserie est d'une technique très sûre et d'une grande finesse de mouluration; les reliefs, peu saillants, sont proportionnés aux dimensions de la chapelle.

CE qui est remarquable, ce sont les niches; et dans les niches, les statues de bois qui les peuplent. A droite, c'est "Saint-Joseph" solennel et déclamatoire; comme pour se grandir, il est monté sur un socle orné de motifs rocaille; et comme pour être plus éloquent, il a un geste affirmatif de la tête et des bras - la tête rejetée en arrière et les bras ouverts. A gauche, c'est une "Madone" aussi déclamatoire que son conjoint, une Immaculée Conception qui foule aux pieds le serpent et s'appuie sur son symbole, le croissant.

CE sont les deux seules statuettes que l'on connaisse de Pierre Emond. Il n'y faut point chercher la souplesse des personnages de Philippe Liébert, ni l'élégance des madones de François-Noël Levasseur, ni la perfection des statues de François Baillairgé. Il faut les prendre telles qu'elles sont; leur caractère dominateur s'écarte assurément de la tradition canadienne - et ce caractère est peut-être l'effet du hasard; mais leur technique relève des habitudes artisanales de notre XVIIIe siècle, et elle est plaisante par sa simplicité.

TELLE est la chapelle de Mgr Briand, l'œuvre la plus aimable de Pierre Emond et, serais-je tenté d'écrire, de l'Ecole québécoise du XVIIIe siècle. Les grands ensembles décoratifs de l'époque - tels la chapelle des Ursulines, le décor du sanctuaire de Notre-Dame, le retable de l'Islet - sont des œuvres monumentales, et ils en possèdent les qualités, notamment la grandeur.

MAIS à la chapelle de Mgr Briand, il s'agit d'un art tout intime, d'un ouvrage décoratif dont on voit le détail mieux que l'ensemble. Là, il y avait un écueil. L'artisan a sur [sic] l'éviter: par une mouluration parfaitement appropriée au vaisseau de la chapelle, il est parvenu à exécuter une œuvre parfaite, dont la note particulière est cette amabilité dont je parlais tout à l'heure. Je ne vois qu'une autre chapelle qui puisse lui être comparée, la chapelle de la Congrégation, au même séminaire. Avec des moyens différents, surtout à une échelle plus considérable, Thomas Baillairgé en est arrivé au même résultat.

Bas de vignettes:

[1]- La chapelle de monseigneur Briand, au Séminaire de Québec. Conçue et exécutée par Pierre Emond, de 1784 à 1786. Livernois, Québec

[2]- Chappelle [sic] de monseigneur Briand: détail de la partie centrale du retable. Autour d'une gravure représentant le "Mariage de la Vierge" d'après Rubens, le sculpteur a disposé une frise de feuilles d'olivier, allusion à l'un des prénoms de monseigneur l'Ancien. IOA

[3]- Chapelle de monseigneur Briand: Madone en bois sculpté de Pierre Emond, 1785-1786. IOA

[4]- Chapelle de monseigneur Briand: détail de la frise de feuilles d'olivier, œuvre de Pierre Emond, 1784-1786. IOA

[5]- Chapelle de monseigneur Briand: "Saint-Joseph", statuette en bois sculpté, œuvre de Pierre Emond, 1785-1786. IOA.

 

 

 

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