Gérard Morisset (1898-1970)

1951.02.25 : Peintre - Berger, Jean

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Berger, Jean 1951.02.25

Bibliographie de Jacques Robert, n° 181

La Patrie, 25 février 1951, p.26.

Le peintre-chansonnier Jean BERGER

LA brève et peu brillante carrière du peintre Jean Berger n'est qu'un épisode quasi négligeable dans la chronique de nos arts d'autrefois. Si mince, si futile même soit cet épisode, je ne résiste pas à l'envie de l'esquisser en quelques paragraphes. Tout en m'amusant, je rends justice à feu M. Massicotte qui, le premier, a raconté cette histoire.

* * *

MON héros d'aujourd'hui a vu le jour vers l'année 1680, au bourg de Saint-Didier-au-Mont-d'Or, sis au nord-ouest de la ville de Lyon; c'est un pittoresque village montagnard que j'ai visité au printemps de l'année 1930 et qui m'a laissé un souvenir fort agréable. Son père, Jean-Claude Berger, était vraisemblablement de modeste origine; de sa mère, Éléonore Montalan, on ne sait presque rien - sauf qu'elle est morte jeune.

QUE connaissons-nous de la jeunesse de ce montagnard lyonnais? On conçoit qu'il n'a pas perdu son temps à raconter ses frasques d'adolescent mal élevé. Car à la lueur de certains faits, il n'est pas interdit de croire qu'il a mené une vie de gentil chenapan: peut-être même a-t-il évité la prison en s'enrôlant dans les troupes de la Marine.

A son arrivée à Québec au printemps de l'année 1704, Jean Berger est soldat; il appartient à la compagnie de Levasseur de Néré, chevalier de Saint-Louis et ingénieur militaire en Nouvelle-France. Naturellement, il n'a pas le sou. Mais il existe un moyen relativement facile de s'en procurer à peu de frais: c'est de falsifier la monnaie de carte. Et voilà notre imprudent pioupiou qui imite des chiffres et des signatures sur des bouts de carton et qui monnaye ses faux.

DANS la petite ville, où tout le monde se connaît il ne tarde pas à être pincé. Le 13 novembre 1705, l'intendant Raudot rend une ordonnance qui "permet au sieur Hubert, premier huissier au Conseil supérieur, de se transporter chez le sieur Sans-Peur, premier sergent de la compagnie de M. Levasseur, et d'y enlever le coffre du nommé Jean Berger, soldat de ladite compagnie, détenu dans les prisons de cette ville". L'affaire suit rapidement son cours. Le coffre du délinquant bien et dûment "cordelé", est remis au greffe du Conseil supérieur; et le sieur Le Chasseur, lieutenant civil aux Trois-Rivières, est chargé de l'information "des faits dont on accuse le nommé Jean Berger." Mais celui-ci n'est pas seul dans cette affaire de faux monnayeur; il a un complice en la personne d'un certain Pendleton Fletcher, "Anglois de Nation". Le 5 décembre de la même année, les deux compères reçoivent leur sentence.

JEAN BERGER s'est-il découvert des aptitudes pour le dessin en falsifiant les signatures et les symboles de la monnaie de carte? Peut-être. Après tout, n'est-ce pas un aussi bon apprentissage que les "imitations" de Marcel Proust ou de Louis Francoeur? Quoi qu'il en soit, il est certain que Berger a fait de la peinture. Dans plusieurs documents, il est désigné comme "pintre estably à Ville Marie". Je n'ai encore pu retracer aucun de ses tableaux; mais j'ai eu la bonne fortune de trouver quelques notes sur des peintures qu'il a exécutées; par exemple, cette mention qui se trouve dans le Grand Livre du Séminaire de Québec, à la date de 1706: "Audit Berger en payement d'un devant dautelle (devant d'autel) fait à l'Église de la Sainte Famille en L'Isle Saint-Laurent, trente livres".

MILLE SEPT CENT SIX, c'est l'année de son mariage: le jeune turbulent se range. Chose qui s'est produite quelquefois à cette époque, il épouse une Américaine ou, plus précisément, une Bostonnaise. On sait que dans l'hiver 1689-1690 trois partis de militaires canadiens sont allés semer la ruine en Nouvelle-Angleterre, soit par mesure de représailles, soit pour décourager l'ennemi de venir nous attaquer à la fonte des neiges; et de leur triple campagne menée avec une extrême violence, ils ont ramené des otages - surtout des enfants dont les parents avaient péri dans l'incendie de leurs maisons. C'est l'une de ces enfants, Marie-Françoise Stezer (ou Stozer, [sic] comme il est écrit dans certains documents), que Berger épouse à Notre-Dame de Québec, le 17 avril 1706. Au contrat de mariage, passé le même jour devant Maître Barbel, la jeune Bostonnaise - elle avait alors dix-sept ans - déclare " ne Sçauoir Escrire Ny Signer de Ce Enquis Suiuant L'Ordonnance".

