Gérard Morisset (1898-1970)

1951.04.04a : Sculpteur - Mallet, Denis

 Textes mis en ligne le24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Mallet, Denis 1951.04.04

Bibliographie de Jacques Robert, n° 182

La Patrie, 4 mars 1951, p. 41 et 51.

Denis MALLET, le sculpteur

QUI donc a prétendu que nos artisans du XVIIIe siècle venaient presque tous de Normandie? Certes, j'y vois de nombreuses exceptions.

NOTRE premier artiste - architecte, dessinateur et peintre - est originaire de Saintonge et c'est Samuel de Champlain; le jésuite Jean Pierron, qui terrifie ses catéchumènes avec des tableaux de l'Enfer, est un Lorrain natif de Dun-sur-Meuse; le récollet Claude François dit Frère Luc, le peintre le plus habile de notre XVIIIe siècle, est un Picard authentique puisqu'il est né dans la ville d'Amiens; Jacques Leblond dit Latour, architecte, peintre et sculpteur, a vu le jour à Bordeaux; Claude Baillif et François de La Joue, bâtisseurs pleins de ressources, viennent tous deux de Paris; Boisberthelot de Beaucourt est Breton et Jean Le Rouge est Parisien… Et les autres?

QU'ON se rassure. Je n'ai pas l'intention de les passer en revue l'un après l'autre ni de m'enquérir de leur patelin d'origine. Qu'il me suffise de remarquer ici que, pendant le XVIIIe siècle, les artisans nous arrivent de Paris et des quatre coins de la province française, et que c'est plus tard, au début du siècle suivant, que certaines provinces amplifient leur apport au développement de la Nouvelle-France. On ne peut pas dire que Denys Mallet soit un pionnier de la sculpture à Québec. Bien avant lui, Jean Latour, Samuel Genner et le sieur Fauchois manient la gouge et le ciseau. Mais il est, sauf erreur, le premier sculpteur normand qui exerce son art à Québec. Sa brève carrière d'ouvrier du bois mérite qu'on s'y arrête un moment.

DENYS MALLET est né vers 1670 en Basse-Normandie, dans la charmante ville d'Alençon - l'Alençon de la Vieille fille de Balzac. Fils de Louis-Denys Mallet et de Renée Padouillet, c'est dans sa ville natale qu'il passe ses vingt premières années et qu'il fait son apprentissage de sculpteur sur bois. Et quand il débarque à Québec en août 1690, il est bel et bien sculpteur et, en cette qualité, il devient professeur à l'école des Arts et Métiers de Saint-Joachim. Son directeur est l'abbé Jean Soumande, qui reste à la tête de l'établissement pendant une vingtaine d'années; son unique collègue est Jacques Leblond dit Latour, qui semble-t-il, habite au Séminaire, alors que Mallet loge à Saint-Joachim - tout au moins jusqu'en 1692.

CETTE année-là, il loue, de la succession de Jean Bourdon, sieur de Dombourg, "une portion de maison Scize en Cette Ville basse, au pied de la Ruë de la Montagne, consistant en une Chambre à feu avec la cave qui est dessous, une autre Chambre à Costé, un Cabinet au devant dudit Logis du Costé de lad. Ruë de la Montagne & la partye du Grenier quy est au dessus desdites Chambres, avec la partye de Cour quy Se trouve de l'Etendue & à l'Opposite des Susdits lieux…[Note 1. Archives judiciaires de Québec, Minutier de Maître François Genaple, bail en date du 18 août 1692.] "

LE 4 novembre 1695, il prend femme, en la personne de Marie-Madeleine Jérémie, domiciliée à Sainte-Foy; au contrat de mariage, que Maître Guillaume Roger dresse le 14 octobre précédent, signent plusieurs personnalités de la petite ville; entr'autres François Provost, "Escuyer Lieutenant du Roy au Chasteau St-Louis", celui qui a fortifié Québec avant l'attaque de Phipps, et Paul Dupuy, procureur à la Prévôté de Québec. Après lui avoir donné trois enfants qui sont morts en bas âge, Marie-Madeleine Jérémie est morte à Québec le 16 septembre 1699.

VITE consolé de ce deuil, Denys Mallet convole, moins de deux mois après, avec Geneviève Liénard, fille d'un bourgeois de la ville haute; c'est encore Maître Roger qui, le 9 novembre 1699, dresse le contrat; parmi les signataires, je note Pierre Roy-Gaillard, commissaire d'artillerie, et Jean Dauphin, maître-menuisier, qui soutiendra plus tard un long procès avec le sculpteur. De ce second mariage, Mallet aura un fils et deux filles, qui tous trois feront souche.

TOUS ces Normands vouloient se divertir de nous, auraient pu dire maints Québécois de l'époque, à la suite du Petit-Jean des Plaideurs. Le fait est que les procès pleuvent sur la ville à l'époque 1700 et que Mallet y joue brillamment sa partie: de tous les clients de la chicane, il est le plus enragé qui soit. Une seule fois il gagne son procès: et c'est contre le charretier Surreau dit Blondin. De 1700 à 1704, il ne récolte que des condamnations. Parfois, on l'accuse d'apporter trop de fantaisie dans l'exécution d'un contrat de sculpture. La plupart du temps, on lui cherche querelle à propos de son bail, dont il accumule les termes impayés, ou d'argent prêté, qu'il oublie de rendre à l'échéance.

EN l'année 1701, probablement à la suite de trop copieuses libations en compagnie du notaire Genaple - qui est en même temps concierge de la prison de Québec -, Mallet tient des propos imprudents à l'égard du gouverneur, le chevalier de Callières. Aussitôt le tabellion et le sculpteur sont traînés devant le Conseil souverain, où le procureur général du roi leur intente un "Procès Extraordinaire". Après audition des témoins, le Conseil souverain ordonne "que lesdits Mallet et Genaple de Bellefond Seront mandez En la Chambre pour Estre réprimendez, Et Iceux condamnez de se transporter Incessamment au Chateau St. Louis de cette ville pour demander pardon à Monsieur le Gouuverneur général de ce pays du manque de respect et de la Soumission quils ont Eû à Son Esgard, En disant Inconsidérément qu'ils Iroient à Mississipy Sans son Congé Si la permission en venait de France, Et a rester En prison Encore quinze jours à moins que mondit Sr. le Gouuerneur ne leur Veüille faire grâce…"

A PEINE Denys Mallet vient-il de purger ses quinze jours de prison [Note 2. Pour comprendre quelque chose à ce jugement il faut savoir qu'autrefois il fallait être muni d'un "billet de congé" signé par le gouverneur pour partir en excursion lointaine ou aller faire la traite des fourrures. - Détail plaisant, le Conseil souverain ordonne qu'on aille porter à Maître Genaple, dans sa cellule, les objets dont il a besoin pour exercer sa fonction de notaire pendant ses quinze jours d'incarcération.] il doit répondre à une réclamation de neuf ans de loyer, de la part des héritiers Dombourg. En Effet [sic], pour se dédommager des frais de la construction d'un appentis à la maison du pied de la côte de la Montagne, le sculpteur a fait la sourde oreille à chaque demande de paiement de loyer; et les huissiers de faire irruption dans la boutique du sculpteur; et celui-ci de répondre aux exploits par des promesses ou des paroles évasives. Je renonce à entrer dans le détail de ce procès en habile Chicaneau, le sculpteur s'entend à merveille à plaider opposition; finalement, il est condamné. Je renonce également à raconter par le menu les autres procès que le maître-sculpteur soutient peu de temps après l'affaire des héritiers Dombourg; au reste, ils sont extrêmement compliqués et vraiment dépourvus d'intérêt.

A L'AUTOMNE de l'année 1704, Denys Mallet part pour Montréal, tout probablement pour y assumer l'exécution d'une entreprise de sculpture religieuse. C'est là qu'il meurt subitement le 31 octobre, "après avoir Reçeu Tous les Sacrements de L'Eglise" est-il écrit à l'acte d'inhumation. Sa voeuve [sic] s'est remariée en 1710 avec un brave paysan de Sainte-Foy; et ce n'est qu'en 1736 que la succession du sculpteur a été définitivement réglée.

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L'UNE des premières entreprises de Mallet est le tabernacle de la chapelle des Récollets, à Québec. Le 24 décembre 1693, Maître Genaple - l'irrespectueux concierge de la prison - dresse le contrat intervenu entre le "Haut et Puissant Seigneur Messire Louis de Buade Comte de Frontenac, Gouuerneur, Lieutenant général pour le Roy en ce pays, au nom et comme Syndic, père et Protecteur des Révérends Pères Récollets de ce pays", et "Sieur Denys Mallet, Sculpteur en bois, demeurant en cette basse ville dudit Québec, rue Notre-Dame…" [Note 3. La maison qu'habitait Denys Mallet au pied de la côte de la Montagne se trouvait en réalité à l'angle de la rue Notre-Dame.]

COMME il s'agit d'un des premiers contrats de ce genre, je cite les termes mêmse [sic] que Maître Genaple emploie pour décrire cet ouvrage: "…Un Tabernacle de bon bois à ce propre et convenable, qui sera de dix pieds deux pouces de Largeur et de sept pieds de hauteur le Dome Compris, bien et duement fabriqué et ouvragé au dire d'ouvriers et gens à ce connaissans, en la forme, Structure et Sculpture rerpésentées et marquées au dessein qui en a esté mis à l'Instant ès mains dudit ouvrier pour le faire et ouvrager en toutes ses parties conformément à la moitié qui est représentée par ledit Notaire au dos d'Iceluy…"