ARRETONS-NOUS un moment à ce contrat. Je constate qu'en dépit de sa condamnation, Berger est toujours soldat dans la compagnie de Levasseur de Néré. Celui-ci signe au contrat en qualité d'"Ingénieur ordinaire du Roy"; sa femme, Marie-Françoise-Achille Chauveneau, appose également sa signature à la minute. Le parrain de la jeune "Bastonnaise" - telle était alors l'orthographe de ce mot, que Lespérance a retenue dans son roman - est un marchand québécois du nom de Pierre Haimard, "Stipulant En cette partie pour Rachel Stora Angloise de Nation Baptizé sous le nom de marie françoise, fille de Germain stora et de Rus Letelfek (sic), native da la ville de Baston en la Nouvelle angleterre"; enfin, signe au contrat le sieur Du Buisson, lieutenant d'une compagnie des troupes de Sa Majesté et aide-major à Québec.

AJOUTONS que les époux Berger n'ont eu que deux enfants, qui sont morts en bas âge; que leur ménage est des plus modestes: et qu'en mai 1710, Marie-Françoise Stozer [sic] reçoit de Louis XIV ses "Lettres de naturalité", comme on disait alors.

JEAN BERGER ne fait pas long feu à Québec. Dès l'année suivante, on le trouve établi à Montréal, rue Saint-Philippe; il se dit peintre de tableaux d'église et de portraits. Son existence s'écoulerait peut-être sans incident notable, s'il ne se trouvait dans son entourage l'un de ces êtres grincheux et malcommodes, qui ont apparemment tous les torts et qui, pourtant, ont toujours raison; cet être insupportable répond au nom de Claude Le Boiteux dit Saint-Olive, et il est apothicaire de son état.

LE 24 février 1709, à la brunante, Le Boiteux dit Saint-Olive retourne tranquillement à son domicile lorsque, subitement, deux hommes lui barrent la route, le renversent brutalement sur la chaussée et lui administrent une fessée retentissante. Le malheureux crie qu'on l'assassine ameute tout le quartier et porte plainte devant le lieutenant civil et criminel. Le lendemain, la maréchaussée appréhende trois individus, que Saint-Olive a dénoncés: le caporal Thuret, le soldat Latour et notre peintre, Jean Berger. Les trois suspects sont mis au violon.

JEAN BERGER en arrive facilement à établir un alibi: il n'a en rien participé au guet-apens puisqu'il se trouvait en son domicile, au su et vu de ses proches. Mais loin de le relâcher, on l'enferme à double-tour. Et pour quelle raison, s'il vous plait? Voici: au cours de sa première nuit de détention, il a eu la malencontreuse idée d'écrire une chanson médiocre, dans laquelle il raille, assez lourdement d'ailleurs, et l'irrascible apothicaire et les officiers de justice. En voici la première strophe:

Approchés tous petits et grands,

Gens de Ville-Marie.

On va réciter à présent

Cette chanson jolie

Que l'on a fait sur ce ton-là

Afin de vous mieux réjouir.

CE premier couplet n'a rien de subversif, non plus que le suivant dans lequel le chansonnier raconte, avec une certaine verve, la scène de la bastonnade.

A chaque coup qu'on luy donnoit,

Ce monstre de nature

Crioit: "Messieurs épargnés-moy,

Car il faict Grand'Froidure.

Et je vous demande pardon.

De moy, Messieurs faictes Mercy!"

JUSQU'ICI, il n'y a pas de quoi fouetter un chat: Berger met en vers médiocres, sur un air qu'il n'a pas indiqué , la scène qu'on lui a décrite. Mais voici la strophe qui n'a pas eu l'heur de plaire aux messieurs du Conseil supérieur:

Ceux qui ont plus profité

De cet' plaisante affaire,

Messieurs les juges et les greffiers

Les huissiers et notaires,

Ils iront boire chés Lafont

Chacun en se moquant de Luy.

BOIRE chez Lafont était peut-être en ce temps-là un acte répréhensible ou une injure atroce. N'importe. La justice de l'époque ne badine point. Sans doute à cause de sa mauvaise chanson, mais aussi à cause de ses fredaines récentes, Jean Berger est condamné à subir le supplice du carcan pendant une heure, sur la place du Marché, tenant en mains le texte même du jugement qui le bannit à tout jamais de Montréal, même de la Nouvelle-France.

QUANT au caporal Thuret et au soldat Latour, ils réussirent, avec la complicité de leurs amis à s'évader de la prison dès avant le procès; ils n'en sont pas moins condamnés par contumace à être "pendus et étranglés en effigie sur un TABLEAU". L'histoire ne dit pas si la justice de l'époque a poussé l'ironie jusqu'à faire peindre ce tableau par Jean Berger...

Bas de vignettes:

[1]- [Caricature représentant la pendaison du caporal Thuret et du soldat Latour.]

 

 

web Robert DEROME

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