On reconnaît dans cette description le tabernacle traditionnel de Jacques Leblond, de Jean Valin et des Levasseur; c'est-à-dire un meuble fait en forme de basilique romaine, avec coupole, ordre d'architecture et ornements appropriés. Mais cette coupole, les Récollets veulent pouvoir l'enlever dans certaines cérémonies; et Maître Genaple ajoute cette clause au contrat; "… Le Dôme duquel Tabernacle sera vollant et pourra s'oster, et en la place du Comble dudit tabernacle sera aussi une niche composée de trois anges qui soutiendront une couronne royale; et sera aussi cinq figures sculptées dans les niches du Tabernacle…"

CET ouvrage de Mallet a été détruit dans le sinistre du 6 septembre 1796. On ne le connaît plus que par la gravure exécutée à Londres en 1761, d'après un dessin que Richard Short a fait sur place à l'automne 1759 (fig. 1).

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LES ouvrages que Denys Mallet a entrepris, en l'année 1700, dans la chapelle des Jésuites de Québec ont beaucoup souffert pendant le siège de la ville en 1759; mais ils n'ont pas été détruits par le feu, comme on le croit généralement. C'était un retable en bois sculpté, avec pilastres corinthiens, corniche et trophées en bois doré; un dessin de Richard Shart [sic], gravé à Londres comme le précédent, nous le montre tel qu'il était en octobre 1759.

ENLEVE de la chapelle des Jésuites peu de jours avant sa démolition en l'année 1807, ce retable a été donné à l'Hôtel-Dieu par monseigneur Plessis; comme il était trop large, pour être placé dans la chapelle que les Hospitalières venaient de faire construire d'après un plan de l'abbé Desjardins aîné, les autorités de l'Hôtel-Dieu l'ont vendu à la fabrique de Sainte-Marie-de-la-Beauce. C'est ce retable que François Baillairgé a "raccommodé" de 1809 à 1811, à la demande des fabriciens de Sainte-Marie; il y a ajouté des ornements de sa composition. Lors de la construction de l'actuelle église de Sainte-Marie en 1856, les fabriciens et l'architecte Charles Baillairgé n'ont pas voulu orner un sactuaire [sic] de style pseudo-ogival avec un retable de style Louis XIV. En conséquence, on en a dispersé les fragments utilisables; il en existe quelques-uns dans la sacristie de Saint-Bernard (Dorchester).

CE retable a été l'occasion d'une longue querelle et d'un procès entre les Jésuites et le sculpteur. En autant qu'il est possible de comprendre quelque chose à la prose tarabiscotée de l'intendant, voici l'origine de la querelle. Le Père Vaillant, jésuite un peu frotté d'architecture, a dressé un plan du retable de sa chapelle; de son côté, Mallet en a dessiné un, qui plaît davantage aux Pères de la Compagnie de Jésus. C'est son propre plan que Mallet s'engage à exécuter. Mais soit par esprit de contradiction, soit qu'en réalité le dessin de Vaillant est supérieur au sien, Denys Mallet se donne le malin plaisir de sculpter les colonnes et les chapiteaux qu'a dessinés le jésuite. D'où poursuites devant le Conseil souverain, expertise de Jacques Leblond et du Père Juconde Drué, saisie des outils du sculpteur pour le forcer à exécuter son entreprise suivant ses propres dessins, opposition de Mallet, appels,… Le procès prend fin brusquement en sorte qu'on ignore si Mallet a poursuivi la plaisanterie jusqu'au bout.

En examinant avec attention les gravures tirées des dessins de Short, on constate que les détails ne possèdent guère de précision; au reste, en auraient ils [sic] qu'il conviendrait de ne pas y attacher trop d'importance, à cause de la marge d'interprétation qu'il faut laisser au dessinateur et à son truchement, le graveur. On constate encore qu'au début du siège de la ville en 1759, les Récollets et les Jésuites ont enlevé de leur chapelle les tableaux, les statues et, sans doute, les pièces de sculpture les plus précieuses.

SI les détails échappent à l'observation, l'ensemble apparaît avec suffisamment de clarté pour qu'il soit possible de se faire une idée du style décoratif de Mallet. C'est un style Louis XIV modérément orné, un Louis XIV de province ordonné avec goût. Et c'est ce style que mettront en œuvre, avec de légères variantes, les successeurs de Mallet, Charles Vézina, Jean Valin et les Levasseur.

Bas de vignettes:

[1]- La chapelle des Récollets, à Québec, à l'automne 1759. Dessin de Richard SHORT gravé à Londres en 1761. - Le tabernacle était l'œuvre de Denys MALLET; il a péri dans l'incendie de la chapelle le 6 septembre 1796. IOA

[2]- La chapelle des Jésuites, à Québec, à l'automne 1759. Dessin de Richard SHORT gravé à Londres en 1761. - Le retable central était l'œuvre de Denys MALLET. IOA

 

 

 

web Robert DEROME

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